Quel leadership l’initiative Desertec 2 a-t-elle pour l’Algérie ?

  par Zoheir Meziane *

La polémique s’enchaine encore une fois sur ce qui a souvent été qualifié de «méga projet Desertec». C’est le retour du «projet algéro-allemand du siècle» pour les uns, «le Desertec New look» disent les autres. C’est du moins ce que pourraient laisser entendre les propos à ce sujet du ministre de l’Energie M. Mohamed Arkab lors de son passage, le 13 avril 2020, à la Radio Chaine 1, consacré essentiellement aux résultats de la participation de l’Algérie à la réunion OPEP+ tenue à Vienne le 09 avril 2020.

Le ministre avait évoqué à cette occasion le projet éco-énergétique «Desertec» qui prévoit l’exploitation du potentiel énergétique du désert et dont la convention était prévue pour être signée, début avril, entre le groupe Sonelgaz et «un consortium international». Auparavant, lors de son passage à la Radio Chaine 3, le 25 février 2020, le membre du gouvernement avait parlé d’ «initiative Desertec avec le partenaire allemand». C’est dans un communiqué du groupe public Sonelgaz que le nom du signataire de cet accord préliminaire avait été annoncé. Il s’agit de Dii-Desert Energy, présenté dans certains médias sous le vocable du «partenaire allemand» et classé comme société de services par l’ ENF Solar, un répertoire britannique de sociétés et de produits solaires. A sa création,c’est à Munich qu’il eut élu sa domiciliation sous la dénomination «Dii Desert Energy GmbH» ( GmbH veut dire en allemand SARL). Une source médiatique européenne avait révélé qu’ «en décembre 2014, ce conglomérat industriel, sous la présidence de Paul Van Son quitte Munich pour s’implanter aux Emirats Arabes Unis avec seulement trois actionnaires : le saoudien ACWA Power, le chinois State Grid Corporation et l’allemand RWE». La rubrique « contact» du site web de Dii-Desert Energy fait ressortir son adresse actuelle et sa localisation Google Maps à Dubai. Quant à RWE , ses actions sont détenues par Innogy, une entreprise énergétique allemande basée à Essen, créée le 1er avril 2016 et qui appartient toujours à 75 % à RWE.

A défaut d’une communication pouvant mieux nous éclairer sur les communiqués de presse qui ont été relayés différemment sur ce sujet, selon les lignes éditoriales et selon les possibilités d’accès aux sources, il est aujourd’hui important, à notre sens, d’accorder plus d’intérêt à l’effort d’information sur ce mémorandum annoncé déjà le 13 février 2020 par M. Mohamed Arkab en marge d’une plénière à l’Assemblée populaire nationale (APN) consacrée à l’examen du Plan d’action du Gouvernement. Que prévoit en effet ce mémorandum qui engagera l’entreprise publique algérienne dans sa démarche que l’Etat lui a confiée, en sa qualité de premier producteur et fournisseur d’électricité et de premier distributeur de gaz en Algérie, pour œuvrer au développement du processus de la transition énergétique ? Quel est son importance par rapport aux attentes du pays ? S’agira t il réellement d’ «un nouveau tournant énergétique pour l’Algérie» ? Peut on anticiper réellement «un Desertec 2» qui balaierait de notre mémoire collective un rêve brisé qui nous avait nourri avec Desertec Industrial Initiative, il y a prés de dix ans ?. Des questions qui méritent à présent d’alimenter un débat sur ce qui va advenir de cet accord (d’intention ?) qui est annoncé à un moment où, dans le cadre du processus de la transition énergétique, une des priorités du pays, le recours à l’énergie solaire voltaïque ordonné par le Président de la République lors du Conseil des ministres en date du 09 Mars 2020 et la priorité à accorder aux énergies renouvelables à travers l’élaboration d’un programme pour la production de 15. 000 mégawatts d’électricité à l’horizon 2030 sont au centre des intérêts de la nation.

La dénomination «Dii» est l’abréviation de Desertec Industriel Initiative qui n’est autre que le nom du consortium allemand créé le 30 octobre 2009 à la suite d’ un protocole d’accord signé le 13 juillet 2009, par la fondation allemande Desertec, l’entreprise de réassurance Munich Re,ainsi que douze autres entreprises basées en Europe, au Proche-Orient et en Afrique du Nord et à Munich8 pour la réalisation du concept Desertec dans la région EU-MENA. Il importe de signaler que ce consortium a cessé d’exister le 14 octobre 2014 suite au retrait des géants allemands Bosch et Siemens et aussi, suite à la décision de 17 actionnaires allemands de le dissoudre. L’appellation «initiative Desertec» est adoptée comme qualification consensuelle dont il n’est pas aisé d’en définir la portée, notamment sur le plan juridique.

Toutefois, plus qu’un concept, «Desertec», cher à ses nostalgiques concepteurs historiques, est une dénomination dont les droits de propriété intellectuelle ont souvent été revendiqués par son détenteur, en l’occurrence Desertec Fondation créée en 2003 par le physicien allemand Dr. Gerhard Knies, initiateur du TREC «Coopération Trans-Méditerranéenne pour les Energies Renouvelables et décédé en 2017. L’on croit savoir pourtant que cette fondation allemande avait vendu une licence à Dii pour l’autoriser à utiliser la marque Desertec contre des royalties. Comme idée, ou concept, ou label ou bien comme simple vocable, «Desertec» est devenu plutôt une marque dont s’est approprié nombre d’entités, notamment en Europe. Fondateur de Greenexia, une société de droit luxembourgeois, Charles Ifrah est présenté aujourd’hui comme président de Desertec Alliance. Ce droit à la marque a-t-il un rapport avec sa qualité de co-fondateur Délégué Général de Desertec France ?.

La dénomination «Dii» semble suggérer que Dii-Desert Energy , le partenaire annoncé pour le groupe industriel algérien , est le digne héritier de la défunte Desertec Industriel Initiative, signataire d’un premier accord, avec le même groupe, le 9 décembre 2011 à Bruxelles, en présence du Commissaire européen chargé de l’Energie, Gunter Oettinger, et du ministre de l’Energie et des mines. L’accord paraissait répondre au souci, exprimé par l’Algérie, de favoriser un transfert de technologie et de création d’une industrie en Algérie et de promouvoir les «coopérations industrielles en matière de R&D dans les domaines de la fabrication, de l’installation et de l’exploitation des énergies renouvelables». La même année, Sonelgaz, a du prendre à sa charge une étude de faisabilité sur une référence d’un projet de 1000 MW. Deux années après, Desertec Industriel Initiative revoit ses prévisions à la baisse arguant qu’une faible part produite en Afrique du Nord sera exportée vers l’Europe. Un retrait dont les motifs renvoient encore à d’interminables débats empreints parfois d’émotion et d’amateurisme.

Le sentiment de frustration partagé par nombre d’Algériens d’avoir été les témoins de l’impasse à laquelle avait aboutit le «méga projet Desertec» a toujours été légitime tant est grand leur enthousiasme pour le référent allemand en matière d’industrie, de savoir faire et de technologie. Sur le plan politique il été espéré que l’Allemagne puisse user de son poids sur la scène européenne pour aider l’Algérie à bénéficier du droit futur d’exporter son énergie solaire vers l’Europe, une chose qui n’a pas été possible. Motif : l’article 9 de la directive européenne sur l’énergie interdit tout accès d’énergie verte sur les territoires des pays membres de l’UE. Ce motif a fait souvent l’objet de polémique dans certaines approches d’analyses parfois controversées. Contre toute attente, l’espoir de renouer avec le «Desertec allemand» a été une nouvelle fois entretenu par l’Etat par l’entremise duquel l’actuel ministre de l’énergie avait indiqué à ce titre que «grâce «à la grande expérience des Allemands dans ce domaine, la coopération sera dans l’échange d’expertises et de la formation des jeunes algériens dans l’utilisation des nouvelles technologies en cette matière( énergie solaire voltaïque)».

Dans le contexte de la division internationale du travail couvée par les non dits de la mondialisation, un transfert de savoir et de technologie se négocie à un haut niveau. Il doit être le fruit d’un accord cadre bilatéral approprié engageant Etats et institutions. Pour des raisons discutables qu’il faudrait expliquer objectivement en dehors des analyses à l’emporte pièce, cela n’a pas été le cas en 2011 avec Desertec Industrial Initiative qui était conduite à l’époque par un leadership fortement soutenu par les autorités allemandes, bienveillamment assuré par des bailleurs de fonds et puissamment entretenu par des lobbies industriels favorables à l’ancienne démarche Desertec. Que de nouveaux Deals en réalité sont aujourd’hui construits avec les acteurs majeurs de l’écosystème régional par une Allemagne qui concentre à elle seule plus du quart de la puissance photovoltaïque installée dans le monde.

A une question de savoir si l’Algérie et l’Allemagne pouvaient rééditer l’initiative Desertec, pour qu’elle aboutisse, l’Ambassadeur de la République fédérale d’Allemagne en Algérie Monsieur Ulrike Knotz, dans un entretien accordé au Quotidien d’Oran ( édition du 10. 12. 2019 ) avait indiqué que «le projet» Desertec « était une idée formidable et visionnaire, qu’ «il s’est heurté à un nombre de circonstances contraignantes en 2011/2012 aussi bien à l’intérieur de l’Europe qu’autour de la Méditerranée». Mais, a-t-il souligné « la vision reste intacte : faire fructifier la ressource solaire de la Sahara pour la production d’énergie verte. Ces dernières années, a t il relevé, «les nouvelles technologies ont fait des progrès substantiels et de par mes contacts avec Berlin et Bruxelles j’ai gagné l’impression que la vision de Desertec est en train de revenir sur le devant de la scène.». Décryptage : aucune allusion au leadership allemand sur Desertec. Il faudrait bien entendu admettre qu’il est peut être encore trop top de connaitre le positionnement allemand sur ce qui n’est qu’un «renouement» avec l’ «initiative Desetec».

Le leadership tant nécessaire pour un retour des allemands avec un Dii-Desert Energy 2 étant , à notre avis, encore une inconnue, ce dernier pourrait il à lui seul, dans le cas d’une non implication allemande dans un cadre institutionnel bilatéral entre les deux pays, accomplir cette mission pour rassurer l’ opérateur historique du pays qui ambitionne de devenir le leader du solaire en Afrique ?. Aussi, ce consortium sera-t-il en mesure de s’accommoder de cette tache avec ses trois actionnaires alors qu’ils étaient 16 dans le Desertec Industrial Initiative , sachant que, de source non encore confirmée, l’entreprise allemande Innogy ne disposerait que du tiers des actions de Dii-Desert Energy ?.

Par ailleurs, le statut de conglomérat attribué au Dii comme groupe constitué d’entreprises aux activités très différentes, lui permettra t il de pouvoir supporter la diversification des risques pouvant survenir des pertes de certaines activités dans des domaines fort différents et parfois non liés directement à toutes les activités des entreprisses constituant le consortium ?. Pourrait t il également s’ériger en leadership juste en mettant en avant ses activités de networking et de lobyying à l’image du Forum arabo-allemand sur l’énergie et le 10ème Sommet sur le leadership énergétique, qu’il avait co-organisé avec la Chambre de commerce et d’industrie arabo-allemande El Ghorfa Ghorfa à Berlin le 25 et 26 novembre 2019 sous thème «Transition énergétique dans le monde arabe» ?

Le groupe Sonelgaz avait participé à cet évènement où l’on ne peut manquer de remarquer que Dii-Desert Energy avait fait usage de son double titre, de société de service coorganisatrice de ce sommet et en même temps de candidat au partenariat avec le groupe énergétique algérien. La veille de cet évènement, dans son communiqué diffusé le 24 novembre 2019 par l’APS,le groupe algérien a tenu à expliquer l’importance de sa participation à cette rencontre évènementielle en indiquant que « Sonelgaz veut développer des axes de coopération avec «Dii Desert Energy» dans le domaine des énergies renouvelables», car il s’agit selon le communiqué « d’assurer le transfert de savoir-faire et de technologies et s’inscrire dans la politique d’intégration nationale». Les sites web d’organismes publiques ayant accompagné l’entreprise publique auraient pu être plus prolifiques sur ce rendez vous qui a regroupé plus de 300 décideurs de haut niveau du monde des affaires, de la politique et de la diplomatie.

Le transfert de savoir-faire et de technologies relevé dans le communiqué de l’entreprise publique énergétique et attendu de ce qui est supposé être « le partenaire allemand» est d’autant important pour l’Algérie qu’il s’agit à notre sens de le concevoir et de l’admettre plutôt comme préalable à toute décision sur des choix technologiques, de critères de choix, et d’émetteur du transfert. L’Organisation de coopération et de développement économiques considère que « les choix du partenaire étranger et du type de technologie à acquérir devraient constituer des décisions stratégiques pour les entreprises des pays en voie de développement, car ils déterminent les résultats du transfert de technologie». (OCDE, 1974). Les juristes admettent que tout transfert renvoie à un certain nombre de conditions liées notamment aux offres, aux critères, à la responsabilité à assumer par l’émetteur du savoir faire technologique.

Les échecs cumulés dans le domaine de transfert de technologie devraient nous inviter à plus de prudence et de rigueur en prenant le soins d’éviter ce critère de choix que Tugrul Atamer, professeur en management stratégique (les politiques de développement technologique -| Hubert Drouvot -1980) considère comme relevant de la pure subjectivité : «le choix du partenaire, du pays, ou de l’entreprise que la technologie ou bien la perception que l’on a du pays ou d’une entreprise, la sympathie éprouvée envers une entreprise et le choix de la technologie la plus avancée pour des raisons de prestige et non pour des raisons objectives».

Outre le transfert de savoir et de technologie, et les critères de choix des partenaires pouvant accompagner l’Algérie dans sa bataille pour relever le défi de la transition énergétique notamment par les options pour les EnR, il est temps aujourd’hui de miser sur les compétences algériennes dans l’exercice de l’étude et l’expertise en la matière. Alors qu’«on n’avait pas autant d’experts et d’entreprises dans le domaine en 2011 nous avons aujourd’hui 2500 experts dans le domaine de l’énergie renouvelable» avait affirmé le ministre lors de son passage à la radio chaine 3 le 25 février 2020. Lors du Conseil des ministres tenu dimanche 22 mars 2020, à la présidence de la République,le président Abdelmadjid Tebboune avait pris la décision «d’arrêter toute collaboration avec les bureaux d’études étrangers, ce qui permettra à l’Algérie d’économiser environ sept milliards de dollars par an». Décryptage : « l’Algérie peut bénéficier grandement de ses professionnels bien formés et très motivés, de son potentiel d’experts et des nombreuses expériences à travers le monde . Du pain sur la planche pour le CDER (Centre de développement des énergies renouvelables), l’APRUE (Agence nationale pour la Promotion et la Rationalisation de l’Utilisation de l’Energie, le CREDG (Centre de recherches et de développement de l’électricité et du gaz) et les départements chargés des EnR dans les entreprises publiques. Il est enfin clair que par-delà les aspects liés à l’étude et à l’expertise des projets EnR en Algérie largement à la portée des compétences locales, «nous chercherons, avait insisté le membre du gouvernement, tout en préservant nos intérêts, la meilleure initiative que ce soit avec Desertec ou d’autres opérateurs internationaux qui ont montré leur maitrise technologique dans ce domaine.» (radio chaine 3 le 25 février 2020). Mais, au vu des contraintes financières impactant la démarche du pays vers la transition énergétique, entrainées par les soubresauts du marché mondial énergétique, il serait impensable d’entrevoir le recours à des partenaires autres que ceux qui auront, dans le cadre de partenariats ou d’alliances, à offrir de bien meilleures formules.

Pour peu qu’elle puisse les optimiser dans le cadre d’un business model adapté à ses ambitions, l’Algérie a largement des atouts énergétiques et géopolitiques pour négocier un Gagnant/ Gagnant qui puisse lui ouvrir la voie à des financement s externes,avec des conditions favorables, sans garantie de l’Etat et une garantie financière sur le projet. Elle gagnerait également à valoriser ses atouts pour implémenter une industrie solaire génératrice de petites et moyennes entreprises et de startups, de développement du capital humain, avec une cessation graduelle du recours aux ressources gazières orientées plutôt vers les marchés étrangers et assurant de grandes économies pour le trésor public. En somme, une industrie de composants permettant de réaliser de meilleurs taux d’intégration ainsi qu’une véritable indépendance énergétique.

Gageons que pour cette incontournable orientation vers les EnR, garants d’un mix énergétique approprié, l’Algérie saura enfin relever de tels défis en réussissant ses options technologiques par la bonne gouvernance et les meilleurs choix de ses partenaires locaux ou étrangers, ce qui est vivement espéré surtout après que le Président de la République avait appelé, lors du conseil des ministres du 09 mars 2020 à «constituer un Haut conseil de l’énergie composé des compétences nationales locales et celles établies à l’étranger insistant sur l’impératif de traiter avec l’investisseur étranger dans la transparence totale pour éviter toute ambiguïté».

*Expert chercheur en IT

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