Rendons hommage à la Tunisie

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Abdel Bari Atwan – La Tunisie reste une source d’inspiration pour le reste du monde arabe.

Janvier 2018 – Rassemblement à Tunis à l’occasion de la célébration du départ du dictateur ben Ali – Ph. : réseaux sociaux

La Tunisie continue de nous réserver bien des surprises, dont certaines agréables. La dernière a été la victoire écrasante du professeur de droit constitutionnel à la retraite Kais Saied, au second tour de l’élection présidentielle. Il a recueilli deux fois plus de voix que son prédécesseur, le regretté Baji Caid Essebsi, et plus que le nombre total de suffrages exprimés par les électeurs ayant participé aux élections parlementaires du pays.

On estime que Essebsi avait remporté la présidence en grande partie grâce au vote féminin : 1,2 million des 1,7 million d’électrices l’avaient soutenu. Les votes des partisans de l’islam politique ont valu cette fois-ci au parti Ennahda 52 sièges au parlement sur 217, contre 70 lors des dernières élections législatives.

Mais le nouveau président a été élu au pouvoir principalement grâce au vote des jeunes : 90% des 25-29 ans ont voté pour lui, dans un pays où 60% de la population a moins de 26 ans.

Ses armes secrètes étaient des qualités que l’on trouve rarement parmi les membres de l’élite tunisienne ou les dirigeants politiques arabes en général : la modestie, l’érudition, le sens des réalités, l’indifférence à la publicité dans les médias, à l’argent ou au pouvoir, l’amour de la langue arabe contrairement à l’élite francophone, et l’engagement envers les causes arabes, en particulier la Palestine.

Au cours du débat télévisé préélectoral avec son rival Nabil Karaoui, il a déclaré que la normalisation avec Israël, en tant qu’entité ayant dépossédé tout un peuple, équivalait à une haute trahison, dans une période où d’autres dirigeants arabes et leurs mandataires cherchent désespérément à mettre aux oubliettes la cause palestinienne.

Les opposants de Saied, dont une grande partie de l’élite, disent en privé craindre qu’il ne soit pas en mesure de diriger le pays. Il n’a pas de parti politique pour le soutenir, est mal connu du public, ne dispose pas d’une machine politique, et n’a d’expérience du gouvernement ni de connexion avec « l’Etat profond ». Comment, par conséquent, peut-il mener à bien les réformes politiques, économiques et sociales qu’il défend, gèrer le pouvoir exécutif ou choisir les ministres de la défense et des affaires étrangères appropriés, conformément à ses prérogatives de président ?

Certains de ces critiques vont plus loin, affirmant que l’élection de Saied annonçerait une résurgence des Frères musulmans – au motif qu’Ennahda l’avait soutenu après avoir que son candidat Abdelfattah Moro a été battu au premier tour – et de la transformation du pays en un « Tunisian ». Ces craintes, sincères ou non, sont sans fondement. Ennahda a obtenu moins de 20% des voix et était un des grands perdants aux élections présidentielle et législatives. Ce n’est plus le « faiseur de roi » politique du pays.

Les Tunisiens étaient en quête de beaucoup de choses quand ils se sont rendus aux urnes, après avoir eu le sentiment que leur révolution de 2011 avait été détournée par une élite dirigeante corrompue. Ils voulaient réaffirmer une identité nationale inclusive, déraciner la corruption de haut en bas du système politique, consolider l’état de droit et se désengager complètement de l’ancien régime, faire respecter la justice dans les causes arabes et islamiques et en particulier en Palestine.

Saied a été élu parce qu’il incarnait et défendait ces valeurs et ces exigences.

La Tunisie est peut-être un petit pays en taille et en population par rapport à ses voisins et aux autres pays arabes. Mais son influence dépasse de loin ses frontières. Elle a été la pionnière des manifestations populaires de masse réclamant un changement et balayant une grande partie du reste du monde arabe. Et au moment où son peuple affirme son engagement à conserver ses libertés durement acquises et à faire progresser sa société, elle continue de servir d’inspiration à tous.


A1

Abdel Bari Atwan est le rédacteur en chef du journal numérique Rai al-Yaoum. Il est l’auteur de L’histoire secrète d’al-Qaïda, de ses mémoires, A Country of Words, et d’Al-Qaida : la nouvelle génération. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @abdelbariatwan

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