Roman : « GRANDE TERRE, TOUR A » de Kadour Naïmi – partie IV, chap. 10-11

La Tribune Diplomatique Internationale publie ce roman

       quotidiennement en chapitres

       depuis  le 21 décembre

 

 

 

 

 

 

10. Brebis galeuses

Le soir même, Karim est chez son « Ange gardien ». Il lui raconte l’aveu de Zahra sur son passé, et l’entrevue au commissariat.

Si Lhafidh demeure songeur. Après un long moment :

– Et toi, dit-il à Karim, que penses-tu de tout ça ?

– Que, désormais, je suis sur la liste des brebis galeuses. Je dois faire attention à mes actions !

– En particulier ?

– Au syndicat et ici, concernant le nettoyage collectif.

– Et comment faire attention ?

Devant le silence de son jeune ami, le vieillard ajoute :

– Au syndicat, as-tu des amis sur lesquels tu peux compter ?

– Deux ou trois. Plus exactement une collègue médecin.

– Connaissez-vous un avocat compétent et courageux ?

– Non… Tu as raison, il faut absolument qu’on en trouve un.

– Et ta section syndicale a-t-elle des relations de réelle solidarité avec d’autres sections syndicales ?

– Pas suffisamment, à mon avis.

– Concernant ta mère et Zahra, si par hasard, on te met en cage pour un certain moment, ne t’inquiète pas trop. Je m’occuperai aussi bien d’elles que de toi.

– Merci !

Le portable de Karim sonne. Il le prend, puis écoute. Brusquement, son visage s’assombrit.

– Attends une minute ! dit-il au téléphone.

Il se tourne vers son hôte :

– C’est Zahra. Elle a un problème. Puis-je lui dire de venir ici ? J’aimerai beaucoup que vous vous connaissiez.

– D’accord.

Karim s’adresse à Zahra :

– Est-ce que tu es libre en ce moment ?… Alors, monte au dernier étage, le tout dernier, je t’attendrai devant l’ascenseur.

 

Au moment où Karim la fait entrer dans l’appartement de Si Lhafidh, elle s’arrête dans le couloir donnant sur le petit salon. Elle est intimidée et impressionnée par la vue de la quantité de livres, sur les étagères et sur le bureau de travail.

– Bienvenue ! lui dit le vieil homme, debout en face d’elle et très affable.

– Je voulais, dit Karim à Zahra, de faire connaître mon meilleur ami, et qu’il te connaisse.

Si Lhafidh s’émerveille sans s’étonner, en déclarant :

– Habiter le même immeuble depuis tellement d’années, en s’ignorant les uns les autres !… Dans le lointain passé, ce n’était pas ainsi.

Il invite le couple :

– Asseyons-nous !

Il se met sur un fauteuil ; les deux autres occupent le divan.

Pour aider la nouvelle venue à surmonter sa gêne, Si Lhafidh lui dit :

– Mes plus heureuses félicitations pour toi et Karim !

Les joues de Zahra prennent la couleur des cerises les plus rouges. Elle se tourne vers Karim, interrogative. Il confirme :

– Je l’ai informé de notre projet de mariage !

Zahra baisse la tête, par pudeur.

Le vieillard, encore une fois,va au secours de sa voisine pour la mettre à son aise :

– C’est un très bel événement ! s’exclame-t-il. Nous avons à nous en réjouir !

Pour mettre davantage à l’aise la jeune fiancée, il imite en plaisantant, à voix basse, le you-you féminin annonçant un mariage. Zahra se détend en esquissant un timide sourire.

Si Lhafidh, très enchanté, contemple les deux futurs époux :

– Ah, ça ! Les enfants ! Vous m’avez donné une très belle nouvelle !… Et ce serait pour quand, la fête ?

Le couple se consulte du regard. Puis, Karim répond :

– Nous n’avons encore rien fixé.

Il se tourne vers Zahra :

– À propos, tu voulais me dire quelque chose, tu étais très inquiète au téléphone. Tu peux parler devant Si Lhafidh, je n’ai pas de secret pour lui.

Aussitôt, Zahra déclare, avec angoisse :

– Mon jeune frère, celui de dix-sept ans !… Voilà une heure, ce soir, j’étais à la fenêtre de notre appartement, qui donne sur l’extérieur. Dehors, près d’elle, j’ai entendu mon frère parler à voix basse avec un autre. Mon frère demanda « Combien ? », l’autre répondit : « Je te le dirai quand tu décideras vraiment de partir. »… Quand mon frère est rentré à la maison, immédiatement, je lui ai dit avoir entendu la conversation, puis je lui ai demandé où il voulait partir. Il m’a regardé sans répondre. J’ai insisté pour savoir. Il est resté muet. Je me suis obstinée davantage. À la fin, il m’a répondu : « Je te le dirai quand le moment sera venu. » Je n’ai rien pu obtenir de plus. Certainement, il s’agit de harga[1].

– A-t-il l’argent pour le voyage ? questionne Karim.

– Je ne vois pas comment, répond Zahra.

Si Lhafidh intervient, s’adressant à elle :

– Est-ce que ton jeune frère a des amis, ou fait-il partie d’une bande de jeunes comme lui ?

– Je l’ignore. C’est possible, mais il n’en a jamais parlé.

– Il serait utile d’enquêter, pour le savoir, conseille le vieillard. L’important est de vérifier s’il ne fait pas partie d’une bande de voleurs.

– J’ai évoqué cela avec lui, un soir, dit Zahra. Il m’a répondu : « Si je voulais être un voleur, je ne me contenterai pas de prendre quelque chose aux petites gens, pour finir en prison. Je choisirai d’être un grand voleur, de milliards, en ayant des relations avec les personnes qui comptent dans la houkouma[2] ; alors, ce ne serait pas la prison, au contraire, les médailles !… Je suis encore trop jeune pour y penser. »

– Il faut, cependant, insiste Si Lhafidh, trouver le moyen de découvrir les personnes que ton frère fréquente. Seulement ainsi, son secret sera découvert.

 

11. Le « meilleur parti »

Quand Zahra retourne chez elle, elle trouve son père, sa mère et son jeune frère assis, les yeux rivés sur la télévision. Elle transmet le sempiternel télé-film turc où des gens archi-riches, jeunes, super-beaux et très élégants se débattent dans l’unique problème qui les tourmentent : un ridicule et vulgaire amour contrarié.

À la vue de Zahra, le père prend le télé-commande, et coupe le son de la télévision. Puis :

– Assieds-toi ! ordonne-t-il à sa fille. Je dois te parler.

Elle obéit, sans réussir à cacher l’inquiétude apparue d’un coup sur son visage. Le ton autoritaire de la voix du père n’annonce rien de bon.

– Finalement, lui déclare pompeusement celui-ci, Dieu nous a envoyé le moyen pour sortir de la misère.

L’expression de Zahra s’obscurcit davantage.

– L’homme, interroge le père, qu’est-ce qui fait sa valeur ?

La fille préfère ne pas répliquer ; elle laisse son père soliloquer, de crainte de le contrarier, avec l’habituelle conséquence désagréable. Elle attend, donc, la réponse. Il la donne, de manière sentencieuse :

– C’est ce qu’il a dans la banque ! affirme-t-il, en soulignant le dernier mot.

Zahra n’exprime pas ce qu’elle en pense :« Évidemment ! Mais pas dans le cerveau, ni le cœur ! »

Sans daigner s’enquérir si sa fille est d’accord ou pas, le « chef de famille », selon l’expression traditionnelle, s’obstine, d’un ton  faussement mielleux :

– Un homme de ce genre veut t’épouser.

Les traits de Zahra se crispent violemment. Le père semble ne pas s’en rendre compte, tant il se considère l’incarnation de l’Autorité et de la Sagesse Suprêmes !

– Et ce n’est pas, précise-t-il, n’importe quel homme. C’est le meilleur parti que Dieu, dans sa Bonté, – Qu’il en soit remercié ! – t’envoie ! Nous envoie !… Cet homme possède une très belle villa, des terres agricoles qu’il est en train de transformer en zones de stockage de marchandises importées. Il est dans l’import-export. Il travaille grâce à l’aide d’un ami député, qu’il a contribué à faire élire. En plus, c’est un très bon musulman, il a fait plusieurs fois le voyage à la Mecque, et c’est un salafiste[3] important !… La seule chose est qu’il est beaucoup plus âgé que toi. Tant mieux ! Le plus tôt il mourra, le plus tôt tu hériteras de ses richesses !

Zahra, effarée, baisse les yeux, et demeure silencieuse. « Comment lui répondre sans l’offenser et provoquer sa colère ? »

Prenant cette réaction de sa fille pour un consentement, le père, tout content et fier, conclut :

– Je sais que tu es une brave fille, Zahra !… Dieu, A Rahmâne A Rahîme[4],  a finalement pensé à nous ! Nous devons le remercier !

Zahra relève la tête, fixe son père droit dans les yeux, de manière résolue :

– Papa, je préfère continuer à travailler pour vous nourrir, sans me marier.

Une violente gifle sur sa joue, décochée par le père, fait basculer Zahra. La mère, par instinct, veut intervenir en faveur de sa fille, quand une autre brutale gifle du mari la bloque. Le petit frère assiste à cette horrible scène sans rien dire, apparemment impassible, à moins de bien examiner ses yeux : leur dureté est effroyable.

Le père, furieux, lance à sa fille :

– Si tu n’acceptes pas de te marier, je te tue ! Tu entends ? Je te tue de mes propres mains, je t’égorge comme un poule, et même sans la chahada[5] !

Il se lève brusquement et sort, en refermant violemment la porte derrière lui.

Après avoir caressé sa joue pour atténuer la douleur, la mère intervient, conciliante :

– Zahra, ma fille ! Pourquoi n’acceptes-tu pas ce mariage ?… C’est Dieu qui te l’envoie ! Tu ne peux pas lui désobéir !

La fille reste muette : « Je ne peux quand même pas lui avouer la vérité !… Mon père serait capable d’aller assassiner Karim. »

– Maman, déclare-t-elle avec fermeté, je ne veux pas me marier.

– Pourquoi ? demande la mère, stupéfaite.

– Parce que je ne veux pas devenir l’esclave d’un homme, comme toi avec papa !

Zahra sait qu’elle vient de blesser sa mère ; aussitôt, elle corrige :

– Maman, c’est toi-même qui me l’a dit plusieurs fois : « J’espère que tu ne finiras pas comme moi, esclave d’un homme !… Il vaut mieux que tu sois commandée par un homme dans ton travail que de l’être à la maison. »

– Oui, c’est vrai, confirme la mère. Mais as-tu entendu ce que ton père vient de te dire ?… Tu sais bien qu’il est capable d’exécuter sa menace !

Zahra reste silencieuse, l’expression résolue.

La mère insiste :

– L’homme qui veut t’épouser est vieux. Peut-être, alors, se conduira-t-il avec toi mieux que ton père avec moi. Et puis, il est très riche, donc tu n’auras pas de souci pour manger. Enfin, étant un bon musulman, il ne boit pas d’alcool, donc ne s’enivre pas, en risquant, dans cette situation, de te battre.

– C’est un salafiste, maman !

– Et alors ?

– Pour ces gens-là, la femme n’est qu’une bête, destinée à satisfaire leurs désirs d’hommes ! Je pense qu’un mari ivre d’idées esclavagistes concernant la femme est pire qu’un mari ivre d’alcool.

– Et la menace de ton père, insiste la pauvre mère angoissée, qu’en fais-tu ?

Zahra hausse les sourcils en même temps que les épaules, puis :

– Je verrai ce que me réserve al maktoub[6] !

– Mais, proteste la mère, al maktoub te donne déjà cet homme !

– Alors, je prends le droit de le refuser et d’attendre mieux.

La mère de Zahra, extrêmement peinée, se lève :

– Je n’en peux plus, je vais dormir.

– Oui, maman, tu en as besoin ! Et pardonne-moi de te causer de la peine.

– Ah, ma petite fille ! Μa petite fille !… Ne demande pas de pardon. Je sais que tu es la meilleure des filles, et je remercie infiniment Dieu de t’avoir. Que serais-je devenue sans toi ?

D’un pas pesant, le corps affaissé, elle s’éloigne et quitte le petit salon.

A suivre …


[1]     Terme populaire récent, désignant l’émigration clandestine. Le sens original de « harga » est « brûler » ; cela rappelle, par pure coïncidence, l’expression française « brûler ses vaisseaux ».

[2]     L’administration étatique.

[3]     Musulman interprétant l’Islâm de manière réactionnaire et totalitaire.

[4]     Le Clément, Le Miséricordieux.

[5]     La formule musulmane rituelle précédant l’égorgement d’un animal ; elle consiste à dire « Bismillâh ! Allâhou Akbàr ! » (Au nom de Allah ! Allah est Le Plus Grand !).

[6]     « Ce qui est écrit » (par Dieu) : le Fatum, le Destin.


 

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