Roman : « GRANDE TERRE, TOUR A » de Kadour Naïmi – partie IV, chap. 14

La Tribune Diplomatique Internationale publie ce roman quotidiennement en chapitres 

depuis  le 21 décembre

 

 

 

 

 

 

 

14. Que c’est vivre, quelque soit l’âge

 

Le soir, après dîner, Zahra lave les assiettes dans la cuisine, tout en pensant avec inquiétude à son jeune frère. « Il faut absolument qu’il m’avoue ce qu’il veut faire. Si ce n’est pas la harga[1] sur une barque, c’est, alors, faire partie d’une bande de voleurs qui s’apprête à faire un coup !… Il faut absolument que je découvre la vérité ! »

En continuant à réfléchir, Zahra a une brusque intuition. Aussitôt, elle abandonne le lavage des ustensiles, et court dans sa chambre. Elle s’agenouille, se met à plat ventre, et glisse sous son lit. Elle y reste un moment, cherchant quelque chose, de manière de plus en plus agitée. Un cri rauque s’échappe de sa poitrine.

Immédiatement, elle se retire de sous le lit, se lève d’un bond et se précipite dans la chambre de son père. Il est assis, le goulot d’une bouteille d’alcool entre les lèvres.

– Où est mon argent ? crie-t-elle, furieuse.

Il lève un regard vitreux vers sa fille, puis ses yeux changent, en dégageant une lumière bizarre.

– Ah, quelle chance j’ai eue ! réplique-t-il. Je dois en remercier Dieu le Tout Puissant !

– Je t’ai demandé où mon argent ! répète Zahra.

Il laisse tomber sa bouteille qui tombe brutalement sur le sol, se lève en titubant, la bave en bouche, et tend les mains pour enlacer sa fille. Elle le rejette brutalement en arrière, puis recule effarée, avec un immense dégoût.

– Mon argent, où est-il ? demande-t-elle encore.

Sans tenir compte de la requête et de la colère de sa fille, il avance, une deuxième fois, ses bras pour lui prendre les hanches. Elle le rejette en arrière, toute indignée.

– Comme tu es belle quand tu es en colère, plus belle !… Ce cadeau que Dieu, dans sa  Sublime Générosité, m’a donné, il faut bien que j’en jouisse !… Sidna Ibrahîm[2] a accepté d’égorger son fils pour prouver son amour de Dieu ! Alors, toi, prouve ton amour de Dieu en offrant ton corps à ton père !

– Misérable qui oses te considérer un père !… lui crie-t-elle. As-tu oublié ce que m’as déjà fait quand j’avais quatorze ans !… Maintenant, il te faudrait d’abord me tuer ! Car je ne suis plus un agneau !… Et, plutôt que mourir, je préfère te tuer et finir le reste de ma maudite vie en prison !

La mère apparaît, portant en main un verre d’huile. Son mari l’apostrophe furieusement :

– Tandis que tu vas chercher de l’huile chez les voisins, parce que ta fille est incapable de l’acheter, elle m’insulte !

La mère, subitement inquiète, se tourne vers sa fille :

– Qu’y a-t-il, Zahra ? Pourquoi l’as-tu insulté ? Tu as oublié que c’est ton père ?!

Hors d’elle-même, Zahra hurle :

– Celui que tu appelles un père voulait me violer !… Il l’a déjà fait quand j’avais quatorze ans, mais je n’avais rien dit. C’est pour cela que j’avais abandonné la maison.

Totalement consternée par ces horribles révélations, la mère vacille, puis tombe par terre, laissant choir le verre d’huile qui se brise en répandant son contenu.

Des coups forts et répétés parviennent de la porte… Zahra et ses parents, trop pris par leur drame, ne tiennent pas compte des bruits sur la porte. De nouveau, les mêmes coups se font entendre, de manière plus brutale. Une voix tonne : « Ouvrez ! Police ! »

Zahra va ouvrir. Deux agents en uniforme avancent. L’un d’eux présente l’écran de son portable :

– C’est ton frère ?

Zahra regarde l’écran. Brusquement, son visage blanchit et se raidit. Elle a besoin d’un instant, avant de parvenir à dire, d’une voix étranglée :

– Où est-il ?

– À la morgue, répond le policier. Son corps a été repêché pas loin de la côte, aux abords des îles Habibas, non loin de Coralès, avec d’autres corps, tous morts suite au naufrage de leur barque.

Il a fini de souffrir, barbote le père. Tant mieux pour lui !

La mère hurle toute sa douleur, en lacérant avec les ongles ses joues d’où le sang jaillit et s’éparpille sur le visage.

Zahra comprend, enfin, que son argent fut volé par son petit frère, pour payer le coût de la traversée clandestine mortelle.

 

Environ une heure après, dans la nuit, à Kouvalawa, cette roche tarpéienne oranaise où tellement de condamnés de la cruauté sociale, hommes et femmes, jeunes et vieux, se sont jetés pour mettre fin à leurs enfer sur terre, à Kouvalawa se trouve Zahra. Une deuxième fois. Comme à l’âge de quatorze ans.  Debout au bord du fatal promontoire, ses yeux fixent les flots sombres. Ils se précipitent puis se fracassent en mugissant furieusement sur les roches ténébreuses. L’éclat d’une pleine lune jette une lueur funèbre sur l’effrayant gouffre.

Zahra se reproche vivement à elle-même, à voix haute : « C’est moi la coupable !… De tous les malheurs de ma famille !… Ma mère m’a donné la vie, mais je ne lui en ai pas donnée une. Mon père, lui aussi, m’a donné la vie, et je ne lui ai pas donné une. S’il est méchant, alcoolique et obsédé sexuel, est-ce uniquement sa faute ? Si ma mère est son esclave résignée, est-ce uniquement sa faute ? Mes deux frères, plus jeunes que moi, je n’ai pas été capable de les protéger. Et à moi-même, je n’ai pas su me donner une vie digne !… En sommes-nous les uniques responsables, mon père, ma mère, mes frères et moi ?… Tout cela, est-ce le maktoub ?… Si c’est vraiment la volonté de Dieu, est-elle admissible ?… Qu’il soit alors responsable de ma mort !… Il aurait mieux valu me jeter ici la première fois que j’y étais venue, alors à peine adolescente. Je me serais épargnée toutes les souffrances que j’ai subies par la suite. »

Le portable de Zahra sonne. Elle y reste indifférente, les yeux hagards rivés sur la noire abîme et ses tranchants rochers. « Bientôt, se dit-elle, ils déchiquetteront mon corps en mille morceaux, le faisant disparaître dans les eaux obscures, mettant fin à mon insupportable calvaire ! »

Un coup de vent violent arrache de la tête de Zahra son foulard rouge. Il virevolte rapidement et disparaît vers le fond obscur. Surgit l’impulsion de le suivre en se jetant dans le vide… La sonnerie du portable continue pendant longtemps. La désespérée l’ignore. Son corps tremble de tous ses membres, la bouche s’entrouvre, ses yeux demeurent fascinés par ce qui fera disparaître à jamais ses intenables tourments.

La sonnerie téléphonique s’interrompt, puis, tout de suite après, se fait de nouveau entendre, persistante. Dans la tête de Zahra, cette sonnerie semble aussi forte que le fracas des vagues sur les roches. La sonnerie continue encore, répétitive : Driiiinn !… Driiiinn !… Driiiinn !

« Maman !… » s’écrie brusquement Zahra, en reculant un peu en arrière du gouffre. Elle se résigne, la main tremblante, à prendre son portable, l’approche de sa bouche et crie : « Maman ! ». La voix qui lui répond est celle de Karim. Angoissé, il l’informe d’avoir su la mort de son petit frère ; puis il lui demande :

– Où es-tu ? Je voudrais te voir !

Totalement bouleversée, Zahra ne parvient pas à parler.

Karim reprend :

– Zahra ! Dis-moi où tu es. Je te rejoindrai tout de suite !

Un instant après, au bord de la route près du promontoire, Karim arrête sa voiture. Zahra, debout, l’attend. Il la rejoint en courant.

Il n’est pas étonné de la voir complètement défaite, le corps frissonnant, le visage ravagé, d’une pâleur épouvantable, les cheveux en désordre, les yeux hagards. Karim comprend ! Il tremble à l’idée de ce que Zahra fut tentée de commettre. D’un élan soudain, il l’enlace dans ses bras, la serre avec toute la force dont il est capable. Zahra demeure les bras ballants, comme absente… Soudain, elle fond en larmes, la poitrine fortement secouée, tandis qu’elle enlace Karim et le serre ! Le serre ! Le serre contre elle avec tout ce qui lui reste d’énergie.

 

Le lendemain matin, à la morgue de l’hôpital, deux statues pétrifiées, Karim et Zahra, sont debout devant un drap blanc. Il couvre entièrement le cadavre du jeune Abderrahmane.

Karim se rappelle une observation stupide de l’arrogant chef policier, vu au commissariat, au sujet la jeunesse qui ignorerait ce que c’est vivre : « À dix-sept ans, Abderrahmane avait déjà trop vécu ! » constate Karim.

Il se souvient du papier laissé par le désespéré à la maison, en évidence sur la table basse du salon, et que Zahra montra à Karim. C’était une lettre, écrite en langue maternelle, transcrite en lettres arabes comportant des erreurs. En voici la traduction, sans tenir compte des fautes d’orthographe :

« Ma mère al azîza[3] et toi aussi, ma sœur al azîza !

D’abord, toi, ma sœur Zahra, pardonne-moi d’avoir pris l’argent de tes économies, pour me payer le voyage ; j’ai tenté de gagner mon propre argent, mais, comme tu le sais, il me fut impossible de trouver un travail, et je n’ai jamais voulu devenir un voleur ni un vendeur de drogue.

Ensuite, pardonnez-moi ! Pardonnez-moi ! Pardonnez-moi de vous quitter. Je pars avec la plus grande tristesse de ma vie, mais, aussi, avec le plus grand espoir. Je vais de l’autre coté de la mer, pour trouver enfin un travail honnête, me permettant de vivre. Dès que j’arriverai sur l’autre rive, je vous téléphonerai ; et dès que je trouverai un travail, je vous enverrai de l’argent. J’espère en gagner assez pour revenir vivre avec vous, ou vous emmener avec moi dans le nouveau pays où nous vivrons ensemble.

Je vous embrasse et vous serre très fort sur ma poitrine, de toute mon âme !… Vous êtes et resterez toujours la datte de mon cœur[4] !

Ton fils, maman, et ton frère, ma sœur Zahra, qui vous aime et vous aimera toute sa vie !

Abderrahmane. »

Dans sa lettre, il utilisa l’expression typique employée par sa mère, en parlant de ses enfants : « datte de mon cœur ».

Accablé, Karim revoit cet enfant si jeune, à peine dix-sept ans. Son corps petit et maigre, son joli visage, ses yeux d’un bel éclat marron clair au regard si tendre, un admirable spécimen du peuple méditerranéen où se sont mélangés tellement d’autres peuples. Karim aimait rencontrer Abderrahmane, avait plaisir à le saluer et à recevoir en retour le salut du « petit », comme il l’appelait. Au contraire du frère aîné, enfermé en lui-même et hostile aux autres, Karim considérait le cadet totalement à l’opposé : d’un caractère ouvert et jouissant des relations avec autrui. De lui émanait une tendresse très touchante, attirant une irrésistible sympathie. Abderrahmane n’était pas l’ « esclave du Clément »[5], mais la clémence elle-même. « Ah ! se confia Karim avec amertume, à propos d’Abderrahmane. S’il était né dans un pays convenable, dans une famille disposant des moyens suffisants pour vivre, quel avenir il aurait eu, utile à lui-même, à sa famille et à son peuple. »

Revenant au moment présent, face à la froide dépouille de l’enfant, Karim a ces autres pensées : « Quel dommage !… Quel affreux dommage !… Avec l’extraordinaire énergie qui anime ces jeunes, et leur admirable courage face au risque de mourir noyés, dommage qu’ils ne trouvent pas la juste organisation pour se battre dans leur pays contre ceux qui les contraignent à fuir sur des barques, et obliger ces derniers à s’en aller au diable !… Doit-on reprocher à ces adolescents leur comportement désespéré, ou plutôt, blâmer ceux qui, se vantant de leur instruction et de leur progressisme, ne savent pas aider ces jeunes à agir, non pas en changeant de pays, mais en changeant le système social criminogène ? »

Suit un très long moment durant lequel Zahra et Karim demeurent immobiles, la tête vide, dans le silence absolu, les yeux rivés sur la glaciale couverture blanche.

Voilà quelque temps, Karim avait lu dans les journaux une funeste information : depuis le début de l’année, environ mille neuf cents émigrés clandestins sur des barques de fortune furent interceptés ou secourus à l’ouest, sans parler de ceux qui périrent, noyés en mer, y compris des femmes et des enfants.

En apprenant l’une de ces tragédies, se rappelle Karim, le vieux moudjahid suicidé s’écria, avec une véhémence toute particulière : « Tellement de larmes et de sang, afin que notre peuple recouvre sa dignité ! Et voici que nos jeunes préfèrent la mort plutôt que de rester dans ce pays. Pour qui donc flotte le drapeau algérien, sinon pour les salopards qui ont transformé le pays en un paradis pour eux, et un enfer pour les enfants du peuple ?… Et nous, anciens combattants de cette guerre de libération, nous assistons à cette forfaiture criminelle sans pouvoir rien faire !… Victorieux de l’armée coloniale française, nous voici vaincus par les usurpateurs autochtones. Quelle honte ! Quelle honte ! Quelle misérable honte ! »

Cette réminiscence amère de Karim est interrompue par Zahra. Elle murmure, d’un ton étrange :

– Sortons ! Je dois te parler.

Ils quittent la salle. À l’extérieur, Karim propose :

– Allons dans le local de notre section syndical, il est tout près. Là, tu peux parler tranquillement.

A suivre …


[1]    Voir note 148.

[2]    « Notre seigneur Abraham ».

[3]     Littéralement, « précieuse », « très chérie ».

[4]     Expression idiomatique populaire pour exprimer le maximum d’amour.

[5]     Traduction littérale du nom Abderrahmane, dont la transcription fidèle est « Abd a Rahmâne », le Clément étant, bien entendu, Allah.


 

 

 

 

 

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