Tunis – Washington : petite histoire diplomatique

       Les récentes déclarations du Secrétaire d’Etat, Anthony Blinken, et du futur ambassadeur américain Joey Hood sont le symptôme de la dégradation des rapports entre Tunis et Washington. Même si les liens entre les deux pays ont déjà connu des crises, les oppositions s’expriment désormais ouvertement. Retour sur une relation bicentenaire.

Les autorités des deux pays aiment à le rappeler : la Tunisie et les Etats-Unis d’Amérique entretiennent des relations depuis la fin du XVIIIe siècle. En effet, la jeune nation fraîchement indépendante de la couronne britannique, a très vite établi des représentations consulaires auprès des régences barbaresques (Alger, Tunis et Tripoli) alors sous domination ottomane. Un représentant du gouvernement américain auprès du Bey a été d’abord établi à Alger en 1795, avant la création d’un consulat à Tunis en 1800. Un traité de paix et d’amitié lie les deux pays depuis 1797. Les liens se sont poursuivis de manière quasi-continue sous le protectorat français.

L’ex-président Habib Bourguiba en présence de Hooker Doolittle, l’ancien consul général américain en Tunisie

Pendant la lutte pour l’indépendance, Bourguiba a misé sur une Amérique rooseveltienne de plus en plus puissante et anticolonialiste pour peser sur les Français. Et ce pari est passé par un diplomate : Hooker Doolittle. Nommé consul général des Etats-Unis à Tunis entre 1941 et 1943, le représentant a rencontré le leader indépendantiste qui l’a convaincu d’obtenir de son pays une meilleure prise en compte des aspirations des autochtones. Les troupes gaullistes qui ont réussi à reprendre la Tunisie des mains des forces de l’Axe n’ont cependant pas apprécié le militantisme pro-Tunisiens du diplomate américain et ont réussi à en obtenir la mutation. Mais Doolittle, convaincu par les thèses bourguibiennes, a continué à aider le futur président. Ce dernier a eu des facilitations pour partir en Egypte, plaider la cause tunisienne auprès de la Ligue Arabe. Il a également pu obtenir un visa américain pour défendre l’indépendance de la Tunisie auprès des Nations unies[1]. Aujourd’hui, une rue du quartier du Belvédère à Tunis porte le nom du diplomate américain.

Liens privilégiés

Après l’indépendance, Bourguiba décide d’arrimer la Tunisie au camp occidental. Il le fait d’une part par anticommunisme, et d’autre part par rivalité avec un panarabisme nassérien qui se veut hégémonique dans le monde arabe. Outre les relations historiques avec l’ancienne puissance colonisatrice, le président tunisien maintient des liens privilégiés avec Washington. Le politologue Amine Aït Chaalal utilise le triptyque pragmatisme, constance et indépendance pour caractériser les rapports tuniso-américains.  Le pragmatisme est le résultat de l’évaluation que fait « le combattant suprême » des relations internationales, estimant que l’intérêt de la Tunisie passe par l’intégration dans « le monde libre ». La constance se lit dans des prises de positions iconoclastes pour un pays du tiers monde comme le soutien à la guerre au Vietnam ou le discours de Jéricho de 1965 dans lequel le chef de l’Etat tunisien plaide pour la reconnaissance d’Israël. Enfin, l’indépendance permet d’éviter un suivisme systématique sur les positions américaine comme l’intégration de la Tunisie dans le mouvement des non-alignés.

La relation avec les Etats-Unis permet en outre une « triangulation » des rapports entre Tunis, Paris et Washington. Ce va et vient entre la France gaullienne et l’Amérique a permis à Bourguiba d’accroître ses marges de négociation dans des dossiers tels que l’attaque de Sakiet Sidi Youssef (1958) ou la crise de Bizerte (1961)[2].

En 1957, les pays signent un accord général de coopération. D’après les chiffres fournis par l’ancien Premier ministre Mohamed Mzali (à la Kasbah entre 1980 et 1986), Washington a versé à Tunis 3,184 milliards de dollars entre 1957 et 1985. Dans le détail 718 millions sont allés à l’aide économique, 595 millions ont concerné l’aide aux projets pour l’assistance technique, le reste (558 millions) échéant à l’aide militaire[3]. Paradoxalement, c’est au moment de la sortie du socialisme par la libéralisation de l’économie sous Hédi Nouira que l’aide américaine a connu son plus bas niveau.

Un tel « investissement » ne pouvait aller sans des tentatives de pression sur le partenaire tunisien. Ainsi, Mzali raconte dans ses mémoires que l’ambassadeur des Etats-Unis à Tunis, Peter Sebastian, lui avait demandé audience après la visite du secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, Mahmoud Mestiri, à Moscou en 1985. Le diplomate craignait un rapprochement entre la Tunisie et l’Union soviétique. Mzali, estimant qu’une telle requête entravait la souveraineté nationale, refusa de le recevoir[4].

Après l’attaque israélienne sur Hammam Chatt, Bourguiba convoqua Sebastian pour protester contre la position enthousiaste du président Ronald Reagan qui a félicité Israël d’avoir « riposté au terrorisme ». Il menaça de rompre les relations diplomatiques avec les Etats-Unis si Washington mettait son veto à la résolution 573 condamnant l’Opération Jambe de bois[5]. Finalement, le texte sera adopté grâce à l’abstention américaine.

L’ère Ben Ali

Après l’accession de Ben Ali au pouvoir, les relations entre les deux pays reviennent à la normale. Washington apprécie ce bon élève qui contribue à la lutte contre le terrorisme et met en place les réformes exigées par les bailleurs de fonds. Mais les choses changent à partir de l’invasion de l’Irak en 2003. George W. Bush met en place le projet néoconservateur du Grand Moyen-Orient et se lance dans un messianisme visant à promouvoir la démocratie libérale à l’américaine. En 2006, c’est Robert Godec, un ancien membre de l’administration provisoire de Paul Bremer en Irak, qui est nommé ambassadeur à Tunis. Le nouveau représentant irrite les pouvoirs publics et l’opposition de façade en se rendant au siège du PDP pour soutenir Ahmed Néjib Chebbi et Maya Jribi qui observaient une grève de la faim. Un ancien diplomate dénonce un ambassadeur qui « se comporte comme un proconsul ». L’ambassade pratique également la politique du chèque pour financer, par le biais du Middle East Partnership Initiative (Mepi), des projets en faveur de « la démocratie ».

L’épisode prérévolutionnaire en 2010 a été nourri par la publication par Wikileaks de câbles diplomatiques. Rappelons que Nawaat a publié en exclusivité les premiers télégrammes. On y découvre le regard sévère que porte l’administration américaine sur le pouvoir de Ben Ali. Par ailleurs, les comportements du clan Trabelsi-Ben Ali-Materi nourrissent également les échanges entre le personnel de l’ambassade américaine et son autorité de tutelle.

La chute de Ben Ali et l’accession d’Ennahdha au pouvoir interviennent dans un contexte de bienveillance à l’égard des mouvements islamistes. En effet, depuis le discours de Barack Obama au Caire en 2009, ceux-ci sont perçus comme des acteurs incontournables du jeu institutionnel dans le monde arabe. Cette bienveillance confine à l’angélisme quand les responsables diplomatiques ne prévoient pas l’attaque de l’ambassade américaine par des islamistes radicaux le 14 septembre 2012. Une passivité qui interroge d’autant plus que l’assaut intervient seulement trois jours après celui qui a visé une représentation diplomatique américaine à Benghazi, tuant l’ambassadeur J. Christopher Stevens. Dans les deux cas, c’est le groupe Ansar al Charia qui a coordonné les opérations pour protester contre la bande-annonce du film «L’innocence des musulmans».

Depuis la chute de Ben Ali, les ambassadeurs américains, à l’instar de leurs confrères occidentaux, s’entretiennent régulièrement et publiquement avec les acteurs politiques, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, prêtant le flanc à un discours dénonçant les ingérences.

L’inflexion du 25 juillet 2021

La situation n’a pas changé depuis le 25 juillet 2021. Des critiques de la politique de Kais Saied ont été formulées à trois reprises de manière collégiale dans le cadre du G7, ce qui a donné lieu à des commentaires du président tunisien et des protestations de la part de son ministre des Affaires étrangères.

Le 5 avril 2022, l’ambassadeur Donal Blome a quitté son poste à Tunis et c’est une chargée d’affaire, Natasha Franceschi, qui assure l’intérim. C’est elle qui a été convoquée en signe de protestation contre le communiqué du Secrétaire d’Etat, Anthony Blinken, au sujet du référendum du 25 juillet 2022.

La chargée d’affaire américaine actuelle, Natasha Franceschi, en compagnie d’Ahmed Nejib Chebbi

Cet épisode a coïncidé avec la publication de l’audition du futur ambassadeur Joey Hood devant la commission des Affaires étrangères du Sénat américain, le 27 juillet 2022. Le diplomate critique « l’érosion des valeurs démocratiques » depuis le 25 juillet 2021 et s’engage à œuvrer pour favoriser le retour à un gouvernement démocratique et à la réalisation des réformes économiques demandées par le FMI. Pour y parvenir, le futur ambassadeur souhaite soutenir la société civile tunisienne. Enfin, Hood promet de pousser à la normalisation avec Israël.

La déclaration du diplomate scandalise les autorités en place mais aussi une partie de l’opposition qui dénonce une ingérence inacceptable. En outre, elle alimente une campagne qui vise les militants des droits humains présentés comme des agents de l’étranger.

Depuis l’indépendance, la diplomatie américaine a su s’adapter à des pouvoirs successifs qui ne lui ont jamais été particulièrement hostiles. La donne peut changer avec l’actuel président, à la fois hermétique à toute critique mais prêt à faire des concessions notamment sur le dossier économique qui est le nerf de la guerre.

Notes

  1. L. Carl Brown (traduction Michel Camau) « Mon ami » Hooker Doolittle : Les premiers contacts américains avec Habib Bourguiba in Habib Bourguiba, la trace et l’héritage (direction Michel Camau et Vincent Geisser). Paris, Karthala 2004, pp 407-428.
  2. Amine Aït Chaalal Bourguiba et les Etats-Unis (1956-1987) in Habib Bourguiba, la trace et l’héritage (direction Michel Camau et Vincent Geisser). Paris, Karthala 2004, pp 445-453.
  3. Mohamed Mzali. Un Premier ministre de Bourguiba témoigne. Paris, Jean Picollec, 2004, p.629
  4. Ibid., p.631.
  5. Sophie Bessis et Souhayer Belhassen Bourguiba Deuxième édition. Tunis, Elyzad, 2012, pp 485-487.

Hatem Nafti

Essayiste, auteur de « Tunisie, dessine-moi une révolution » (L’Harmattan, 2015) et « De la révolution à la restauration, où va la Tunisie? (Riveneuve, 2019) ».


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