Par Arezki Ighemat, Ph.D in economics
Master of francophone literature (USA)

Introduction
L’indépendance de l’Algérie a été arrachée à la suite d’un double combat du peuple algérien : la lutte armée menée par l’Armée de Libération Nationale (ALN), nourrie et soutenue par le peuple et celle menée sur le plan international. Lutter contre le colonialisme français, un des plus barbares de l’Histoire, était devenu pour le peuple algérien, une nécessité absolue et une question de survie, mais ce n’était pas suffisant. En effet, les capacités militaires algériennes, au début de la guerre de libération, étaient encore rudimentaires et ne pouvaient pas faire face à une des plus grandes armées de la Terre. Il fallait donc que le peuple algérien mène un combat parallèle, aussi difficile sinon plus difficile, sur le plan international. Devant le refus de la France de traiter la « Question algérienne » comme une affaire de décolonisation, notamment dans le cadre de l’ONU, l’Algérie a mobilisé et déployé ses plus grandes capacités diplomatiques pour internationaliser sa revendication légitime et historique pour son indépendance. Un des pays que l’Algérie considérait comme pouvant aider à sortir le conflit algéro-francais de l’impasse dans laquelle il était maintenu par les autorités coloniales était les Etats-Unis, et cela en dépit du fait que l’administration de l’époque—le président Dwight David Eisenhower et son Secrétaire d’Etat, John Foster Dulles—s’était rangés plutôt du côté français—et considérait, en conformité avec la position française, que le « Problème algérien » était une affaire totalement intérieure à la France. C’est pour sortir le conflit de cet imbroglio que John Fitzgerald Kennedy, alors sénateur du Massachussets, s’était élevé contre la position officielle du gouvernement américain pour dire, dans son discours historique du 2 juillet 1957 devant le Sénat américain : qu’une telle position ne reflète pas les faits ; que la « question algérienne » n’est pas une « affaire intérieure » à la France, mais qu’elle était bel et bien une « affaire internationale » et que sa solution passait par l’accession de l’Algérie à son indépendance. Pour défendre sa thèse, J.F. Kennedy pose, dans son discours, une série de questions auxquelles il répond : (1) quels sont les arguments qui militent en faveur de l’indépendance de l’Algérie ? ; (2) l’Algérie est=elle un sujet de préoccupation pour les Etats-Unis ? (3) une solution au problème algérien est-elle possible sans l’action des Etats-Unis?; (4) qu’ont fait les Etats-Unis pour faire avancer la question algérienne sur la scène internationale ?; (5) quels sont les obstacles qui empêchent la France de trouver une solution au conflit ?; (6) quelles sont les solutions proposées par la France pour régler ce conflit ?;(7) quelle position devraient adopter les Etats-Unis vis-à-vis de la question algérienne ? Dans le présent article, nous examinerons—à travers toutes ces questions—le double combat de Kennedy à la fois contre la position française et contre le soutien du gouvernement américain à cette position.
Les arguments de J.F. Kennedy en faveur de l’internationalisation du conflit et de l’indépendance algérienne
En préambule de son discours, Kennedy plante le décor : « The most powerful single force in the world today is neither communism, nor capitalism, neither the H-bomb nor the guided missiles (la seule et la plus puissante force dans le monde qujourd’hui n’est ni le communisme, ni le capitalisme, ni la bombe H, ni les missiles téléguidés)—but « man’s eternal desire to be free and independent » (mais c’est le désir éternel de l’homme d’être libre et indépendant). Kennedy ajoute : « The great ennemy of that tremendous force of freedom is called … imperialism, and today that means Soviet imperialism and, whether we like it or not, and though they are not equated, Western imperialism (Le plus grand ennemi de cette énorme force de liberté est appelé … impérialisme, et aujourd’hui, cela inclut l’impérialisme soviétique et, qu’on le veuille ou non, et bien qu’il ne soit pas d’égale puissance, l’impérialisme occidental). Pour Kennedy, le seul et le plus important test pour la politique américaine aujourd’hui est comment faire face à ce challenge et comment réaliser ce rêve de liberté de l’homme. Kennedy de conclure : « If we fail to meet the challenge of either Soviet or Western imperialism, then non amount of foreign aid, no aggrandizement of armaments, no new pacts or doctrines or high-level conferences can prevent further setbacks to our course and to our security” (Si on échoue dans notre tentative de faire face à ce challenge de l’impérialisme soviétique ou occidental, aucune aide extérieure, quel qu’en soit le montant, aucune augmentation du niveau de l’armement, aucun pacte, aucune doctrine ou conférence de haut niveau ne peut prévenir des attaques contre notre marche ou notre sécurité).
L’Algérie est-elle un sujet de préoccupation pour les Etats-Unis ?
Les diplomates américains et français des années 50 et 60 ont toujours déclaré que l’Algérie n’était pas un sujet de préoccupation pour la politique étrangère des Etats-Unis et pour le monde dans son ensemble, et qu’elle était entièrement une affaire intérieure, un soulèvement régional, qu’on appelait aussi « les évènements d’Algérie », une crise qui serait résolue par l’application d’une « anesthésie locale ». Les effets croissants de la crise algérienne ont fait que l’Algérie est, en fait, une affaire internationale, et par conséquent, un sujet de préoccupation pour les Etats-Unis et pour le monde. Kennedy le confirme en donnant les raisons pour lesquelles la guerre en Algérie est devenue insoutenable : « (1) elle a engagé plus de 400 000 soldats français dans la guerre ; (2) elle a, ce faisant, dépourvu les forces continentales de l’OTAN de ces troupes ; (3) elle a réduit l’espoir pour les pays occidentaux de constituer un marché commun européen ; (4) elle a ainsi compromis les réformes de l’Organisation Economique Européenne Commune en poussant la France à imposer de nouvelles restrictions aux importations dans le cadre d’une économie de guerre ». Selon Kennedy, cette guerre a fait l’objet, de façon récurrente, de discussions au niveau de l’ONU, mais les positions et l’opposition américaines consistant à refuser sa considération comme affaire de préoccupation pour le monde dans son ensemble, ont endommagé le leadership américain et son prestige au sein de l’ONU. Cette guerre, toujours selon Kennedy, a aussi affecté les relations de l’Amérique avec les voisins Tunisien et Marocain de l’Algérie , qui ont des vues communes avec les leaders algériens ; (5) la guerre a aussi réduit la puissance de la doctrine Eisenhower dans le Moyen-Orient et la politique étrangère d’aide et d’information des Etats-Unis ; et (6) Kennedy conclut son argumentation contre la guerre en disant : « Non, l’Algérie n’est plus un problème pour la France seulement, et ne le sera plus jamais. Et, en dépit de la réticence de la France à discuter de ce problème aux Nations-Unies, une discussion franche sur un sujet aussi essentiel pour les intérêts américains, aussi bien que les intérêts de la France elle-même, serait une avancée dans la direction d’une solution juste à ce problème ».
Une solution au problème algérien est-elle possible sans l’intermédiation des Etats-Unis ?
Dans son discours, Kennedy dit qu’il faut regarder la réalité du terrain : « Il me semble que l’opinion publique en France évolue doucement mais sûrement vers la reconnaissance des faits de la vie, à savoir que l’Algérie n’est, en réalité, pas une partie intégrante de la France » [ainsi que le prétendent les autorités coloniales] ». Il rappelle la position française en citant un article du New York Times du 1 juillet 1957 qui rapportait une déclaration du Parti Socialiste Français, dirigé alors par Guy Mollet, qui exclue totalement l’idée d’indépendance pour l’Algérie : « En attendant [l’organisation d’élections], un statut provisoire donnant aux Musulmans une plus grande voix aux niveaux local, régional et national sera mis en place. Cependant, l’indépendance est absolument hors de question ». Kennedy souligne ensuite la contradiction fondamentale existant dans la position du gouvernement français à l’égard de l’Algérie : « La vérité est que, en même temps que le gouvernement français prétend que l’Algérie est une partie intégrante de la France métropolitaine, il n’a jamais reconnu dans la pratique que les Algériens étaient des citoyens français à part entière. Sur les 625 représentants à l’Assemblée Nationale Française, seulement 30 sont Algériens. Par ailleurs, le gouvernement français a nié aux Algériens les droits et avantages accordés aux citoyens français de la métropole ». Kennedy dira encore : « En 1936, lorsque le Premier Ministre Léon Blum a proposé d’accorder aux Algériens la citoyenneté et la nationalité françaises, les Français d’Algérie s’étaient révoltés […] Le droit de vote n’a pas été accordé à la population algérienne autochtone qui comptait plus de 8 millions à l’époque » [en 1957]. Kennedy d’ajouter : « D’un côté, il y a la déclaration selon laquelle les politiques françaises protègent la France métropolitaine ; de l’autre, les Français d’Algérie refusent d’accepter que ce postulat s’applique en Algérie ».
Kennedy sur la position officielle du gouvernement américain concernant l’Algérie
Kennedy dit que le gouvernement américain a vendu des armes et des équipements militaires à la France qui les a utilisés contre les révolutionnaires algériens : « Au lieu de contribuer aux efforts déployés en vue d’un cessez-le-feu et d’un règlement du conflit, l’équipement militaire américain, notamment les hélicoptères… a été utilisé contre les rebelles. Au lieu de reconnaître que l’Algérie est le plus grand problème non résolu de la diplomatie occidentale en Afrique du Nord, notre émissaire spécial dans la région, notre distingué vice-président [Richard Nixon] a omis de mentionner cette affaire sensitive [l’Algérie] dans son rapport. Au lieu de reconnaître le refus de la France de négocier, de bonne foi, avec les nationalistes algériens ou d’entreprendre les réformes promises, notre ambassadeur aux Nations-Unies, Mr. Cabot-Lodge, dans sa déclaration cette année, mais aussi l’année dernière… et notre ambassadeur à Paris, Clarence Douglas Dillon, ont tous deux exprimé leur assentiment et leur confiance pour la manière dont le gouvernement français a traité l’affaire algérienne ». Kennedy ajoute : « Dans sa déclaration, l’ambassadeur Dillon rappelle, avec fierté, que ‘les Etats-Unis ont constamment soutenu la France lorsque les sujets Nord-Africains étaient l’objet de discussion aux Nations-Unies et que l’équipement américain—notamment les hélicoptères—avaient été mis à la disposition de la France pour être utilisés contre les groupes nationalistes algériens ». Kennedy rappelle la déclaration particulière faite par l’ambassadeur Dillon : « Les Etats-Unis soutiennent solennellement la France dans sa quête pour une solution libérale et équilibrée du problème algérien […] Notre fière tradition anticolonialiste ne place pas le problème algérien sur le même pied d’égalité que les affaires tunisienne et marocaine ». Kennedy parle aussi de l’avis des dirigeants nationalistes algériens de l’époque—notamment Messali Hadj, en résidence surveillée en France—qui avaient exprimé leur désappointement de voir les Etats-Unis s’écarter de leur tradition démocratique pour s’allier avec le colonialisme français et de favoriser ‘une reconquête de l’Algérie’ au lieu de favoriser l’autodétermination des peuples ». Kennedy rappelle aussi qu’en 1955, lorsque le Comité de pilotage [le ‘Steering Committee »] des Nations Unies a été requis d’inscrire l’affaire algérienne au programme de l’Assemblée Générale de l’ONU, l’ambassadeur américain à l’ONU avait défendu la thèse selon laquelle l’Algérie était une partie intégrante de la République Française et que, par conséquent, elle ne pouvait pas être discutée par l’institution internationale. Kennedy soulignera aussi, dans son discours, que, face à cette position américaine, un porte-parole algérien avait réagi et répondu : « The Algerian people are at a loss to understand why the United States should identify itself with a policy of colonial repression and biais contrary to American political traditions and interests” (Le peuple algérien n’arrive pas à comprendre pourquoi les Etats-Unis devraient s’identifier à une politique de répression coloniale et à des biais contraires à ses traditions politiques et ses intérêts). Kennedy dira, enfin, que, contrairement à la position officielle américaine, l’Assemblée Générale est allée contre la décision du Comité de pilotage de l’ONU, et a décidé d’inscrire la question algérienne dans l’agenda de l’Assemblée Générale, ce qui poussa les représentants français à quitter l’Assemblée Générale, même si les Etats-Unis, une fois de plus, avaient voté contre la discussion de l’affaire algérienne au sein de l’Assemblée Générale. Malheureusement, soulignera Kennedy, deux mois plus tard, l’affaire algérienne fut retirée de l’agenda et les représentants français sont revenus à l’ONU. Kennedy conclura que ces atermoiements dans la politique du gouvernement américain constituent un abandon des principes d’indépendance et d’anticolonialisme traditionnellement défendus par les Etats-Unis.
Quels sont les obstacles à la solution du problème algérien ?
Les principaux obstacles avancés, notamment ceux opposés par les autorités coloniales françaises, pour éviter une solution juste du conflit, selon Kennedy, sont au nombre de quatre : (1) Le premier obstacle est l’affirmation que l’Algérie est légalement une partie intégrante de la France métropolitaine et ne peut donc qu’elle ne peut pas être détachée du territoire français—pas plus que le Taxas ne peut être détaché des Etat-Unis, prétendent les autorités françaises. Cette argumentation a été défendue aussi bien par la France que par les porte-parole américains ; (2) Le second obstacle se trouve du côté de la population française en Algérie (ce qu’on désigne souvent par « pieds noirs ») qui a peur de perdre ses droits et privilèges en tant que citoyens français, leurs biens et leurs vies et qui compare leur situation à celle des colons américains lorsqu’ils ont chassé les natifs indiens-américains. Kennedy dira, dans son discours, qu’une attention particulière doit, bien entendu, être accordée aux « pieds noirs », mais cela ne doit pas empêcher d’aller de l’avant et de trouver une solution juste au problème algérien. Plus on retarde l’avènement de cette solution, ajoute Kennedy, plus cette population sera en danger ; (3) Le troisième obstacle est la difficulté de rallier les militants algériens et de les convaincre de se mettre à table pour négocier une solution juste et équitable au problème algérien ; et (4) Le quatrième obstacle réside dans le postulat fallacieux, soutenu notamment par les autorités françaises, selon lequel les leaders algériens indépendantistes n’ont pas les capacités et l’expertise nécessaire pour négocier avec le régime colonial français. Kennedy dira, à ce propos, que cet argument défendu bec et ongle par le gouvernement français ne tient pas debout lorsqu’on n’oublie pas que ce même gouvernement est celui qui a dénié aux Algériens toute éducation, qui les a emprisonnés, poussé à l’exil, exécutés et mis hors-la-loi leurs partis politiques. Selon Kennedy, pour cacher sa crainte d’une Algérie indépendante, le gouvernement français a inventé la fameuse devise « The suitcase or the coffin » (La valise ou le cercueil). Kennedy poursuit avec cette déclaration forte : « Que la France soit d’accord ou pas, qu’elle le veuille ou non, ou qu’elle ait ou non notre soutien, les territoires d’Outre-Mer possédés par elle jusqu’à maintenant vont se détacher—tôt ou tard—un par un, devenir indépendants et se retourner contre les nations qui empêchent leur indépendance ». Kennedy s’appuie, pour défendre cette idée, sur le mot de Turgot (économiste français et ancien ministre sous Louis 16) : « Colonies are like fruit which cling to the tree only till they ripen » (Les colonies sont telles des fruits qui restent accrochées à l’arbre jusqu’au moment où ils deviennent mûrs). Kennedy dira encore : « Le problème n’est plus de sauver un mythe, celui de l’empire français ; le problème est de sauver la nation française et de libérer l’Afrique ». Kennedy ajoute : « La première et essentielle phase est l’indépendance de l’Algérie, comme cela a été le cas pour la Tunisie et le Maroc ». Citant David Schoenburg, journaliste américain, auteur du fameux ouvrage « As France Goes » (1957), Kennedy déclare : « La France doit soit miser sur l’amitié d’une Afrique du Nord Libre, soit se retirer entièrement du sous-continent. Il est évident, qu’après le fiasco égyptien, que la France ne peut pas imposer sa volonté à 22 millions d’Africains de façon indéfinie. Tôt ou tard, les Français doivent reconnaître l’existence d’un Etat algérien. Et plus tôt cela se fera, moins coûteux sera le deal en termes financiers, humains, et plus grnde sera la chance de sauver ce qui peut être sauvé de l’Union Française ». Parlant des trois pays du Maghreb—Tunisie, Algérie et Maroc—et de l’aide que pourrait et devrait leur apporter les Etats-Unis, Kennedy dira : « Une autre étape (ou démarche) que nous [les Etats-Unis] pouvons immédiatement adopter—étape qui est d’une ultime priorité et qui ne coûte pas trop aux Etats-Unis—serait d’accroître le nombre de jeunes Nord-Africains à encourager à venir aux Etats-Unis pour poursuivre des études supérieures et une formation technique et d’augmenter nos missions éducatives et la formation professionnelle dans la région […] La constitution d’un service civil, d’une formation en management, et d’un pool de commerçants et de professionnels, mais aussi d’administrateurs, d’ingénieurs, de médecins et d’éducateurs, est un prérequis urgent pour ces pays ».
Que proposent les Français comme solution à la « Question algérienne » ?
Kennedy commence par souligner deux faits : (1) les leçons tirées des affaires Tunisienne, Marocaine et, avant elles, de l’Indochine, constituent l’évidence de la futilité de l’attitude française à l’égard de l’Algérie et (2) le danger présenté par la posture figée des Etats-Unis selon laquelle le colonisateur français a raison de dire que la question algérienne est une affaire interne à la France. Kennedy continue : « Une solution rapide au problème algérien est d’une urgente nécessité pour toutes les parties (l’Afrique du Nord, la France, les Etats-Unis, l’OTAN, et le monde occidental dans l’ensemble) ». Kennedy rappelle ensuite les trois solutions proposées par la France pour résoudre l’affaire algérienne : (1) la reconquête militaire (ou pacification) ; (2) les réformes économiques et sociales ; et (3) l’union politique avec la France. Kennedy considère que ces trois « remèdes » proposés par la France ne constituent pas une solution radicale et juste au problème et que la persistance de la France à appliquer l’un ou l’autre de ces remèdes ne fait que retarder l’avènement de la débâcle. Kennedy décortique ensuite chacune de ces options. Concernant la « pacification »—qui consiste en réalité en une reconquête de l’Algérie—elle ne fait, selon Kennedy, que retarder la possibilité d’un cessez-le-feu et d’un règlement du problème. Cette solution ne fait, en effet, qu’encourager les nationalistes algériens à jouer le jeu de l’endurance dans lequel la patience et la ténacité des politiciens français s’affaibliront comme dans le cas indochinois en 1954. En effet, la politique dite de « pacification » mise en place par Yves Lacoste semble dépasser celle de la répression, mais en réalité, ne fait que combiner la lutte pour l’éradication des « rebelles » et « terroristes » algériens avec des réformes économiques et sociales et la construction en vue du développement. Kennedy pense que la rébellion est devenue trop contagieuse pour être traitée par les méthodes de pacification même si la France augmentait le nombre déjà important de ses troupes en Algérie et cela en dépit du flux des communiqués optimistes déversés régulièrement pour convaincre la population autochtone des « bienfaits » de la pacification. Kennedy dira encore : « Les Français ont tendance à regarder la rébellion algérienne comme un échiquier alors que, dans la réalité, chaque « rebelle » a derrière lui le soutien de la population algérienne qui, en apparence, silencieuse ou hésitante, est favorable à la poursuite de la résistance armée. C’est ainsi, dira encore Kennedy, qu’environ un demi-million de soldats français bien équipés font face à un ennemi qui n’a pas de forces organisées, pas de stratégie claire, pas d’installations militaires, et pas de sources d’approvisionnement et logistiques identifiables. Les forces françaises, aussi ultra-équipées qu’elles puissent être, se battent sans certitude de gagner et, comme l’histoire montre, on ne peut souvent pas détourner la lutte des peuples pour leur liberté.
S’agissant des « réformes économiques et sociales », Kennedy dira que la France a tenté, dans les arènes onusiennes, de présenter des réformes économiques et sociales—qu’elle a commencé à mettre en œuvre pour, soit disant, améliorer les conditions de vie des Algériens, mais qui, en réalité, visaient à contenir la rébellion—comme solution idoine du problème algérien. Il est vrai, commentera Kennedy, que la France a offert des opportunités d’emplois plus grandes aux « musulmans », qu’elle a adopté une politique de redistribution des terres, et qu’elle a fait des efforts pour accroître les revenus des agriculteurs algériens. Cependant, il dira encore, ces réformes sont arrivées trop tard et ont été refusées pendant longtemps par la minorité française algérienne, ce qui n’a pas empêché, en fin de compte, la vague de rébellion et de nationalisme de se poursuivre et de prendre racine rapidement, si bien que les efforts palliatifs sont venus trop tard et sont trop insuffisants pour stopper la rébellion. Kennedy conclut : « Nous devons, malheureusement, accepter la leçon enseignée par les mouvements nationalistes, que les réformes économiques et sociales, même si elles sont appliquées avec une certaine dose d’honnêteté, ne sont pas suffisantes pour satisfaire la quête de liberté des peuples […] La plupart des peuples sont prêts à payer un prix en termes économiques en vue de réaliser leur vœu d’indépendance politique ».
A propos de la troisième solution—« l’intégration de l’Algérie à la France »—Kennedy dira que, en dépit de l’incorporation de l’Algérie à la France métropolitain, cristallisée par l’intégration des trois départements d’Alger, Constantine, et Oran à la France métropolitaine—les Algériens n’avaient pas, pour autant, la citoyenneté et la nationalité françaises. La citoyenneté française ne leur fut accordée qu’en 1947 et visait davantage à imposer un contrôle plus rigoureux que pour créer plus d’égalité entre les Algériens et les Français de la métropole. C’est dans ces circonstances qu’un système électoral au sein de l’Assemblée Nationale Française fut établi, donnant le même pouvoir à deux groupes électoraux strictement séparés : l’un constitué par 7 millions d’Algériens autochtones, et l’autre constitué d’1 million de colons français. En effet, dira Kennedy, seulement 75 000 Algériens avaient le droit de voter et seulement 30 sièges étaient accordés à l’Algérie et ceux-ci étaient majoritairement occupés par des politiciens français représentant l’Algérie à l’Assemblée Nationale. Kennedy conclut que le « gap » entre les paroles et les faits a conduit à l’échec de toutes ces solutions. Le Sénateur du Massachusets dira aussi que si des progrès avaient été faits dans l’octroi aux Algériens de l’égalité politique et des chances et si des efforts avaient été faits dans l’accroissement des droits politiques aux Algériens dans le cadre du Statut de 1947, il aurait été possible, peut-être, d’aboutir à une solution consensuelle à la question algérienne. Cependant, la France ne voulait pas avoir 100 députés algériens à l’Assemblée Nationale Française et ne voulait pas non plus leur accorder des services sociaux et l’éducation au même titre que les Français. Kennedy finit, sur ce sujet, en déclarant : « C’est cet échec, de la part des Français, d’accepter les conséquences de leurs propres propositions qui a fermé la porte à la possibilité d’une vraie Union Française et qui a poussé les Algériens à poursuivre leur lutte pour l’indépendance ».
Quelle position devraient adopter les Etats-Unis vis-à-vis de la question algérienne ?
Kennedy dira, à ce propos : « Le temps est venu pour notre gouvernement de reconnaître que la question algérienne n’est pas un problème pour la France uniquement. Et le temps est révolu pour qu’aux semblants de solutions et aux ajustements proposés par la France, ainsi qu’à la dernière tentative d’incorporer l’Algérie à la France, soit substituée une solution viable. Le temps est venu pour les Etats-Unis de confronter les dures réalités de la situation et de prendre ses responsabilités en tant que leader du monde libre—aussi bien aux Nations-Unies, à l’OTAN, dans nos programmes d’aide au développement et dans la pratique de notre diplomatie—en vue de tracer une feuille de route vers l’indépendance politique de l’Algérie. Ce n’est pas aux Etats-Unis, bien sûr, d’imposer une solution à chacune de deux parties au conflit, mais il est dans leur possibilité de faire une contribution pour briser le cercle vicieux dans lequel se trouve la controverse algérienne […] Il est temps que notre position contrecarre la doctrine Dillon-Lodge poursuivie jusqu’à présent ». Kennedy informe alors les sénateurs qu’il soumettra une résolution consistant à demander au Président et au Secrétaire d’Etat américains d’exercer leur influence—par le biais de l’OTAN ou des bons offices du Premier Ministre tunisien ou du Sultan du Maroc—pour qu’ils proposent une solution reconnaissant la personnalité de l’Algérie indépendante et pour établir un règlement avec la France et les pays voisins de l’Algérie. Kennedy souligne que, dans cette tentative de servir d’intermédiaire pour une solution au problème algérien, les Etats-Unis ne recherchent aucun avantage économique pour eux-mêmes et aucune occasion de remplacer les liens économiques entre la France et l’Algérie et les pays africains en général.
Conclusion
Il est clair, à travers les éléments développés dans cet article, que J.F. Kennedy a joué un rôle déterminant dans la résolution du conflit de près de huit années entre l’Algérie et la France en tentant d’aider à l’internationalisation de ce conflit et à mettre fin au joug colonial français sur l’Algérie.
Cet article montre que—en dépit de la position officielle du gouvernement américain qui s’était rallié à la thèse française d’une Algérie « française » faisant partie intégrante de la France—J.F. Kennedy a su trouver les arguments pour faire avancer le débat vers l’inscription de la « question algérienne » sur l’agenda de l’ONU et l’octroi, par la France, de l’indépendance à son ancienne colonie. Pour cela, il a mené un double combat diplomatique contre, d’une part, le gouvernement français qui était convaincu que l’Algérie était un territoire français et qui voulait convaincre le monde de la justesse de sa position, et, d’autre part, le gouvernement américain, qui ne voulait pas perdre son allié de toujours, la France, et qui se sentait obligé de soutenir la position française. Bien entendu, s’il est clair, comme le montre cet article, que J.F. Kennedy a joué un rôle majeur dans la résolution de la question algérienne, il est également clair que les diplomates algériens de l’époque—Hocine Ait Ahmed, M’Hamed Yazid, Chérif Guelal, Ahmed Francis, Nourredine Djoudi, etc—de leur côté, ont joué un grand rôle dans le « lobbying » et la défense de la cause algérienne et ont, sans aucun doute, influé sur la position américaine, notamment auprès de J.F. Kennedy, pour convaincre de la justesse de la cause algérienne./



