« Mots sur maux : les écrivains algériens et l’Algérie » : ce que les écrivains pensent de leur pays d’origine, l’Algérie.

Par Arezki Ighemat, Ph.D in economics

Master of francophone literature (USA)

Critiquer un pouvoir politique, quel que soit ce pouvoir, est un droit et

même un devoir indispensable pour un écrivain ou pour un romancier, et

cela relève de ses prérogatives en tant qu’être visionnaire et prophétique,

mais la critique ne signifie en aucun cas faire l’apologie de la haine envers

sa patrie, envers sa mère ou envers autrui » (Amin Zaoui, Les griffes de

l’écrivain, Dalimen Editions, 2025, [[/ 137-138)

 

« L’écrivain est celui qui pose les problèmes dans la perspective d’une vie

meilleure ; il ne fait pas que les poser simplement, mais il participe à son

projet dans l’avenir, un projet de l’avenir […] La littérature est une

interrogation permanente […] La plume n’est pas faite pour rêver. L’acte

d’écrire est une manifestation de la liberté et un facteur de libération »

(Abdelhamid Benhadouga, cité par Djouher Amhis-Ouksel, Benhadouga,

Le rêve, la vérité et l’espérance, Casbah Editions, 2014, p. 208).

Introduction

L’ouvrage que nous présentons aux lecteurs est intitulé « Mots sur maux : les écrivains algériens et l’Algérie », publié aux Editions « Les Trois Colonnes » le 4 mai 2026. Ainsi que le titre l’indique, l’ouvrage rapporte et analyse les opinions des écrivains algériens—qu’ils soient de l’ancienne ou de la nouvelle génération, qu’ils vivent en Algérie ou en exil (à l’étranger ou dans leur propre pays), qu’ils soient hommes ou femmes, qu’ils aient la sympathie du Pouvoir de leur pays ou qu’ils soient ostracisés, emprisonnés ou réprimés par lui—sur leur pays d’origine, l’Algérie. L’ouvrage examine, en particulier, les vues des écrivains algériens dans sept secteurs vitaux de l’activité sociale : l’Histoire de l’Algérie, la société algérienne, la politique, la religion, le statut de la femme algérienne, la liberté d’expression, et—« last but not least »—la littérature et les langues. L’objet du présent article est de synthétiser ces points de vue, notamment en mettant en exergue quelques-uns des plus significatifs.

Les écrivains algériens et l’Histoire de l’Algérie

Dans ce chapitre, nous avons cherché à savoir ce que les écrivains algériens pensent de l’Histoire de leur pays d’origine. Pour ce faire, nous avons passé en revue quelques facettes de l’Histoire de l’Algérie sur lesquelles les écrivains algériens se sont prononcés : l’Histoire en général et l’Histoire de l’Algérie ; la guerre de libération nationale ; la torture pratiquée par les autorités françaises ; la terre brûlée ; les « printemps algériens » (1980, 1988, 2001, 2019/2021), leurs causes et conséquences ; les questions de la mémoire et de l’oubli.

Un des sujets qui a préoccupé les écrivains algériens est celui de l’objectivité en Histoire et de sa falsification. Sur ce dernier sujet, Tahar Djaout, dans le livre de Julija Sukys, écrivaine et analyste littéraire, dira : « L’Histoire de la guerre d’Algérie par les ‘héritiers » de la classe dirigeante, a été soigneusement ‘éditée’ ; les contenus de cette histoire ont escamoté de larges sections et déchiré des pages entières de cette histoire, comme (par exemple) les atrocités commises contre les Algériens par les Algériens, l’élimination et la marginalisation des leaders concurrents et—ainsi que l’écrivent Assia Djebar et Danielle Djamila Amrane-Mine, le rôle important joué par les femmes pendant la lutte pour l’indépendance […] Les sévices communément appliqués aux traîtres au sein du FLN incluaient : l’égorgement…la mutilation (notamment du nez), appliqués contre ceux qui ne respectaient pas les consignes de ne pas fumer » (Julija Sukys, Tahar Djaout, Silence is Death : The Life and Work of Tahar Djaout, publié chez Nebraska University Press, 2007, note#44, pp. 162-163). Sur la question de l’objectivité en Histoire, Rachid Mimouni, dans le « Fleuve détourné », écrit : « L’objectivité historique ne doit pas être un vain mot […] La pratique de la connaissance des faits passés ne doit en aucun cas être menée en vue d’aboutir à l’apologie d’hommes ou de systèmes de pouvoir. L’Histoire n’est pas une entreprise de légitimation » (Rachid Mimouni, Le fleuve détourné, Robert Lafont, 1992, pp. 164-165). Amin Zaoui parle des falsifications de l’Histoire par les écrivains comme une véritable traîtrise : « La falsification de l’Histoire d’un pays par un romancier ne relève pas du domaine de l’imagination littéraire. L’imagination littéraire est le chemin qui monte vers le sommet de la liberté qui tente de faire tomber les murs de la répression dans un espace politique précis, en toute conscience et savoir. La falsification de l’Histoire est une trahison, d’abord de l’imagination littéraire » (Amin Zaoui, Les griffes de l’écrivain », Dalimen Editions, 2025, p. 137). Kateb Yacine dira que l’Histoire doit inclure tout le passé colonial de l’Algérie car la colonisation française n’a pas été la seule à commettre des massacres contre le peuple algérien. Sur la colonisation Ottomane, Kateb Yacine écrit : « A ce moment, en effet, l’administration turque étouffe les Algériens qu’elle tient sous sa domination, les accable d’impôts et de mesures militaires. Son contrôle sur l’Algérie entière, sauf la Kabylie qu’elle n’a jamais pu soumettre, malgré nombre d’expéditions, et le Sahara où un seul Turc pénétra : Salah Raïs […] L’armée turque, pour la plupart du temps oisive, se déchaîne à la moindre occasion contre la population. Ses répressions sont terribles. Elle enrôle par force les jeunes gens dans ses milices, et leur fait incendier leurs propres douars […] Indépendante, en quelque sorte, du pouvoir central, forte de sa position dans le pays, elle renverse à son gré les deys, pousse les uns et les autres, ses meneurs au pouvoir. Et il est pénible de noter que la presque totalité des deys qui ont administré l’Algérie sont morts assassinés » (Kateb Yacine, Minuit passé de douze heures : écrits journalistiques, 1947-1989, Editions Seuil, 1999, p. 14). Sur la conquête d’Alger par la France et les motivations françaises derrière l’occupation de l’Algérie, Kateb Yacine dira : « L’expédition d’Alger révèle aisément que la France ne partait pas en guerre pour venger un consul bousculé, mais bien pour s’établir dans le pays, avec tous les bénéfices militaires, politiques et commerciaux qu’une telle conquête comportait. En outre, la monarchie n’était guère populaire dans la métropole : elle espérait refaire sa force et son prestige en agrandissant l’empire et en se ménageant dans des pays neufs un foyer et peut-être un asile » (Kateb Yacine, Minuit passé de douze heures : écrits journalistiques, 1947-1989, Editions Seuil, 1999, p. 16).

Les écrivains algériens et la société algérienne

Dans ce chapitre, nous avons passé en revue les opinions des écrivains algériens quelques-uns des maux sociaux, comportements humains, traditions, tabous de l’Algérie et leurs contradictions. S’agissant des maux sociaux, les écrivains ont évoqué , entre autres, les problèmes de la bureaucratie, la floraison des lois et les contradictions du système juridique algérien, la transfiguration du paysage urbain, les phénomènes de la « hogra », de la corruption, du « trabendo », du « hittisme », du « harag », du régionalisme, etc. Pour ce qui est des comportements, les écrivains algériens évoquent particulièrement le népotisme, le favoritisme, l’abus de pouvoir aux niveaux de l’Etat à tous étages, les pénuries qui touchent les pauvres et le luxe des riches, les faux-semblants et les faux-fuyants, l’insalubrité publique, le laisser-aller et laisser-faire, la violence, etc. Concernant les traditions, les écrivains algériens parlent, parmi d’autres, de la superstition, la disparition de la solidarité d’antan, remplacée par l’individualisme, le désir des jeunes et des moins jeunes de quitter leur pays, etc. Par exemple, sur le système juridique algérien et sa complexité, Rachid Mimouni écrit, faisant parler Amili, le chef du personnel de l’hôpital (dans le roman) : « Il [Amiri] régentait de main de fer le personnel de l’établissement, car le seul à pouvoir se retrouver parmi les arènes d’un univers de textes ésotériques et contradictoires, seul à ne pas perdre le fil dans ce labyrinthe de règlements et procédures où un article autorise ce qu’un autre interdit, ou tel droit qui est accordé ici est rendu caduc un peu plus loin par un petit alinéa, où un tel texte reste inopérant parce qu’un autre n’est pas venu le compléter ou le préciser, où telle disposition, pour prendre sens, se réfère à telle autre, qui, à son tour, renvoie encore ailleurs, sans oublier le texte modificatif qui a abrogé tel titre et complété tel autre, et il faut naviguer ainsi de texte en texte, jusqu’au dernier qui se relie au premier, pour constituer, en fin de périple, un vrai sac d’embrouilles, sans compter la hiérarchie de ces règlementations, lois, ordonnances, décrets, arrêtés, avis, circulaires, et comment l’une devant préciser l’autre, en fait, la contredit. Et dans cette jungle de règles et procédures, qu’il [Amili] était seul d’ailleurs à détenir en un gros recueil qu’il nommait son Coran, Amili, régnait en maître et, avec brio, démontrait, documents à l’appui, qu’il était impossible d’accorder ce qu’il n’avait pas envie de permettre ou qu’il était tenu d’appliquer ce qu’il avait décidé » (Rachid Mimouni, Tombeza, Robert Lafont, 1984, pp. 173-174). Sur les phénomènes de la « hogra » et de la corruption, Maïssa Bey aura ceci à dire : « Hogra, ce mot honni, qui veut dire à la fois injustice et mépris, n’est qu’un murmure dans la bouche de ce plaignant qui vient d’être débouté par un juge alors qu’il avait en main toutes les preuves du bien-fondé de sa plainte pour occupation illégale, par un élu de l’assemblée populaire communale, d’une maison dont il exhibe inutilement le titre de propriété. Ce cri dans la bouche d’un jeune homme condamné lourdement pour trafic et importation illégale de marchandises, dénoncé par ceux-là même, policiers et douaniers du port, qui lui ont fait payer le prix fort pour l’aider à passer sa marchandise. Les pleurs de cette femme au sortir d’un procès qu’elle n’a pas gagné, qu’elle ne pouvait pas gagner, à cause de l’application rigoureuse de l’article 52 du Code de la Famille relatif au domicile conjugal en cas de divorce. Répudiée par son mari, elle doit quitter sa maison, même si elle a la garde des enfants. Le verdict a été prononcé par un juge soucieux de faire respecter la loi. Sans aucun état d’âme. Elle ira le soir même rejoindre les mères répudiées qui dorment avec leurs enfants sous les arcades du boulevard du front de mer. Elle est bien là, la cohorte de ceux qui, impuissants, se sentent chaque jour humiliés, exclus d’un système dont ils ne peuvent faire partie faute d’argent, faute de connaissances, faute de piston. Toutes ces personnes qui arpentent les abords des palais de justice et finissent par sombrer dans le désespoir et parfois dans la folie » (Maïssa Bey, Bleu, blanc, vert, Editions de l’Aube, 2006, pp. 208-209).

Les écrivains algériens et la politique

Dans ce chapitre, nous examinerons les dires des écrivains algériens sur la pratique de la politique en Algérie : la relation entre la littérature et la politique, la collusion entre le politique et le religieux, la question de la démocratie en Algérie, la question de la nature du Pouvoir ou du « système »–ainsi que les Algériens aiment l’appeler—le phénomène de la corruption, le système rentier, les partis politiques et le peuple, la répression, la décennie noire des années 90, l’exil des intellectuels, l’omnipotence et omniprésence de l’armée sur la scène politique, etc. Sur la relation entre la littérature et la politique, Kateb Yacine écrit : « Je pense que l’écrivain doit se méfier de m’importe quel pouvoir. C’est le premier principe. Mais il ne faut pas que ce soit une méfiance de petit bourgeois. Ça ne doit pas empêcher l’écrivain, si le pouvoir est révolutionnaire, de travailler dans le sens de la Révolution, de prendre des responsabilités, mais sans jamais perdre son esprit critique, et sans jamais se prendre pour un homme politique » (Kateb Yacine, Le poète comme boxeur, entretiens 1958-89, Editions Seuil, 1994, p. 145). Concernant le lien entre la politique et la religion—caractérisé tantôt par l’alliance, tantôt par la belligérance—Rachid Mimouni écrit, dans « La Malédiction » : « Dieu [c’est-à-dire la religion] n’a plus aucune importance. Il est devenu l’otage conjoint du Parti et des Islamistes. Lorsqu’il s’agit de nous berner, ils s’entendent comme larrons en foire. L’un nous promet, par la vertu du socialisme, le paradis sur terre, mais nous engage à cultiver notre foi afin de nous assurer celui de l’au-delà. Les autres [les Islamistes] nous affirment que le vrai socialisme ouvre la voie à l’application de la loi divine. Mais, en dépit de leur hypocrite alliance, ils se savent mortels ennemis. Ils se donnent des gages mais restent prêts à se prendre à la gorge » (Rachid Mimouni, La Malédiction, Editions Stock, 1993, pp. 90-91). A propos de la nature du pouvoir algérien–qu’il appelle le ‘Maréchalisme’–Rachid Mimouni le caractérise comme suit, dans son roman « Une peine à vivre » : « Il faut que tu saches qu’il n’y a rien de plus immonde que le pouvoir. C’est la perversité absolue, le mal intégral, la vilenie pure, l’horreur au quotidien, la pire des calamités. C’est inimaginable. Il faut plonger ses mains dans la merde pour avoir une idée de ce qu’on ressent. Le pouvoir, vois-tu, est cette part chtonienne de chacun de nous, tapie au plus secret de ses entrailles, qui jamais ne s’endort et toujours sous lancine. Inutile de dire que tout sens moral s’en trouve aboli. Pour occuper cette place [celle de Maréchalisme] ma propre mère, si elle était encore en vie, n’aurait pas hésité à m’égorger sans haine et sans remords, et cela n’aurait pas créé un précédent […] Tu sais que je me méfie de toi et je sais que tu m’abattras à la première occasion qui se présentera. Si je t’en laisse le temps, conclut-il en ricanant » (Rachid Mimouni, Une peine à vivre, Editions Stock, 1991, p. 113). Dans son roman « Le Serment des barbares », Boualem Sansal synthétise la nature du pouvoir algérien par les trois mots, ‘Cécité, surdité et mutité’ : « Chez les poulets, plus que chez les macaques de la politique, mais moins que les larves des bureaux, on sait de science certaine que la cécité, la surdité et la mutité sont les armes de la survie » (Boualem Sansal, Le serment des barbares, Gallimard, 1999, p. 240).

Les écrivains algériens et la religion

Les écrivains algériens ont aussi exprimé leurs opinions sur la place de la religion dans la société algérienne, la relation entre la religion et la politique, la question de la liberté de culte, les interdictions religieuses, l’islamisme et ses conséquences sur la société, les pratiques religieuses, la célébration des fêtes religieuses, etc. Sur la pratique de l’Islam autrefois et aujourd’hui, Amin Zaoui écrit, dans « Les griffes de l’écrivain » : « Jadis, notre Islam algérien, l’Islam amazigh, pratiqué avec piété par nos aïeux, était tolérance, amour, générosité, fêtes et sagesse » (Amin Zaoui, Les griffes de l’écrivain, Dalimen Editions, 2025, p. 283). A propos de l’intrusion de la religion dans la politique, Kateb Yacine dira, dans « Le poète comme boxeur : « La religion me terrorise dès qu’elle s’érige en religion d’Etat, s’assimile au pouvoir de l’Etat et abandonne son territoire propre pour envahir l’école, le cinéma, la littérature. Si elle se contentait d’être affaire de croyance, personnelle et demeurant à sa place, je n’y verrai aucun mal. Ce que je récuse, c’est la terreur religieuse, c’est la prétention de la religion, chez nous, à régenter tous nos faits et gestes » (Kateb Yacine, Le poète comme boxeur, entretiens 1958-89, Editions Seuil, 1994, p. 166). Sur le rôle joué par la religion pendant la période coloniale française, Kateb Yacine écrit : « Certes, il existe, et nous nous en réjouissons, une communauté musulmane dans notre pays. Mais ceci tient seulement au fait que notre religion ne relève pas seulement de la mystique divine, elle est un monument philosophique, une formidable puissance historique, réduite à sa plus misérable expression, elle nous a permis de rester nous-mêmes et de résister, avec nos haillons et nos vieilleries, aux batteries de Saint-Arnauld, aux mitrailleuses et aux avions du général Duval, aux fours crématoires d’Achiary [André], aux croisades, aux immigrations, à la famine, à la honte, à la prostitution organisée, aux saloperies de l’administration coloniale […] Oui, sans l’agression du colonialisme, il y aurait eu une Algérie musulmane avec son édifice et son gouvernement central. Et cette Algérie aurait normalement évolué, elle serait devenue une nation moderne au même titre que l’Egypte, autre nation victorieuse d’un impérialisme plus noir encre » (Kateb Yacine, Minuit passé de douze heures : écrits journalistiques, 1949-1989, Editions Seuil, 1999, p. 31). Kateb Yacine se prononce aussi sur la liberté de culte en Algérie et sur la séparation de la religion et de la politique : « La liberté de culte en Algérie est la première de nos revendications. Ne pas en comprendre l’importance fondamentale, c’est se résigner à voir toujours notre foi tournée en dérision et la terre sainte livrée aux financiers et aux politiciens […] Ce qui suppose d’ailleurs, en premier lieu, la séparation du culte et de l’Etat » (Kateb Yacine, Minuit passé de douze heures : écrits journalistiques, 1949-1989, Editions Seuil, 1999, pp. 73-74).

Les écrivains algériens et le statut de la femme en Algérie

Le statut de la femme algérienne est aussi un sujet qui a beaucoup préoccupé les écrivains algériens. Ils parlent beaucoup des relations délicates entre hommes et femmes, du code de la famille, des restrictions familiales faites aux filles, de la différence dans les coutumes et traditions des femmes et des hommes, du mariage traditionnel, de la relation anonyme entre les époux, de la question du voile, de l’importance de l’éducation pour l’émancipation et la libération des femmes, etc. Par exemple, sur la restriction des libertés des femmes, notamment la liberté de sortir, Abdelhanid Benhadouga écrit, dans « La fin d’hier » : « A la femme, il n’était donné de sortir que trois fois dans sa vie : la première fois du ventre de sa mère ; la seconde fois, pour rejoindre la maison de son mari ; la troisième fois, pour être portée dans la tombe » (Abdelhamid Benhadouga, La fin d’hier, cité par Djouher Amhis-Ouksel, Benhadouga, La vérité, le rêve, l’espérance, Casbah, 1999, pp. 57-58). Concernant la reconnaissance du droit de la femme de divorcer et son droit restreint à l’héritage, Abdelhamid Benhadouga dira, dans le même roman : « Tu n’as pas le droit de divorcer. Le divorce est le privilège des mâles […] Elle (la femme] n’hérite pas parce que c’est la coutume des ancêtres » (Abdelhamid Benhadouga, La fin d’hier, cité par Djouher Amhis-Ouksel, Benhadouga, La vérité, le rêve, l’espérance, Casbah, 1999, p. 220). Dans « Le fleuve détourné », Rachid Mimouni résume assez bien la différence des statuts de la femme et de l’homme : « La naissance d’une fille est une tare qui vient frapper la famille. On n’en parle jamais, on essaie d’oublier son existence, de la cacher aux autres. Fruit tentateur, elle est élevée dans de sombres alcôves, comme une fleur d’ombre, sans jamais voir le soleil, loin, loin, loin, hors de portée des mâles qui se pavanent dans les rues en trimbalant leur convoitise. Elle [la femme] ne reste qu’une chimère furtivement aperçue dans l’entrebâillement d’une porte, ou d’un volet de fenêtre. Son apparition au grand jour est un scandale. Accourent les mâles aux désirs bridés… ». Mimouni poursuit avec des mots que je n’oserai pas répéter ici par pudeur et respect pour le lecteur, mais qu’ils peuvent lire dans le roman) (Rachid Mimouni, Le fleuve détourné, Robert Lafont, 1992, p. 178). A propos des restrictions faites aux libertés des femmes, Malika Mokeddem écrit, dans « Les hommes qui marchent » : « Au lendemain de l’indépendance, la première préoccupation des hommes était encore et toujours de cacher, cloîtrer leurs femmes. Liberté oui, mais pas pour tout le monde. Il fallait remettre les choses en ordre, réaffirmer les traditions, et ne pas laisser les femmes se griser et gloser plus longtemps. Cacher les femmes à tout prix, même derrière des tas d’ordure. Les maintenir, elles, à l’ancienne condition. Dans la soumission » (Malika Mokeddem, Les hommes qui marchent, Editions Grasset et Fasquelle, 1997, p. 247).

Les écrivains algériens et la liberté d’expression

S’il y a une chose que les écrivains algériens—et les écrivains du monde entier—chérissent le plus, c’est la liberté d’expression. C’est un peu le poumon qui leur permet de respirer et d’exprimer ce qu’ils ont dans le cœur. Ils parlent particulièrement, dans leurs œuvres, des restrictions faites à cette liberté vitale par les censeurs de certains pays, dont l’Algérie. Ils parlent aussi de l’autocensure à laquelle ils sont souvent poussés de recourir pour éviter de subir les foudres de ces censeurs : harcèlement, emprisonnement, exil, voire atteinte à leur vie. Kateb Yacine résume très bien le concept de liberté d’expression et souligne ce qu’elle requiert comme conditions : « La liberté d’expression exige l’indépendance […] Le seul juge, en principe, ce devrait être le public […] Ça me devrait pas empêcher, si le pouvoir est révolutionnaire, de travailler dans le sens de la Révolution, prendre des responsabilités, mais sans jamais perdre son esprit critique, et sans jamais se prendre pour un homme politique » (Kateb Yacine, Le poète comme boxeur, entretiens 1958-89, Editions Seuil, 1994, p. 145). Amin Zaoui insiste, de son côté, sur la liberté de l’écrivain de critiquer les actions et la rhétorique du Pouvoir et les limites de cette liberté : « Critiquer un pouvoir politique, quel que ce soit ce pouvoir, est un droit et même un devoir indispensable pour un écrivain ou pour un romancier, et cela relève de ses prérogatives en tant qu’être visionnaire et prophétique, mais la critique ne signifie en aucun cas faire l’apologie de la haine envers sa patrie, envers sa mère ou envers autrui » (Amin Zaoui, Les griffes de l’écrivain, Dalimen Editions, 2025, pp. 137-138). Zaoui ajoute : « Toute littérature conçue dans un esprit de jugement idéologique est une littérature mort-née […] Ecrire, c’est jouer avec le feu dans une nuit de noces » (Amin Zaoui, Les griffes de l’écrivain, Dalimen Editions, 2025, p. 138). Boualem Sansal—qui a été emprisonné pendant une année par le Pouvoir algérien—dira que la liberté d’expression est la seule que les pouvoirs ne peuvent pas emprisonner : « Quant à moi, je [Boualem Sansal] continuerai à écrire, même si mes pages restent cachées sous ce matelas de prison. Car l’écriture, c’est la seule liberté qu’ils ne peuvent pas confisquer, et c’est par elle que nous survivrons » (Boualem Sansal, Lettre depuis ma prison : interview, « Ne détournez pas le regard, August 12, 2025). Sur les restrictions auxquelles les écrivains algériens sont soumis, Lynda Chouiten déclare, dans un interview : « D’abord, les intellectuels n’ont pas la possibilité de parler ; ils sont parfois confrontés aux intimidations et à la censure. De plus, le poids d’un intellectuel dans la société est loin de peser lourd, surtout si son support principal est l’écriture […] Nos concitoyens comme ceux du monde entier, visionnent plus volontiers une vidéo qu’ils ne lisent un livre ou même un long article. Et quand ils le font, c’est parfois pour vilipender celui ou celle qui est l’auteur » (Lynda Chouiten, interview avec O.A. Nedir, AlgériePresse.dz, 26 octobre 2025).

Les écrivains algériens, la littérature et les langues

Ce chapitre rapporte les points de vue des écrivains algériens sur la littérature et les langues, un sujet qui les intéresse au plus haut point. Les principaux sujets abordés par eux sont : les langues utilisées pour écrire (Arabe, Français et Tamazight), la question de la diversité culturelle et linguistique, les effets de l’arabisation sur la société, la littérature dans le monde arabe et occidental, la place de la fiction et de l’imagination dans la littérature, le rôle de l’humour, etc. Voici comment Maïssa Bey, par exemple, définit le roman, qui est une partie importante de la littérature : « Pour moi, un roman est avant tout un exercice de fiction. Même s’il est inspiré d’une histoire vraie […] J’invente. Naturellement, parfois sans préméditation, je prends de multiples libertés avec les faits qui ont jalonné mon parcours […] Au grès de mon humeur ou de mon inspiration, je mets des ombres là où il n’y en a pas assez, je donne du relief quand c’est trop plat et parfois même, je glisse quelques touches de couleurs. Pour éclairer tout. Eclairer seulement […] Quant à moi, je m’applique, je veille à ce que mes inventions soient crédibles » (Maissa Bey, Nulle autre voiz, Editions de l’Aube, 2018, p. 162). De son côté, Abdelhamid Benhadouga considère, au contraire, que la littérature se base avant tout sur la réalité : « L’écrivain est celui qui pose les problèmes dans la perspective d’une vie meilleure ; il ne fait que les poser simplement, mais il participe à son projet dans l’avenir, un projet de l’avenir […] La littérature est une interrogation permanente […] La plume n’est pas faite pour rêver. L’acte d’écrire est une manifestation de la liberté et un facteur de libération » (Abdelhamid Benhadouga, cité par Djouher Amhis-Ouksel, Benhadouga, La vérité, le rêve, l’espérance, Casbah Editions, 1999, p. 208). Concernant les langues, et particulièrement la politique d’arabisation entreprise par l’Algérie au début des années 1970, et la marginalisation de la langue Amazigh, la langue maternelle originelle et celle parlée par une bonne partie de la population algérienne (kabyles, Chaouia, Mozabites, Touaregs, etc), Kateb Yacine aura ceci à dire : « Pendant treize siècles, on a arabisé le pays mais on a, en même temps, écrasé Tamazight, forcément […] L’arabisation ne peut jamais être autre chose que l’écrasement de Tamazight. L’arabisation, c’est imposer à un peuple une langue qui n’est pas la sienne, et donc combattre la sienne, la tuer » (Kateb Yacine, Le poète comme boxeur : entretiens, 1958-89. Editions Seuil, 1994, pp. 107-108). Sur la langue Amazigh et sa place dans les langues utilisées dans le pays, Kateb Yacine écrit encore : « On parle de l’Arabe, on parle du Français, mais on oublie l’essentiel, ce qu’on appelle le ‘Berbère’. Terme faux, venimeux même, qui vient du mot ‘barbare’. Pourquoi ne pas appeler les choses par leur nom ? Ne pas parler du Tamazight, la langue, et d’Amazigh, ce mot qui représente à la fois le lopin de terre, le pays et l’homme libre ? Il faut l’imaginer, ce pays, au temps de la Kahina « (Kateb Yacine, Le poète comme boxeur : entretiens, 1958-89. Editions Seuil, 1994, pp. 30-31). Kateb Yacine ajoute : « Cette langue [Tamazight] a été étouffée depuis des millénaires—les Romains ont voulu imposer le latin, les Arabes leur langue et les Français à leur tour… Mais elle existe, elle vit et elle s’appauvrit, alors qu’elle est la base de notre existence historique. C’est seulement à travers elle que nous pouvons nous retrouver […] Il faut, à présent, parler aux gens, aller à l’encontre du piège qui nous est tendu et qui veut qu’on soit arabo-musulman ou bien Algérien de langue française. Voilà les deux ghettos que je veux éviter » (Kateb Yacine, Le poète comme boxeur : entretiens, 1958-89. Editions Seuil, 1994, p. 33). Kateb Yacine dira encore que les trois langues—Arabe, Français et Tamazight—doivent être promues sur le même pied d’égalité : « Il faut permettre à ceux qui sont sevrés de leur langue maternelle [les Berbères] d’apprendre l’arabe. Mais il faut en même temps développer les dialectes berbères, il faut que ce ne soient pas seulement des dialectes d’analphabètes, il faut donner aux Berbères un alphabet […] Un berbère, il faut lui tendre la langue arabe—mais après qu’il ait acquis la langue française—il faut aussi que son dialecte ne soit plus un dialecte : il doit s’exprimer sans être immédiatement taxé de régionalisme, sans être accusé d’étroitesse » (Kateb Yacine, Le poète comme boxeur : entretiens, 1958-89. Editions Seuil, 1994, pp. 53-54).

La littérature reste bien entendu le sujet de prédilection des écrivains algériens, Sur ce sujet, Yasmina Khadra écrit : « Tout de suite, je sus ce que je voulais le plus au monde : être une plume au service de la littérature, cette sublime charité humaine qui n’a d’égale que sa vulnérabilité ; cette bonté suprême qui reste, aujourd’hui, l’ultime fortification de notre salut, le dernier bastion contre l’animalité, et qui, s’il venait à céder, ensevelirait sous ses éboulis tous les soleils du monde » (Yasmina Khadra, L’écrivain, Julliard, 2001, p. 89). Toujours sur la littérature et le rôle de l’écrivain, Amin Zaoui dira que ce dernier, pour être en phase avec lui-même et la réalité, doit baser ses idées sur la société dans laquelle il/elle vit : « Si la présence de l’écrivain n’est pas basée sur une philosophie qui plonge ses racines dans la réalité sociale multidimensionnelle, alors cet écrivain restera sujet à l’oubli et à l’effacement » (Amin Zaoui, Les griffes de l’écrivain, Dalimen Editions, 2025, p. 159. Amin Zaoui dira alors ce que devrait être la littérature : « C’est le tissage d’un texte où l’auteur réussit à faire passer ses messages idéologiques, politiques et sociaux dans une belle écriture » (Amin Zaoui, La littérature est-elle un message ou un mensonge ?, chronique, Facebook, 10 juillet 2025).

Conclusion

L’ouvrage que nous venons de résumer montre que les écrivains algériens—même s’ils ne possèdent pas toujours les outils et les méthodologies des chercheurs en sciences sociales—ne sont pas moins préoccupés par les problèmes que connaît leur pays d’origine dans tous les domaines couverts par l’ouvrage. En effet, même si les écrivains sont plutôt réputés pour utiliser la fiction et l’imagination dans leurs œuvres, ils vont souvent—presque à la manière des chercheurs scientifiques—au fond des choses pour mettre en exergue les maux de leur pays d’origine, et aussi de leur pays d’accueil, pour ceux qui vivent en exil. Ainsi que le souligne Abdelhamid Benhadouga dans la deuxième épigraphe citée au début de cet article, « L’écrivain est celui qui pose les problèmes dans la perspective d’une vie meilleure ». Ils ne le font pas pour le plaisir de dénigrer leur pays ou d’attenter à sa réputation, sa stabilité ou sa sécurité, mais pour mettre en exergue les maux sociaux que connaît leur pays afin que les responsables chargés de soigner ces maux—au niveau de l’Etat comme au niveau de la société—puissent prendre conscience de ces maux et adopter les politiques adéquates en vue d’y trouver des solutions.

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