La diaspora algérienne est un atout, non une opposition politique

Par Arezki Ighemat, Ph. D in economics
Master of francophone literature (Purdue University, USA)

 

“Bâtissons ensemble une Algérie qui soit à la mesure de notre

ambition, de notre amour… Nous sommes des Algériens,

banissons de notre terre tout racisme, toute forme d’oppression

et travaillons pour l’épanouissement de l’homme et

l’enrichissement de l’humanité » (Frantz Fanon, Les damnés de la

Terre, Maspero, 1961).

“Modern diasporas are ethnic minority groups of migrant origins

residing and acting in host countries but maintaining strong

sentimental and material links with their countries of origin”

(Gabriel Sheffer (ed), Modern Diaspora in International Politics,

St Martin’s Press, 1986, p.3).

 

 

       Pour comprendre que la diaspora algérienne est un atout et non une opposition politique, il faut revenir à la définition de deux mots-clés : opposition politique et diaspora. Dans le jargon politique, l’opposition désigne un parti, une organisation ou un groupe dont le rôle est de combattre le parti ou le gouvernement au pouvoir pour prendre sa place et appliquer son propre programme politique. Pendant toute la durée du mandat—quadriennal, quinquennal, septennal ou autre—le parti d’opposition se prépare à cette ascension. Il utilise des moyens divers selon les circonstances, qui peuvent aller de campagnes électorales, conférences, meeting des membres du parti, etc, à l’utilisation de moyens moins pacifiques (attaques personnelles, diffamation, et même violence, comme dans le cas des coups d’Etat. Pour prendre un exemple, celui des Etats-Unis, le parti démocrate essaie par des moyens pacifiques et légaux, de remplacer le parti républicain au pouvoir. En Algérie, les différents partis (FLN, RND, etc) font des campagnes d’opinion pour montrer que leur programme est celui qui sortirait l’Algérie de la situation dans laquelle elle se trouve. Ces partis le font en organisant des meetings, campagnes électorales, etc, avec pour but d’influencer l’opinion publique et de recevoir ses faveurs.

La diaspora algérienne est-elle une opposition dans le sens que nous venons juste d’indiquer ? Avant de répondre à cette question, il est nécessaire de dire ce qu’est la diaspora. Gabriel Sheffer, professeur de science politique, définit les diasporas (toutes les diasporas du monde) comme suit : « Modern diasporas are ethnic minority groups of migrant origins residing and actif in host countries but maintaining strong sentimental and material links with their countries or origin » (Les diasporas modernes sont des groupes ethniques minoritaires issus de la migration, qui résident et activent dans les pays d’accueil tout en maintenant des liens affectifs forts avec leurs pays d’origine) (Gabriel Sheffer, Modern Diaspora in International Politics, St Martin’s Press, 1986, p. 3). La diaspora algérienne répond exactement à une telle définition. C’est une population d’Algériens et d’Algériennes de tous niveaux sociaux, origines régionales, opinions politiques, langues, etc, qui s’est installée à l’étranger pour des raisons et objectifs divers : études, travail, échanges culturels, représentation diplomatique, activité sportive, exil politique, etc. Ces Algériens et Algériennes, qui sont un peu partout dans le monde, mais primordialement en Europe (surtout en France), au Canada et aux Etats-Unis, gardent un contact permanent avec leurs concitoyens résidant en Algérie et se considèrent comme partie intégrante de la nation algérienne. En d’autres termes, si la diaspora algérienne a son corps dans le pays d’accueil, son cœur bat dans son pays d’origine. En effet, sa famille, ses amis et ses souvenirs sont encore et toujours dans sa patrie d’origine et elle est en contact permanent avec eux.

A travers ces contacts et par le biais des médias et des réseaux sociaux, la diaspora algérienne suit, sur une base quasi quotidienne, les évènements qui se déroulent en Algérie : évènements d’ordre civil (naissances, mariages, décès, etc) ; évènements d’ordre naturel (incendies, intempéries, séismes, etc) ; évènements d’ordre social (changements dans la politique, fluctuations économiques, crises sociales, etc) ; les évènements politiques (tensions entre les différents pouvoirs, conflits avec les pays voisins, restrictions diverses aux libertés fondamentales, etc). Sur la base de toutes ces informations, la diaspora algérienne peut avoir des opinions différentes : lorsqu’elle juge que le pays et ses dirigeants avancent dans la direction souhaitable—celle d’un développement économique, social, et culturel adéquat, de la démocratie, du respect des liberté, etc, elle applaudit et garde l’espoir que le pays continue dans cette voie. Lorsque, au contraire, elle voit que le pays s’oriente vers une voie qu’elle juge non conforme aux aspirations de la population (résidents et diaspora confondus)—harcèlement, répression, restrictions des libertés fondamentales, crises économiques et sociales, etc—elle exprime son mécontentement et sa déception, mais toujours par des voies pacifiques et légales, respectant les lois du pays d’origine et du pays d’accueil. Comment le fait-elle ? Par des opinions sur les réseaux sociaux ; des rassemblements pacifiques dans le pays d’accueil ; des émissions sur les radios ou télévisions de la diaspora installées dans le pays d’accueil ; par des lettres ouvertes comme celle qui a été récemment adressée au président de la République algérienne suite à la déclaration qu’il a faite à Berlin (Allemangne) selon laquelle « les Algériens de la diaspora sont les bienvenus en Algérie ».

La diaspora participe aussi à la vie de son pays d’origine en se solidarisant avec ses concitoyens résidant en Algérie dans les moments difficiles rencontrés par eux, comme par exemple pendant le Covid de 2019/2021, où elle a envoyé des équipements médicaux, des médicaments, des médecins, etc. Même chose en cas de sésmes, d’incendies, d’inondations, etc. La diaspora contribue aussi régulièrement au développement de son pays d’origine par les voyages et séjours fréquents qu’elle fait dans leur patrie ; en envoyant régulièrement de l’argent à leurs familles restées dans le pays ; en y acquérant des logements résidentiels ; en investissant dans certains secteurs de technologies de pointe ; en coopérant, par des missions de courte durée, avec les universités et centres de recherche algériens ; en aidant les membres de la famille à faire des études à l’étranger, à se soigner, etc.

On le voit, la diaspora algérienne est loin, dans son ensemble, de constituer une opposition au pouvoir en place en Algérie, comme cela semble souvent être perçu par ce dernier. Si elle est amenée quelquefois à mettre en question certaines actions, décisions, politiques du gouvernement en Algérie, ce n’est nullement avec l’intention de le destituer le pouvoir en place ou de porter atteinte, de quelque manière que ce soit, à la stabilité et à la sécurité du pays, mais plutôt dans le but d’alerter sur les effets que ces actions et politiques peuvent avoir sur la population algérienne résidant en Algérie ou ailleurs dans le monde. Comme le dit l’adage, « qui aime bien, châtie bien ».

C’est parce que la diaspora adore son pays d’origine—peut-être un peu plus que les résidents en Algérie parce que présisément ils sont loin de leur patrie—qu’elle exprime souvent ses opinions sur tout ce qui se fait en Algérie. Par exemple, lorsqu’elle voit le climat de répression, de restriction des libertés fondamentales, de peur qui domine en Algérie aujourd’hui, elle ne peut pas rester les bras croisés et la bouche cousue. Elle se doit, en tant que partie du tissu social algérien, exprimer ce qu’elle en pense et ce qu’elle ressent au fond de son âme. Mais toujours par des moyens pacifiques et légaux. Et lorsqu’elle a entendu la déclaration récente du président de la République algérienne selon laquelle les Algériens résidant à l’étranger sont les bienvenus en Algérie, elle ne peut, bien sûr, qu’applaudir.

Cependant, elle demande aussi que la parole soit accompagnée d’actions concrètes sur le plan juridique et pratique. Nous ne pouvons pas terminer cet article sans citer les mots d’un grand Algérien—lui-même originaire de Martinique—parlant de la nécessité d’unir nos forces pour construire une nation digne du nom « Algérie » : « Bâtissons ensemble une Algérie qui soit à la mesure de notre ambition, de notre amour… Nous sommes des Algériens, bannissons de notre terre tout racisme, toute forme d’oppression et travaillons pour l’épanouissement de l’homme et l’enrichissement de l’humanité » (Frantz Fanon. Les damnés de la Terre, Maspero, 1961).

 

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