Le livre de Mourad Ouchichi « Political Economy of Algeria : Extractivism, Rents and Populism » ou comment sortir de la « prison » des hydrocarbures

Par Arezki Ighemat, Ph. D in economics

Master of francophone literature (Purdue University)

 

 

” The Algerian economy remains massively dependent on the hydrocarbons sector,

despite the political rhetoric about diversifying the national economy that has been

developing since the late 1970s. After 50 years of trying, the country has not been able

to undertake a structural transformation of its economy capable of extricating it from

this dependence. The process of revitalizing non-hydrocarbon growth is still at the

planning stage” (Mourad Ouchichi, Political Economy of Algeria: Extractivism, Rents

and Populism”, Routlege, 2025,

p. 39).

“The rentier and extractivist nature of the Algerian economy is evident not only at the

macro-economic level and/ or as a percentage of the State’s foreign exchange

earnings, but has moved beyond the notion of the rentier state and replace it with the

notion of the rentier system” (Mourad Ouchouchi, op. cit, p. 95).

“It is no exaggeration to speak of ‘an economy within an economy, to describe the

place of the hydrocarbon sector in the Algerian economy” (Mourad Ouchichi, op.cit,

p. 53).

 

Un livre essential pour l’Algérie—mais aussi pour tous les pays atteints du « Deutch Disease », ou de ce que certains économistes appellent « paradox of plenty » (le paradoxe de l’abondance), ou encore « resource curse » (malédiction des ressources)—a été publié aux éditions Routledge en décembre 2025). Son titre est « Political Economy of Algeria : Extractivism, Rents and Populism” et son auteur est Mourad Ouchichi, professeur à l’université de Bejaia (Algérie). Se basant sur une analyse aussi bien historique que statistique, l’auteur montre que l’économie algérienne est à la fois « extractiviste » et « rentiériste » et la thèse qu’il soutient dans son livre est que l’Algérie doit diversifier son économie, notamment en développant les énergies renouvelables. Il souligne que le passage de la dépendance (ou de l’hégémonie des hydrocarbures) à une économie plus diversifiée n’est pas la seule affaire des économistes, mais aussi celles des sociologues, des anthropologues, et bien sûr, des politiciens. Pour l’auteur, il ne peut pas y avoir de sortie de cette hégémonie et de développement économique véritable sans la volonté politique des dirigeants du pays. Pour conduire son analyse, Ouchichi divise son livre en cinq chapitres : (1) L’extractivisme, la malédiction des ressources et les vicissitudes de l’Etat rentier, remarques introductives ; (2) L’Algérie est-elle un pays extractif ou rentier ?; (3) L’économie administrée (1962-1988) ; (4) De l’Ajustement Structurel au gel de la transition ; et (5) Les politiques de développement des énergies renouvelables en Algérie : vers le renforcement des rentes ? Dans le présent article, nous suivrons le chemin parcouru par l’auteur et nous indiquerons, en conclusion, quelle serait la stratégie idoine pour que l’Algérie sorte de ce que nous appelons la « prison des hydrocarbures ».

Dans l’introduction générale, Ouchichi souligne l’importance de l’Etat et de l’étude de sa nature, pour comprendre les raisons qui ont conduit l’Algérie à dépendre quasi totalement de l’exportation des hydrocarbures et des revenus (rente) qui en sont retirés ainsi que de la nécessité d’en sortir. Il rappelle que « l’économie classique n’intègre pas la théorie de l’Etat dans son objet d’étude : l’Etat est considéré comme une donnée […] Par conséquent, l’étude de la nature de l’Etat et de sa relation avec l’économie est un pré-requis pour toute question relative à la transition d’une économie extractive à une économie productive. Le problème est que l’étude de la nature de l’Etat relève davantage de la science politique que de la science économique ». Toujours dans l’introduction générale, l’auteur fait la distinction entre et « extractivisme » et « rentiérisme ». Il rappelle que, pour la théorie classique, « La rente est constituée par le revenu (ou le profit) obtenu grâce à la propriété des ressources ou d’avoirs naturels et non du travail ou de l’investissement productif ». Concernant l’extractivisme, il le définit comme suit : « L’extractivisme est un concept qui implique une approche économique se focalisant sur l’extraction et l’exploitation des ressources naturelles, sans considération des effets environnementaux, sociaux et économiques à long terme ». Il conclut qu’il a des pays qui sont extrativistes mais pas rentiers (Canada, Norbège, Etats-Unis…), des pays qui sont rentiers mais pas extractivistes (derniers étant les pays qui bénéficient soit d’une aide extérieure comme la Palestine, soit de royalties tirées des taxes sur les routes commerciales qu’ils exploitent (Egypte…) et des pays qui sont à la fois extractivistes et rentiers (Algérie, pays arabes producteurs d’hydrocarbures…).

Dans le chapitre un, l’auteur souligne que, dans la théorie économique classique, la seule source de richesse est le travail et que les rentes—d’où qu’elles viennent—sont des revenus « illégitimes » (il cite David Ricardo). Toujours pour les économistes classiques, « Le développement ne peut se réaliser qu’en luttant contre les rentes et en réhabilitant la valeur-travail ». L’auteur parle ensuite du concept de « malédiction des ressources naturelles » (en anglais, the « resource curse »). Il dira qu’il y a deux explications à cette malédiction : celle du « Dutch Disease » et celle des « institutions politiques ». Il revient ensuite au concept d’extractivisme en approfondissant sa définition et en donnant la typologie. Il cite des auteurs comme Eduardo Gudydas (économiste Uruguayen), qui définissent l’extractivisme comme « une manière d’extraire des ressources naturelles, en grandes quantités et de façon intensive, en vue primordialement de les exporter en tant que matières premières brutes et avec très peu ou pas de transformation ». Pour Ouchichi, ce modèle conduit à la dépendance des pays extracteurs/exportateurs à l’égard des pays acheteurs, qui se trouvent être les pays industrialisés. Concernant la typologie des extractivismes, Ouchichi fait la distinction entre « extractivisme prédateur » et « extractivisme précautionneux ou modéré ». Dans le premier, l’Etat s’accapare des revenus de la rente et les redistribue, en partie, sous forme de subventions sociales sans toutefois consacrer une partie substantielle à l’investissement productif. Dans le second, l’Etat redistribue une partie de la rente, mais prend en compte les considérations environnementales. Ouchichi dira que, en fin de compte, il n’y a pas une différence fondamentale entre ces deux catégories. L’auteur termine le chapitre par l’analyse des effets de ces extractivismes.

Dans le chapitre deux, l’auteur pose la question de savoir dans quelle catégorie l’Algérie se trouve. Il émet l’hypothèse (qu’il vérifie ensuite statistiquement) que l’Algérie est à la fois un pays extractiviste et rentier. Il dira, à ce propos : « Le pays est économiquement dépendant, a une gouvernance autoritaire et connaît des vulnérabilités environnementales ». Il dira aussi que l’économie extractiviste/rentière en Algérie « façonne l’économie politique algérienne et freine les efforts du pays en direction de la diversification et de la transformation ». Il ajoute : « L’Algérie a essayé et essaie encore de diversifier sa structure économique en s’embarquant dans un programme de développement des énergies renouvelables, mais qu’elle n’arrive pas à réaliser cet objectif ». Il continue : « Sans un retour à la gouvernance inclusive, à des systèmes décentralisés des énergies et à la justice écologique, « ces ‘rentes vertes’ (green rents) ne peuvent que devenir des instruments de reproduction autoritaristes ». Tout au long de ce chapitre, l’auteur fournit un grand nombre d’agrégats et d’indicateurs macro-économiques montrant le poids écrasant des hydrocarbures dans l’économie algérienne. Il rappelle aussi les vicissitudes de « l’économie administrée » et les réformes et ajustements structurels adoptés par l’Algérie depuis la fin des années 80 sans que la structure de l’économie ne soit modifiée. Il résume les raisons qui ont empêché une diversification réelle de l’économie : « Si l’Algérie a été (et est encore) incapable de diversifier son économie, c’est parce qu’elle rencontre plusieurs contraintes : (1) une faible transformation structure de l’économie, (2) un cadre institutionnel inadapté, (3) un climat des affaires défavorable aux investissements, et (4) un secteur privé dérisoire ».

Dans le chapitre trois, l’auteur caractérise l’économie algérienne « d’économie administrée ». Il précise que ce type d’économie a été adopté depuis l’indépendance pour sortir du sous-développement (et de dépendance vis-à-vis de l’ancien colonisateur) dans lequel elle se trouvait : « Pour rompre avec cette dépendance et sortir de l’économie coloniale, l’Algérie avait opté : sur le plan politique, pour un parti unique et une économie centralisée et planifiée ; sur le plan économique, pour une stratégie industrielle de développement marginalisant le développement de l’agriculture ».

L’auteur fait une analyse des réformes adoptées par le gouvernement Hamrouche et les gouvernements qui ont suivi, les différents « ajustements structurels » appliqués et les résultats positifs, mais aussi et surtout négatifs que ces réformes (ou « réformettes », comme il les appelle) ont atteint. C’est dans le chapitre qui suit qu’il développe ce sujet avec plus d’arguments et de statistiques.

Dans le chapitre quatre, Ouchichi parle des différents ajustements structurels adoptés par l’Algérie au cours des années 90. Il dira que certains ont permis d’améliorer substantiellement les équilibres macro-économiques. Cependant, ajoute-t-il, ces ajustements ont eu des effets négatifs sur la société : « baisse importante du pouvoir d’achat, augmentation du chômage, aggravation de la crise du logement, émergence et accroissement du secteur informel, élargissement de la corruption, etc. ».

L’auteur consacre le dernier chapitre aux politiques adoptées par l’Algérie dans le domaine du développement des énergies renouvelables : solaire, éolien, hydroélectricité, biomasse, etc. Dans ce chapitre, Ouchichi montre, statistiques à l’appui, qu’un programme ambitieux de développement des énergies renouvelables a été adopté par l’Algérie en vue d’atteindre les objectifs suivants : « (1) fournir de l’énergie aux régions isolées et démunies, (2) préserver les réserves en hydrocarbures, et (3) établir un ‘Clean Development Mechanism’, ou CDM ». Il indique aussi les différents programmes appliqués pour chacune des énergies renouvelables, les institutions chargées de les réaliser et les résultats atteints, qu’ils jugent cependant insuffisants. Il souligne que ces résultats insatisfaisants sont dus à plusieurs obstacles : « (1) barrières économiques, (2) barrières technologiques, (3) barrières institutionnelles, et (4) barrières socio-culturelles ». Il conclura ce chapitre en disant : « Avec le passage de l’économie rentière au système rentier, l’aspiration des autorités de transcender cette situation par le développement des énergies renouvelables demeure une illusion et une rhétorique destinée à l’audience interne »

En conclusion du présent article, et au vu de l’analyse que nous en avons faite, nous pouvons dire que l’ouvrage de Mourad Ouchichi est fondamental pour la compréhension du cercle vicieux dans lequel se trouve l’économie algérienne aujourd’hui, après plus de 60 ans de « développement ». En effet, en dépit des discours des dirigeants politiques, passés et présents, qui se vantent de vouloir diversifier l’économie algérienne, celle-ci est toujours dominée par ce que nous appelons « la prison des hydrocarbures » (ou la « dictature des hydrocarbures »). C’est cette jointure entre l’économie et la politique qui rend l’ouvrage de Ouchichi innovant. L’auteur dit clairement qu’aucun développement économique et aucun changement dans la structure de l’économie algérienne ne peut se faire si l’Etat algérien ne donne pas son feu vert et n’apporte pas son soutien. Il ira jusqu’à dire : « In Algeria, there is no state, there is a ‘Pouvoir”” (en Algérie il n’y a pas d’Etat, seulement un Pouvoir), sans toutefois nous dire la différence qu’il fait entre les deux. En effet, l’auteur nous laisse un peu sur notre faim car en dépit du fait qu’il souligne qu’on ne peut pas comprendre la question de la transition de l’économie rentière à l’économie diversifiée sans une étude de la nature de l’Etat algérien, aucun chapitre n’est consacré dans l’ouvrage à une telle analyse. L’auteur en parle, bien sûr, tout au long de l’ouvrage, mais il n’en fait pas une analyse systémique. Par ailleurs, nous pensons que la transition ne se fera pas par le seul développement des énergies renouvelables, mais qu’il faudrait une stratégie plus intégrative et plus globale comprenant trois volets indispensables : (a) le développement du secteur des hydrocarbures (parce qu’il est là, parce qu’on ne peut pas faire sans lui), notamment en développant les industries pétrochimiques (engrais, pesticides, plastiques, caoutchoucs synthétiques, fibres synthétiques, etc ; (2) le développement des énergies renouvelables (pour se préparer à l’épuisement inéluctable des hydrocarbures et réduire leurs effets sur l’environnement) ; et (c) le développement simultané (ou par étapes) des secteurs économiques de base : l’agriculture (pour réaliser l’auto-suffisance alimentaire), l’industrie (pour satisfaire les besoins intérieurs en biens d’investissement et en biens de consommation industriels), le tourisme (pour renflouer les caisses de l’Etat en devises étrangères), etc. Ces remarques n’enlèvent, cependant, rien à l’intérêt de l’ouvrage de Mourad Ouchichi qui est un « MUST READ » pour tout Algérien ou chercheur qui veut comprendre l’histoire économique de l’Algérie depuis l’indépendance et pourquoi elle n’a pas été en mesure de passer de la « prison des hydrocarbures » (ou de la « camisole de force des hydrocarbures », à une économie plus diversifiée et plus productive.

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