MEKTOUB (Nouvelle)

Ya Rabbi1 !…

Trop tard ! Le véhicule heurte les corps de la femme et de l’enfant, main dans la main sur le passage pour piétons. Le chauffard ne vit pas le feu rouge d’interdiction de passer.

Deux policiers accourent.

Maktoub ! s’écrie le conducteur, effaré, devant les deux cadavres ensanglantés. C’est le Maktoub ! La Volonté d’Allah ! Je n’ai rien vu !

Dans une cellule de prison, sombre et humide, face à un quinquagénaire ivre, guilleret, l’assassin répète :

– Le Maktoub ! C’est le Maktoub !

– Comment ça, « le Maktoub » ?… Au volant, c’est le Maktoub ou toi qui conduisait et tua les passants ?

– Rabbî !… C’est Lui qui aveugla mes yeux, alors je n’ai pas vu le feu rouge ni la femme et l’enfant.

L’ivrogne éclate de rire :

– Donc, selon toi, le responsable de la mort, ce n’est pas toi, c’est Rabbî ?

– Et qui d’autre sinon Lui, le Puissant, l’Omnipotent ?!… C’est Lui qui décide de tout.

– Comment le sais-tu ?

– Tu ne vas donc pas à la mosquée ? Tu ne regardes pas la télévision ou les prêcheurs sur ton téléphone portable ?

L’interrogé réfléchit un bref instant, puis :

– Si Rabbî est responsable de tout, en particulier de ton comportement dans cet accident, pourquoi c’est toi qu’on a mis en prison et pas Rabbî ?

L’assassin écarquille les yeux et sursaute, comme piqué par une abeille.

– Tu as compris ma question ?

L’autre, désorienté, reste bouche bée. L’homme en face de lui éclate de nouveau de son rire narquois.

– Je vois, ajoute-t-il, que tes neurones s’agitent.

– Mes quoi ?

– Que tu essaies de comprendre ma question.

– Je n’ai rien à comprendre, affirme le chauffard avec toute sa véhémence. Tout est clair. C’est Rabbî qui décide de tout. Si tu ne le crois pas, tu n’es pas musulman. Tu es un kâffar2 ! Et moi, j’évite les gens comme toi.

Un troisième rire, plus amusé, secoue le compagnon de cellule :

– Mais, alors, insiste-t-il, pourquoi les policiers t’ont emprisonné, toi, et pas le responsable du meurtre de la femme et de l’enfant, à savoir Rabbî ?

Un grave embarras agite les yeux et les sourcils du chauffard.

– Alors, que réponds-tu ?

– Je t’ai déjà dit que tous nos actes, tous ! Sans exception ! Sont décidés par Rabbî  le Tout Puissant, l’Omnipotent Il a tout écrit : notre naissance, notre vie sur cette terre, notre comportement, le moment et la manière de notre mort, notre existence dans l’au-delà. Tout est maktoub !

– Donc, la mort de la femme et de l’enfant, c’était déjà écrit par Rabbî dans le parcours de ta vie, dès ta naissance ?

– Certainement !

– C’est donc Rabbî qui avait déjà écrit, sur le cahier de ton existence, que tu ne verrais pas le feu rouge, ni la femme et l’enfant sur le passage pour piétons ?

– Oui !… Il a aussi écrit la date de la mort de la femme et de l’enfant, et comment ils mourraient. Moi, je n’ai été que l’instrument de sa Volonté, que l’instrument !

– Alors, Rabbî a aussi écrit que les policiers s’emparent de toi pour meurtre et t’emprisonnent.

– Tu sais, se défend l’autre, j’ai été immigré en France. Là-bas, aussi, j’ai entendu parler du Destin, c’est-à-dire que tout est écrit à l’avance par Dieu.

– Ah, oui, raconte !

– Dans un chantier de construction où je travaillais, un ouvrier africain est tombé d’un échafaudage haut de dix étages. Mort sur le coup. Alors, le contremaître a commenté, en haussant les épaules : « Beh ! C’est la Fatalité ! Son Destin ! »

– Mais, la police est venue enquêter.

– Oui… Ce compagnon était catholique. Bien que musulman, j’ai assisté, par solidarité, à la cérémonie à l’église et j’ai entendu le curé affirmer « Telle fut la Volonté de Dieu ! »

– Alors, pourquoi en France, comme en Algérie, les actes répréhensibles sont punis par la loi ?… Et, puis, supposons que je vienne te gifler en te disant : « Tu n’as rien à me reprocher car le responsable de cet acte est celui qui a écrit le Maktoub, le Destin ». Quelle serait ta réaction ?

Le pauvre désorienté mord à plusieurs reprises ses fines lèvres au risque d’en extraire du sang. Il crache par terre sans aucune gêne, puis attaque :

– Mais qui es-tu, donc, toi ?

Rire amusé de l’autre :

– Comment ?… Tu ne sais pas qui je suis ?

– Non ! Dis-le moi.

– Devine !

– Je n’ai rien à deviner, dis-le moi !

– Bien !… Je suis Chaïtâne !

Le malheureux chauffeur esquisse un geste de recul, terrorisé.

– Chaïtâne ?!

– Eh, oui… Je suis Chaïtâne !… Tu ne me reconnais pas ?… Dieu m’a mis en prison pour te rencontrer.

Le chauffard en reste bouleversé.

– Et moi, Chaïtâne,  je te demande : puisque Dieu a écrit que tu devais tuer les deux passants, il est donc responsable de ton acte, par conséquent c’est lui qui devrait être en prison, et non pas toi.

Le malheureux détourne la tête, épouvanté, et crie :

– Qu’Allah te maudisse, ô  Chaïtâne ! Qu’Allah te maudisse ! Vas-t’en ! Vas-t’en !

– Pourquoi m’en aller puisque Dieu m’a mis ici ?

– Vas-t’en, te dis-je ! Vas-t’en !

– Ne le demande pas à moi, mais à Dieu.

Le désorienté lève ses yeux vers le haut et murmure d’une voix pathétique :

– Ya Rabbî ! Ya Rabbî !… Éloigne de moi ce Chaïtâne ! Éloigne-le de moi !

– Ce serait, conteste l’autre, désobéir à la Volonté de Dieu. En plus, demander à Dieu de faire quelque chose, est-ce le respecter ? Ne sait-il pas ce qu’il fait ?

Le chauffeur se lève d’un bond, saisit les barres de la cellule et hurle :

– Policier ! Policier !

Ce dernier arrive d’un pas précipité :

– Qu’y a-t-il ?

Le malheureux pointe le bras sur l’autre détenu :

– Chaïtâne ! C’est Chaïtâne !

Le policier considère l’accusé :

– Chaïtâne !

– Oui ! Chaïtâne !

L’agent sourit :

– Mais il n’a ni queue pointue ni oreilles longues.

– Mais c’est Chaïtâne ! Il l’a dit, donc c’est lui !

– Moi, conteste l’agent, je vois simplement un homme ivre.

– Non ! Non ! Je te dis que c’est Chaïtâne ! Lui-même l’a déclaré !

 Qu’est-ce qui te prouve qu’il a dit la vérité ?

– S’il l’a dit, c’est que c’est vrai.

– Allez ! conclut l’agent, calme-toi. Crois-tu à un Chaïtâne ivre ?

Le naïf reste bouche close, désemparé.

Le policier s’en va. Le chauffard reste debout, incertain.

– Assieds-toi, mon ami, l’invite son codétenu. Sois tranquille. Même si je suis Chaïtâne, tu m’es sympathique, puisque tu te crois non responsable de ce qui t’arrive. Moi, aussi, Chaïtâne, je ne suis pas responsable de mes actes, puisque c’est Rabbî qui m’a créé et a tout écrit, tout décidé de mon comportement. Si je me saoule, c’est lui qui le veut. Si je te taquine, c’est lui qui me l’a ordonné. Et toi, tu dois accepter ma présence et mes questions, puisqu’elles sont voulues par Dieu.

Le codétenu recule jusqu’au mur de la cellule et s’assoit, le regard craintif fixé sur son compagnon qui reprend :

– À propos, mon ami, la liberté, tu sais ce que c’est ?

L’autre se raidit :

– La liberté ?!… De quoi parles-tu ?

– Je parle de ta liberté.

La question stupéfie le croyant au Mektoub :

– Alors, frère, qu’en dis-tu : ta liberté, tu en as ou pas ?

– Je ne comprends pas.

– Comment ?!… Tu ne sais pas ce qu’est la liberté ?

– Je sais uniquement ce que Dieu a écrit. À la mosquée et à la télévision, on ne m’a jamais parlé de liberté, mais seulement d’obéissance.

– Et tu ne t’es jamais posé la question : « Pourquoi on ne parle pas de liberté, mais seulement d’obéissance ? » ?

– Je n’aime pas me poser des questions. Ma vie est déjà assez compliquée comme ça. Il me suffit d’obéir.

– Alors, ne demande pas pourquoi tu as tué deux personnes, ne demande pas pourquoi tu es en prison, ne demande jamais rien. Accepte tout ce qui t’arrive.

– Je l’ai toujours fait. J’ai toujours remercié Dieu pour tout ce qu’il me donne : « Al hamdou Lillâh ! Alhamdou Lillâh3 ! »

– Alors, dit « Al hamdou Lillâh ! » pour avoir tué deux personnes et de te retrouver en prison.

– Arrête !… supplie le malheureux, exténué. Ça suffit ! Arrête de me torturer avec tes questions.

– Ce n’est pas ma faute, mon ami, si je te questionne : c’est Rabbî qui a écrit que je dois te les formuler… Donc, tu dois me répondre. Voici une autre question : dans la mort de la femme et de l’enfant, toi, tu es, ou non, responsable ?

– Je te l’ai déjà dit, je répète : comment puis-je être responsable puisque c’est Rabbî qui décide de tout ?

– Mais, toi, tu ne peux rien y changer ?

– Comment ?

– En conduisant moins vite, avec plus d’attention, en regardant correctement la couleur des feux de circulation, en vérifiant si des piétons marchent sur le passage réservé ?

Le conducteur ferme les yeux, penche sa tête lourde vers le sol, pose les mains tremblantes sur son crâne et le serre de toute son énergie.

– Impossible puisque Dieu a décidé autrement.

– Puis-je, maintenant, te dire une autre chose ?

– Non, tais-toi ! Je ne veux rien entendre de toi, mécréant !

– Et bien, je te le dis, car c’est écrit que je dois te le dire : ta véritable prison n’est pas cette cellule. Ta véritable prison, c’est ce qui te prive de ta liberté d’être humain.

Le malheureux ne comprend rien. Son compagnon précise :

– Le Maktoub ! Voilà ta vraie prison. Elle t’a privé même de savoir ce qu’est ta liberté.

Après une minute environ, le prisonnier du Maktoub pleure. Ses larmes coulent avec abondance et tombent en gouttelettes sur le sol mal lavé.

Le codétenu, ému, se lève, s’approche de lui avec délicatesse et s’assoit pour le consoler. L’autre recule brusquement, peureux, se tourne vers le mur et continue à sangloter. Il devient un tout petit enfant égaré, sans mère pour le protéger des mauvaises questions, pour le libérer de sa tragique situation.

Publié en version audio et écrite le 20 août 2026

https://www.audiocite.net/livres-audio-gratuits-nouvelles/kaddour-naimi-mektoub.html 

1 « Ô Dieu ! », en arabe, littéralement : « Ô Mon Maître ».

2 Mécréant.

3 Louange à Dieu !

Rédigé par Kadour Naimi

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