Algérie / L’irréversible Hirak à l’épreuve du temps

par Kebdi Rabah

Le Hirak est persuadé que l’élection d’un président dans les conditions actuelles conduira inéluctablement à la reconduction du système. Les décideurs la présentent au contraire comme la seule solution à ce qu’ils qualifient de crise.

Neuf mois déjà, le temps d’une gestation humaine complète, que la rue gronde, que la caserne discourt, sans qu’il y est de convergence de point de vue sur le diagnostic et par conséquent sur les solutions, et, dans l’état actuel des rapports de force, nul ne peut s’aventurer à prévoir le prochain scénario à court terme, tant les protagonistes s’accrochent mordicus à leur feuille de route respective.Pour autant est-ce une raison suffisante pour s’interdire toute spéculation quant au futur d’une insurrection d’un peuple persuadé dans son immense majorité d’avoir donné le coup d’envoi à une deuxième révolution après celle de novembre 1954 ?Certes non ! Et la réponse pourrait bien se trouver précisément à la source de ce fleuve qui, selon la formule du regretté Rachid Mimouni, a été détourné. Pour mémoire, en cette révolution,au départ,seule y croyaient une poignée d’irrédentistes auxquels l’histoire a fini par donner raison car ils ont eu la lucidité de comprendre que le peuple finirait par leur emboiter le pas, « mettez la révolution dans la rue, le peuple s’en emparera » disait feu Larbi Ben Mhidi.

Près de huit ans après cette prémonition, malgré des moyens colossaux au service d’une répression sauvage et aveugle, l’ordre colonial a fini par rendre gorge. A l’issue d’un si héroïque combat, s’il y a donc une seule conclusion à tirer de Novembre 1954 c’est bien le constat qu’une fois de plus l’histoire a montré que rien ne peut résisterà la volonté d’un peuple uni et déterminé. Aujourd’hui, de nouveau, l’Algérie se trouve devant un autre obstacle, une autre épreuve historique qui la met en butte au « successeur » de l’ordre colonial : un conglomérat d’opportunistes qui se sont inventé une légitimité historique pour confisquer une indépendance chèrement acquise, privatiser un pays et soumettre son peuple au dictat de leur bon vouloir ; Le tout sous l’approbation, voire la complicité de puissances étrangères devenues tutélaires par le jeu et les enjeux d’une géostratégie dont les ressorts sont inaccessibles à « l’intelligence » primitive des ex indigènes. Des rentiers qui, pour beaucoup n’ont vécu la révolution qu’au travers d’une lorgnette, ont fait main basse sur un pays dont ils disposent comme s’il leur était tombé du ciel.

Pour le Hirak, il est indéniable qu’avoir à faire à un système rentier n’est pas une sinécure tant il s’agit d’un adversaire évanescent, incernable, qui se joue de la logique et de la morale, plus enclin à l’usage de la ruse que de l’intelligence. Un pragmatique imprévisible qui, tel le chasseur cueilleur du paléolithique est constamment sur ses gardes pour ne pas avoir à subir en tant que prédateur le sort de ses proies. Mais, ce qui semble constituer sa force est aussi sa faiblesse car à vivre d’expédients et dans la frénésie de la curée il ne peut se donner les constituants d’une assise indispensable à sa stabilité et par conséquent sa pérennité car, pour cela, il doit partager, ce qui est antinomique d’avec sa nature. Dès le départ donc, en puisant sa raison d’être dans une légitimité révolutionnaire, au demeurant usurpée, il s’est en effet condamné en tant que système à ne vivre « que le temps que vivent les roses… ». Un matin qui dure depuis cinquante-sept ans certes,mais devant décliner fatalementau crépuscule d’une vie d’homme avant que les couvercles des poubelles de l’histoire ne se referment définitivement sur ses résidus.

Une légitimité démonétisée par le comportement indigne de certains « moudjahidine » en plus du galvaudage de l’histoire ne peut servir de socle à un renouveau. C’est alors l’inexorable fin car tel est le sort de tous les destins indexés sur la temporalité d’une légitimité de circonstance. Ne tenant que par l’artifice de la fraude, du crime et de la corruption il ne pourrait en être autrement.

D’autant que la légitimité révolutionnaire, même authentique, si elle a l’avantage de n’avoir pas besoin de se renouveler, a aussi l’inconvénient de ne pouvoir se transmettre ni par consanguinité ni par tout autre canal et ce ne sont pas les tentatives d’en confier la survivance à un foyer d’accueil dit« famille révolutionnaire » qui lui prodigueront les bienfaits une fontaine de jouvence à même de la mettre à l’abri de l’usure du temps.

Le couple rente pétrolière et légitimité révolutionnaire (usurpée faut-il le rappeler) est bicéphale, soit deux faces d’une même médaille dont l’avers et l’envers ne sont autres qu’un derrick et une casquette. Deux faces glanées et frappées de ce qui revient aux générations futures pour la première et du sang des martyrs de la révolution pour la seconde. Une médaille dont le cours ne cesse et ne cessera de dégringoler à la bourse des valeurs humaines car portant en elle-même les germes d’une obsolescence programmée.

Un couple dont le concubinage s’inscrit par essence dans la finitude car si l’une est liée à l’assèchement de notre sous-sol, l’autre obéit aux lois de la biologie qui dispose que tout un chacun devra un jour rejoindre le royaume des ombres. Dans tous les cas,un tel couple ne peut qu’enfanter la stagnation voire la régression du fait même de sa stérilité, de son autosuffisance, d’avoir balisé le débat, de refuser de rentrer dans une dynamique de progrès par le rejet des voix discordantes. Oui, d’avoir opté pour l’unanimisme et les eaux stagnantes d’un parti unique ne pouvait que produire des larbins, des rentiers, des parasites, des « touristes » en camping prêts à remballer leurs tentes à la moindre alerte météorologique.

C’est ainsi que l’Algérie, après une nuit coloniale de 132 ans (pas 130 ans comme l’a récemment affirmé un candidat à la présidence de la République), aspirant à un projet de société à la hauteur des sacrifices consentis, se retrouva, crescendo mais particulièrement ces dernière décennies, sous la domination d’une camarilla : des gestionnaires de machines à sous en constante quête de blanchiment dans quelques paradis fiscaux et sociétés of shore. Ce faisant, pris dans la frénésie d’une curée providentielle, ils ne se rendirent même compte qu’ils préparaient leur propre sépulture. Comment peut-il en être autrement dès lors que l’on se met dans l’incapacité d’œuvrer pour un projet de société évolutif moderne et démocratique, en refusant de construire des passerelles politiques, économiques, culturelles avec les générations actuelles et futures, en stérilisant le champ politique au point d’être incapable de présenter un seul candidat digne de consensus.

Coupés de la population auprès de laquelle ils n’ont semé que du ressentiment, au mieux de l’indifférence, ils se sont obstrué toutes les issues jusqu’aux bouches d’aération. Sans perspective de passage de flambeau ils se sont ainsi condamnés à l’étouffement. Quand on voit comment les classes dominantes occidentales ont réussi à se construire des modèles de reproduction de leurs paradigmes,dans le partage et sans perdre au change ; Quand on observe que les pires mafias du monde se sont adaptées à l’ère du numérique, on ne peut que conclure que chez nous nous n’avions eu à faire, en dehors de quelques bonnes volontés, qu’à d’ignares prédateurs.

Aussi, à voir la manière dont le pays a été conduit depuis près de 60 ans, le Hirak n’est pas une contingence fortuite. Il s’inscrit au contraire en droite ligne d’une logique historique, en tant que réponse inéluctable à une dérive dont les limites sont annoncées autant par la proximité de la fin de la rente que par la fin de vie biologique de ceux qui étaient sous sa perfusion.Aujourd’hui, quelle que soit la tournure que prendront les événements quant à la tenue ou non de cette élection, le système est au bout du rouleau. Tout ce qu’il peut faire est essayer de se projeter dans une fuite en avant,essayer de perdurer encore un peu plus par un passage en force si l’élasticité du temps le lui permet. Il finira par tomber comme un fruit mûr sans que le futur président, s’il est « élu », ne pourra esquisser le moindre geste salvateur car s’il est déjà laborieux d’accomplir des exploits quand on a de la légitimé, cela devient tout simplement impossible lorsqu’on en est dépourvu.

Le pays, lui, sera encore là, en attente de reconstruction de fond en comble. Il traversera des moments difficiles, espérons-le dans la « silmia », mais nul doute que l’issue sera heureuse car il ne s’agit pas d’un chahut de gamins mais bien d’une révolution pacifique, rentrée massivement et de plein pied dans l’ère de l’irréversibilité, avec des atouts indéniables. C’est un défi qui sera relevé tout comme le fut celui de novembre 54. Il le sera car l’histoire, quand bien même elle a ses moments d’inflexion, est fondamentalement un continuum d’émancipation, d’avancée des nobles causes et ce qui se passe aujourd’hui en Algérie n’est que la confirmation d’une renaissance dont les racines plongent profondément dans le tréfonds de notre patrimoine sociologique et culturel.


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