Algérie / Qui gère l’intifada populaire ?

Follow by Email
Facebook
Twitter

Points de vue

Par Kaddour NAïMI

Un proverbe populaire algérien conseille : « Dîr â’lî yi bakkîk ou mâ dîrch â’lî idhahak bîk » (Tiens compte de celui qui te fait pleurer, et non pas de celui qui fait rire de toi). En quoi ce conseil peut-il s’appliquer à l’actuelle intifadha populaire algérienne ?

Constatations.

On constate, depuis son surgissement, que celle-ci a très visiblement été non pas l’action spontanée du peuple des manifestants, mais d’agents occultes (il ne s’agit pas dans ce texte de savoir lesquels) qui ont su manœuvrer cette population. Preuve en est le fait que les manifestations ont eu lieu le même jour, à la même heure, a la même occasion (sortie de la prière collective du vendredi dans les mosquées), dans toutes les localités importantes du territoire, avec quasi les mêmes slogans. Le principal fut : « Yatnahaw gaâ ! » (Qu’ils dégagent tous ! »), en allusion aux membres de l’oligarchie dominante.

On relevait deux fait importants et significatifs. D’une part, les manifestants se limitaient à rejeter, à refuser en quémandant à l’autorité étatique, au lieu de présenter leur programme et de le mettre en action sans rien attendre de cette même autorité étatique. D’autre part, les manifestants jugeaient inutile de se doter de leur organisation autonome, en dehors des marches publiques, pour, en complément de l’action pacifique et festive, de se rencontrer dans le calme, dans des lieux choisis par eux, pour discuter de manière approfondie entre eux et, progressivement et démocratiquement, établir leur programme social, et élire des représentants avec mandat impératif pour le concrétiser, en affrontant l’adversaire oligarchique.

Les arguments consistant à justifier le refus de cette auto-organisation (par des infiltrations diverses, l’arrestation de dirigeants, disputes de leadership, etc.) sont tous, sans exception, infondés, sinon formulés par les agents qui manipulent le mouvement populaire. En effet, si le mouvement populaire n’est pas manipulé, de manière à agir pour un intérêt qui n’est pas le sien mais celui d’une  caste élitaire, pourquoi donc ce mouvement populaire se contenter de réagir à des actions du pouvoir oligarchique, avec des « Non » à ceci et à cela, sans se doter de sa propre auto-organisation horizontale, dans toutes les localités, afin de produire son propre programme autonome et ses propres représentants élus démocratiquement, sur mandat impératif ?

L’histoire est là pour l’enseigner : partout dans le monde, jamais des manifestations populaires, quelque soit leur importance, n’ont abouti à un pouvoir authentiquement populaire, mais uniquement à l’instauration d’une nouvelle oligarchie, peut-être moins dominatrice-exploiteuse, mais néanmoins dominatrice-exploiteuse. Quant à l’actuel mouvement populaire algérien, soyons objectifs, même si le constat est amer : qu’a-t-il obtenu sinon d’avoir été, jusqu’à présent, une masse de manœuvre pour chasser une partie de l’oligarchie au profit d’une autre partie (ce que le mouvement populaire reconnaît lui-même), de subir des mesures répressives, et des actions qui le mettent sur la défensive en lui créant des problèmes ?

Voici le plus grave : les élections présidentielles. Ainsi, le peuple des manifestants hostile aux élections se voit contraint d’affronter une autre partie du peuple favorable à ces mêmes élections. Laissons de coté la nature de cette minorité de citoyens, par qui, comment et pour quel motif ils sont apparus sur les places publiques. Considérons uniquement les citoyens ordinaires parmi ceux favorables aux élections. Le principal est ceci : des citoyens opposés les uns aux autres. Ainsi, la traditionnelle règle oligarchique est appliquée : « diviser pour régner ». D’où les risques d’actions non pacifiques et non démocratiques de la part des partisans (ou de provocateurs infiltrés) du mouvement populaire sont évidents, ce qui lui ferait perdre sa crédibilité (1) et justifierait l’action répressive de l’État au nom de la… démocratie, à savoir le respect du choix d’une partie des citoyens pour les élections présidentielles. Reconnaissons que cette tactique est très intelligente.

Pour l’instant, du coté du mouvement populaire, des vidéos montrent des citoyens qui vilipendent des candidats officiels à l’élection présidentielle venus parler dans un lieu public, des portraits de candidats barrés par de gros traits de peinture noire, des affiches électorales remplis de sacs de poubelles symbolisant la « chkara » (sac) de la corruption, ou les visages des candidats officiels remplacés par les ceux de Lakhdar Bouregaâ et d’autres personnalités acceptés par le mouvement populaire. Enfin, dans certains endroits, des citoyens du mouvement populaire obstruent avec des briques et du ciment des locaux servant au déroulement du vote. Cette dernière action, en particulier, respecte-t-elle la règle de la démocratie ?… Toutes ces réactions de citoyens sont significatives, mais quel en est l’effet réel, en considérant le résultat qu’aurait l’auto-organisation pacifique et démocratique d’une campagne d’élections présidentielle entièrement proposée et gérée par les membres du mouvement populaire ?

Questions.

Dès lors, une question surgit : pourquoi le peuple des marches hebdomadaires contestataires ne se crée pas ses propres élections présidentielles ?… S’il n’en pas les moyens, quelle est alors son influence dans le rapport des forces entre lui et son adversaire étatique ?… Oh ! Il ne s’agit pas de bénéficier d’un avion spécial, de beaucoup d’argent et de relais administratifs, sans oublier le soutien de l’État, comme c’est le cas du « candidat » Abdelmajid Tebboune. Ce dont le mouvement populaire a besoin, c’est de citoyens et citoyennes capables de ne pas se contenter des marches hebdomadaires de protestation, mais de s’asseoir, se mettre à table, une ou plusieurs fois par semaine, en dehors du travail, pour passer de la phase du quémandeur auprès des autorités étatiques au stade d’agent social de proposition, en disposant des moyens dont bénéficie l’adversaire étatique : 1) des institutions, celles-ci démocratiques et représentatives du peuple (comités, assemblées), allant de la base locale périphérique à un centre national : 2) de représentants élus sur base de mandat impératif et agissant bénévolement ; 3) d’un programme autonome, concret, clair et précis. Sans ces trois moyens, quelle chance, objectivement, aurait le mouvement populaire de n’être pas manipulé comme masse de manœuvre, mais un agent social autonome, réellement libre et solidaire, pour éliminer un système social oligarchique au bénéfice d’un autre répondant aux intérêts légitimes de la collectivité toute entière de la nation ?

Il est vrai que, très malheureusement, l’histoire sociale du peuple algérien dispose d’un bagage très petit en matière d’auto-organisation. Il y eut seulement, après l’indépendance, la brève période d’autogestion agricole et industrielle, puis, en 2001, l’expérience des « archs » (assemblées villageoises) en Kabylie. Mais, généralement, le peuple fut toujours utilisé comme masse de manœuvre pour servir des intérêts autres que les siens, de manière ouverte, avec des partis politiques (oligarchiques ou d’opposition) ou de manière occulte par des organisations telle « Rachad » (2), sans oublier les manipulations étatiques ou étrangères (occidentales et moyen-orientales, et même marocaines). 

Un peuple peut-il être sauvé par d’autres que par lui-même, donc par son auto-organisation autonome ?… En Algérie, actuellement, l’inexistence de comités ou assemblées citoyennes, de manière horizontale, du niveau local à celui national, ne laisse-t-elle pas, pour le moins, perplexe ? Ne constitue-t-elle pas pour le mouvement populaire l’indice le plus préoccupant ? Les animateurs (bien que non déclarés publiquement) du mouvement populaire ont démontré leur magistral encadrement des marches hebdomadaires, et cela depuis huit mois. Pourquoi, durant tout ce laps de temps, ces animateurs n’ont pas contribué à doter ce mouvement populaire des moyens organisationnels pour s’auto-gérer, afin de décider réellement lui-même de son destin ?… Incompétence ou manipulation ? (3) Osons l’hypothèse ! Est-ce que les animateurs du mouvement populaire ne sont pas, eux aussi, des manipulateurs qui le gèrent pour des intérêts qui ne sont pas réellement ceux du peuple, mais d’une caste pour l’instant soigneusement occultée, mais dont le but est évident : prendre le pouvoir ?… Certains jugeront que cette question porte atteinte à la bonne foi de ces animateurs, donc au mouvement populaire. D’autres iront jusqu’à accuser l’auteur de cette hypothèse d’être un agent manipulateur. Voici la réponse. Ne jamais se fier aux apparences, mais savoir distinguer les vrais et faux amis du peuple ; pour y parvenir, avoir clairement à l’esprit les intérêts réels du peuple, et cette leçon de l’histoire : le peuple a été tellement de fois trompé et manipulé dans le monde entier, y compris par ceux qui avaient subi les pires souffrances dans la lutte pour ce qu’ils proclamaient être l’émancipation du peuple.

Pour reprendre le proverbe populaire cité au début de ce texte, disons que si les marches populaires sourient, chantent et dansent avec raison, admirées par le monde entier, ne manquent-elles de leur complément indispensable : la sueur des rencontres quotidiennes pour se doter des moyens qui, seuls, transformeront le mouvement populaire en agent social déterminant ?… Certes, les changements sociaux radicaux, à l’époque actuelle, exigent l’action pacifique, et, pourquoi pas, joyeuse, mais celle-ci n’est qu’un défoulement cathartique, récupérable par d’autres, en absence de structures organisationnelles créées et gérées par le peuple afin de concrétiser ses objectifs. Les « révolutions colorées » et les événements de ce qu’on appelle le « printemps arabe » en sont la preuve la plus convaincante.

Comprendre pour transformer.

Terminons par une anecdote d’origine chinoise. Un vieillard, assis, vit passer un jeune homme. « Où cours-tu si vite ? » demanda le premier au second. « Je vais faire la révolution ! », répondit l’interpellé. « Ah, bon !… répliqua le vieillard. S’il te plaît, assieds-toi et explique-moi comment tu feras. » – « Je n’ai pas le temps, il me faut unir aux autres », s’excusa l’enfiévré. « Mais, alors, objecta le vieillard, si tu n’as pas le temps de m’expliquer ce que tu vas faire, comment espères-tu faire cette chose si difficile qu’est une révolution ? » Dit de manière synthétique, l’anecdote signifie : vouloir transformer, c’est bien, mais comment y réussir sans comprendre quoi, par qui et comment transformer ? Finissons par une fameuse déclaration d’un spécialiste militant des changements sociaux : « Faire la révolution à moitié, c’est creuser son propre tombeau » (Saint-Just). Ce fut partout le cas, et que l’on ne vienne pas objecter que l’époque actuelle est différente : en quoi ?… Quand donc le peuple et ses vrais amis tiendront compte de cette constatation empirique ? (4)

Kaddour Naïmi

[email protected]


(1) Voir « Comment agir avec les partisans de l’élection présidentielle ? » in http://kadour-naimi.over-blog.com/2019/11/comment-agir-avec-les-partisans-de-l-election-presidentielle.html

(2) Voir https://www.youtube.com/watch?v=Q3k23lqHnu8

(3) Une prochaine contribution examinera ce problème en évoquant un cas particulier de manipulation.

(4) Une prochaine contribution répondra à l’article « Le hirak n’a pas vocation à être structuré » de Lahouari Addi.


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *