Algérie / Recommandations de politique linguistique au futur président

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par Abdou Elimam

Les candidats à la magistrature suprême du pays ont entamé leurs campagnes respectives en affichant un désir sincère de rupture avec l’ordre ancien ; celui qui a poussé les Algériens à vouloir reprendre en main leur destin. Parmi les dossiers exposés ou en perspective dans leurs programmes respectifs, il en est un qui semble être le parent pauvre de la pensée politique progressiste en Algérie. Il s’agit de la démocratie linguistique qui est une notion qui recouvre le souci de l’Institution de sauvegarder et de pérenniser les langues maternelles en contextes multilingues. Ce qui est le cas en Algérie.

En effet, à côté de l’arabe classique, langue d’Etat dont les fonctions se cantonnent essentiellement à l’écrit, la vie au quotidien se déroule dans les langues maternelles. En Algérie, ces dernières comprennent deux ensembles : tamazight (une petite poignée de variétés) et darija (clairement unifiée, avec des particularismes régionaux). Notons que la répartition entre ces deux ensembles linguistiques est relativement stabilisée au moins depuis 13 siècles. Hormis ces deux espaces de langues maternelles, l’arabe, pour sa part, n’a jamais réussi (ni en Algérie, ni ailleurs dans le monde) à devenir une langue maternelle. Et ce phénomène est attesté depuis son émergence en tant que norme linguistique (entre les VIIème et IXème siècles). Les autres langues, celles des puissances colonisatrices, n’ont pas réussi à devenir « langues maternelles ». Le français est une langue d’usage international dont les Algériens se sont accaparés pour leurs quêtes de savoirs et de technologies, accessibles dans les espaces de la francophonie. Vouloir les en priver, aujourd’hui, c’est vouloir asphyxier définitivement ceux qui aspirent encore au savoir et à l’épanouissement individuel.

Les deux ensembles linguistiques natifs de notre pays n’ont jamais été en opposition – bien au contraire – depuis près de trois mille ans ! Rappelons que la darija et tamazight sont les formes contemporaines de l’évolution historique, respectivement, du punique (langue de la civilisation carthaginoise en Afrique du nord) et du libyque (langue effective de tribus autochtones, jamais parvenue au pouvoir). Lorsque la langue arabe parvient en Afrique du nord, la forme antique de notre darija (le punique) était déjà une langue largement parlée d’est en ouest et de nord au sud. De même que les langues berbères. Historiquement, notre pays n’a pas été « colonisé et arabisé par les Arabes», comme le prétendent les historiens de la colonisation française, mais « islamisé » – ce qui est le cas de près d’un milliard de personnes à travers le monde. C’est l’adhésion massive à l’islam qui a permis à l’arabe de remplir bien des fonctions complémentaires à celles des langues locales (fiqh, Hadiths, etc.). Certes le punique, en tant que langue (sémitique) très proche de l’arabe a favorisé des contacts faits de nombreux emprunts. On peut même dire que l’arabe a permis de revitaliser le punique/darija que les Romains avaient tenté d’éliminer par tous les moyens. Les langues amazighes ont, pour leur part, réussi à se pérenniser jusqu’à nos jours.

Pour reprendre une notion de sociolinguistique : tel est le « profil linguistique » de notre pays. C’est donc bien un impératif propre à l’Etat que de prendre en charge la sauvegarde et la pérennisation des langues maternelles. Certes un effort a déjà été consenti en faveur de l’ensemble tamazight – bien que son implémentation ait fait preuve de beaucoup de précipitations et d’improvisations. Les locuteurs que nous sommes ont donc besoin de protection et de réconfort pour que la darija et tamazight parviennent à hisser nos enfants aux portes d’accès des savoirs, savoir-faire et savoir-être universels.

Pour les variétés de Tamazight, les locuteurs trouveront à s’épanouir en s’ancrant dans leurs langues maternelles dès le primaire. Il en sera de même pour la darija qui permettra aux jeunes locuteurs de s’initier à l’écrit et aux matières de base, dès le primaire. Pour les deux ensembles de langues, les élèves intègreraient de manière plus efficace la langue arabe – en tant que langue d’Etat – et accèderaient aux autres langues internationales (français, espagnol, anglais, etc.), par la suite. On le voit, l’issue la plus rationnelle et la plus productive consiste à mettre en place un bilinguisme positif où la langue maternelle s’adjoindra l’arabe classique pour mieux asseoir le potentiel cognitif d’ouverture sur le monde contemporain et sur les valeurs universelles d’humanisme. Une fois la langue maternelle rassurée et confortée, les langues d’accès au savoir universel importent peu. Cette question linguistique (considérée à tort comme « déjà-réglée ») est au cœur du dispositif contre-productif de notre système éducatif dans son ensemble – mais nous avons été trop aveuglés pour le voir. Il suffirait de revitaliser les apprenants en revalorisant leurs langues maternelles en tant que co-langue d’éducation pour retrouver la voie de la lumière.

L’Algérie ne manque pas d’experts pour mettre en place une politique linguistique ayant pour crédo la démocratie linguistique. Il suffirait que ce projet s’inscrive clairement dans la perspective du futur mandat présidentiel. Auquel cas, notre prochaine constitution ne devrait plus affirmer notre identité dans le triptyque : «amazighité», «arabité» et «Islam» ; mais plutôt dans le crédo unificateur et consensuel «d’algérianité» qui symbolise une synthèse d’histoire à laquelle l’appel du 1er Novembre 1954 a donné corps et âme. La prochaine constitution, qui réaffirmera le statut de langue d’Etat reconnu à l’arabe classique, aura alors à protéger toutes les langues maternelles algériennes.

Si la darija (appelée aussi le maghribi) est langue maternelle de plus de 80% de la population algérienne et est parlée par bien plus, les langues amazighes représentent plus de 20% des langues natives. Comment peut-on parler de démocratie en niant les langues de ceux qui en sont la personnification ? Comment ne pas intégrer à l’analyse du mal-être algérien le paramètre de l’exclusion de la langue maternelle majoritaire de l’espace républicain ? Comment penser défendre tamazight sérieusement sans militer, en même temps, pour la reconnaissance juridique et la promotion de la derija/maghribi ?

Faire comme si ces questions étaient secondaires, reviendrait à priver la société d’un sursaut salutaire. Mais ce serait aussi préparer le lit à une discorde inéluctable, tôt ou tard.

(Linguiste)

Auteur de « Après Tamazight, la Darija », 2019. Ed. F. Fanon.



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