Du punique à la darija : les mots à l’épreuve du temps

 

        Abdou Elimam, linguiste

L’histoire antique du Maghreb témoigne de la forte présence de la langue punique, parallèlement aux poches berbérophones. Cette langue, héritée de la civilisation carthaginoise, était largement implantée jusqu’à devenir la langue officielle de la Numidie, par exemple. C’est dire la profondeur de son ancrage, toutes populations confondues. Mais c’est dire, également, que le mythe de la «langue unique» n’est qu’illusion car le Maghreb antique puis médiéval témoigne de la présence de plusieurs langues (punique, libyque, syriaque, grecque, latine, etc.). Seules les langues libyque et punique survivront aux différents occupants. Les variétés libyques nous parviennent en l’espèce de tamazight. Quant au punique, il se redéploie en tant qu’individualité linguistique à part entière, au contact de l’arabe, pour s’imposer en tant que darija, entre le VIIIe et le IXe siècle.

Pour bien comprendre la difficulté qu’ont eue certains chercheurs à restituer la langue punique, il faut rappeler que Rome a détruit Carthage avec l’intention de ne plus laisser de traces de sa civilisation. Tout a été brûlé et/ou enterré. Mais on ne peut enterrer une langue ! Bien qu’elle se soit maintenue à l’oral, la langue écrite (qui était disponible dans les pièces de monnaie, dans les stèles et autres supports de l’époque) se raréfie ou se transforme en un «néo-punique», écrit en caractères latins. La pratique de l’écrit, du temps de l’Antiquité, n’était réservée qu’à de rares occasions, souvent liées à la vie des dirigeants ou prêtres. Il faut bien garder en tête que les écrits ne circulaient pas comme de nos jours (livres, journaux, internet, etc.) !

Mais les chercheurs qui se sont spécialisés là-dessus ont pu, en comparant les langues, en utilisant des sources bilingues et des traductions anciennes (grecques ou latines), nous fournir des repères sur la grammaire et la syntaxe du punique. C’est en prenant appui sur ces travaux – reconnus par la communauté scientifique internationale – que je me propose d’exposer brièvement cette langue que nos ancêtres ont obligatoirement fréquentée.
Nous allons procéder en deux étapes. Dans un premier temps, nous présenterons du vocabulaire courant avec quelques commentaires sur l’évolution (surtout phonétique) des mêmes mots. Nous introduirons, dans un second temps, des verbes et des prépositions afin de construire des phrases, sachant que la grammaire du punique s’est peu distanciée par rapport à celle de la darija.

Corps humain

Remarques : sur 7 mots : 3 n’ont pas bougé ; 2 ont troqué le «chin» pour le «sin» ; 1 a troqué le «sad» pour le «dhad» ; 1 qui a ajouté une lettre en initiale («alif», ou bien «qaf/gaf». Tous les mots sont donc reconnaissables avec des variantes phonétiques que nous relevons, de nos jours, entre régions.

Relations/caractéristiques humaines
Remarques : sur 12 mots : 7 n’ont pas ou peu bougé ; 1 a troqué le «chin» pour le «sin» et serait de nos jours «mestabyet» ; مستبيت 1 a troqué le «ya» pour le «wa» ; 1 a troqué le «pa» pour le «fa» ; ججع serait rendu de nos jours par متملل، جواع serait une forme poétique de .مـلال Tous les mots sont donc reconnaissables avec des variantes phonétiques que nous relevons, de nos jours, entre régions.

Objets domestiques


Remarques
 : sur 9 mots : 4 n’ont pas ou peu bougé – إجان serait de nos jours.  فنجـال Tissu donne «veste» ou «fista» ; «tunique» et «tissu» ont été inversés en darija : «ksaa» et «fista». Donc 3 mots dont le sens a un peu changé. Il reste «mur» qui se disait «gadir» ; Cf. Agadir au Maroc, nom d’origine punique, donc. Notons que monnaie (ĜRT) rappelle notre «commercer» TĜR ; ce qui nous renseigne sur l’étymologie de ce verbe. Tous les mots sont donc reconnaissables avec des variantes phonétiques que nous relevons, de nos jours, entre régions.

Il est clair que les lecteurs vont pouvoir, moyennant quelques variations phonétiques, vérifier la présence de ces mots dans leur vocabulaire contemporain. Les différences témoigneront de l’effet du temps sur les langues. On méditera, par exemple, sur le dicton populaire, «chahret lala ghir bnayeq» – le trousseau de madame est fait de bnayeq – où bniqa est une sorte de bonnet-écharpe qu’utilisent les dames à la sortie du bain. Ce mot nous vient de «BNQ» qui veut dire punique. En effet, la racine punique «FNQ» a donné «BNQ» (ب ن ق > ف ن ق )  en Algérie. En somme, la bniqa est la «petite punique», en écho à une tradition carthaginoise perpétuée par nos dames.

Après cette rapide présentation du vocabulaire (bien présent dans nos usages linguistiques contemporains), découvrons, maintenant, quelques verbes ainsi que le moyen de construire des phrases. Au bout du compte, nous aurons réuni suffisamment d’éléments pour nous faire une idée de ce que parlaient nos ancêtres et de la continuité de cette antique langue sous sa forme de maghribi, actuellement.

À l’instar de toutes les langues sémitiques, les survivances écrites du punique ne retiennent que les consonnes – c’est le cas de l’arabe, notamment. Nous avons donc des mots sous une forme consonantique que je me propose de transposer en lettres latines majuscules, entre parenthèses. Par exemple (ML’K) va donner en lettres arabes : ملتك Cette racine sémitique peut produire «roi/reine», «fortune» et même «engagement/tâche/ mission», en punique. Ajoutons le mot (YIŠ) qui signifie «homme» et que nous allons rencontrer plus bas.
Ces précisions rappelées, poursuivons notre découverte de la langue de nos ancêtres.

Verbes d’action


Remarques : sur 5 verbes d’action : 4 n’ont pas bougé ; 1 (TMM) est plus rare.

Verbes interpersonnels
Remarques : sur 5 verbes interpersonnels : 3 n’ont pas bougé ; 1 (QRY) a changé de sens puisque de nos jours il signifie «lire» – que l’on songe que le mot (QR_N) est un pluriel araméen de (QR_) et qui signifie «les prières». Le verbe (DBR) a changé de sens puisque de nos jours il signifie «débrouiller».

En somme 07/10 verbes sont toujours en usage et 3 sont maintenus avec de nouvelles significations.

Réunissons maintenant quelques mots grammaticaux :


Remarques : sur 4 prépositions, 4 sont maintenues ; seul le pronom relatif a changé puisqu’il est «elli» de nos jours.
Essayons, à présent, de former des phrases avec les matériaux dont nous disposons – sachant que l’organisation de la phrase reste à peu près la même que celle que nous observons en maghribi.

Nous allons tenter de fabriquer 7 phrases en punique, partant d’une phrase en français. Chaque phrase punique aura une traduction en maghribi contemporain (pas trop éloignée du texte punique, à dessein). Nous utilisons la graphie arabe pour restituer un minimum de phonétique sémitique et faciliter les rapprochements avec le maghribi (darija).  La construction de ces phrases nous révèle qu’elles constituent des bouts d’un récit. Ce récit est tiré de M. Sznycer, Les passages puniques en transcription latine dans le Poenulus, 1967.

Forts de vos connaissances en punique, il vous sera possible, maintenant, de lire le texte original – tel qu’il a été rapporté par M. Sznycer. Il s’agit d’une fiction où un individu laisse sa fille et son neveu en otage le temps d’accomplir une mission puis revient récupérer les siens.
Quelques précisions lexicales pour bien comprendre ce qui est écrit. Il y a les divinités auxquelles croyaient nos ancêtres («alunim» et «alunut») ; le verbe «QNTY» serait l’équivalent de qana3ti («ma satisfaction»), en maghribi contemporain ; les mots «bnuty» (ma fille) et «ibn hy» (fils de mon frère) ; un mot grammatical : «yahed 3aden» (en maghribi contemporain «wa 3ed wahed» qui se traduit par «et en plus». – Notons l’expression «bayani yed»=m’a indiqué de sa main.

Pour avoir une idée du poids des ans sur les langues, observons un extrait de la Chanson de Roland en ancien français et sa traduction en français contemporain (un peu plus de 1000 ans) :
Observons, à présent, des extraits de Poenulus (près de 2500 ans) : en caractères arabes pour la phonétique, ensuite en caractères latins ainsi que la traduction suggérés par Sznycer.

Au terme de cette découverte, les lecteurs auront suffisamment de matériel pour se faire une idée précise de ce que parlaient nos ancêtres – en dehors du berbère, bien entendu —. En se réconciliant avec l’histoire des langues de ce pays, on s’interrogera sur le sort de la darija qui continue d’être minorée par l’institution, malgré son aura effective et consensuelle. Elle était bel et bien présente avant l’arrivée des Arabes. De nos jours, elle est toujours présente, en accompagnement de la langue arabe ; pas en opposition à elle. L’une et l’autre ont dû construire un destin. Il est temps de réaliser que la darija (maghribi) n’est pas de l’arabe, mais une langue sémitique à part entière. Il est temps de se libérer des étiquettes du type «arabe dialectal», «arabe algérien», etc. Raison de plus pour l’appeler par un nom digne et représentatif de sa profondeur historique : le maghribi.

Il en est qui çà et là suggèrent que la présence punique n’est qu’une «hypothèse» (défendue par A. Elimam).

Or, nous venons de découvrir non pas une «hypothèse», mais des faits de langue bel et bien attestés et reconnus par la communauté scientifique internationale. Comment se détourner de faits aussi flagrants témoignant d’une continuité linguistique entre le punique et le maghribi ? Cette continuité est nourrie par un vocabulaire massif qui a traversé le temps pour être encore disponible dans cette langue de millions de locuteurs. C’est par la naissance que nous avons reproduit cette langue car elle est une langue native – tout comme c’est le cas des variétés berbères. Elle fait partie de notre nature, même si elle emprunte çà et là, ce qui lui fait défaut… en attendant que l’institution étatique algérienne s’engage à la protéger et à lui donner les moyens de son développement.
A. E.


Par Abdou Elimam (*)

   C’est au début des années 1990 que j’ai eu l’occasion de découvrir la langue punique alors que j’étais dans un centre universitaire de recherche aux États-Unis. Un article d’une revue spécialisée mentionnait une stèle récupérée d’un bateau coulé au large du Brésil et cette stèle était écrite en langue punique.
La transcription phonétique que j’avais pu lire m’avait fait un effet magique. Je comprenais cette langue «morte» alors que je ne l’avais jamais rencontrée auparavant. Lorsque j’ai accédé à la traduction du texte, je me suis dit : «Mais c’est exactement ce que j’avais compris !»   J’étais sur les pas de ma langue maternelle mais je n’en étais encore pas conscient totalement.
De retour de ce voyage, je suis allé à Carthage et j’ai pu plonger dans tout un ensemble d’inscriptions puniques traduites. Je découvre alors un lien évident entre ce qui se parlait à Carthage il y a 2 500 ans et ma langue maternelle. La darija ne vient donc pas de l’arabe… c’est une langue sémitique plus ancienne que l’arabe. Sa présence au Maghreb est probablement aussi ancienne que celle du berbère. Pour la faire découvrir, je me propose de présenter et commenter aux lecteurs quelques énoncés de cette langue appartenant à la branche sémitique et qui était parlée ici, près de 15 siècles avant l’arrivée des Arabes.
Pour éviter le système de transcription spécialisé des linguistes, je me propose de les écrire en caractères arabes afin que tout le monde puisse les déchiffrer. Notons, par ailleurs, que cette langue utilisait son propre alphabet, le phénicien, et s’écrivait (de droite à gauche). Rappelons, au passage, que cet alphabet phénicien a nourri de nombreux systèmes d’écriture de par le monde à commencer par les alphabets tifinagh, grec, hébreu, latin, araméen (ancêtre de l’arabe).
Examinons pour commencer l’exemple d’un énoncé simple. Nous le lirons d’abord dans un maghrébin moyen contemporain(1), puis dans la langue d’origine(2) :


Traduction : «Cette stèle est celle de Baalchamar et Amn son épouse, qu’a érigée pour eux leur fils Aazbaal pour l’éternité.»


On constate, avant tout, une différence de vocabulaire :  (stèle)(épouse+pronom) ; مصبطت = ظرح (élever, ériger). Mis à part le [ه] non réalisé (اشت = زوجته) dans [ظن = طلع] — chose qui pourrait s’apparenter à un «accent» régional —, l’énoncé devient quasiment recevable pour un maghribiphone contemporain.
Voyons maintenant du texte suivi. Il s’agit d’un extrait d’une narration en punique, assertée (Poenulus présenté par M. Sznycer (1967), où le narrateur décrit son entreprise en vue de récupérer sa fille ainsi que son neveu retenus en otage-garantie (nb. c’était une pratique courante). La traduction offerte par M. Sznycer est la suivante :
930 les dieux et déesses que j’invoque qui (sont) en lieu-ci
931 que je mène ici mon entreprise à bonne fin, je le leur demande et qu’ils bénissent mon voyage
932 puisse-je reprendre ici mes filles, en même temps encore mon neveu
933 grâce à la protection des dieux et grâce à leur justice
Voici les quatre lignes dans leur transcription (effectuée par mes soins) en alphabet punique, puis en alphabet arabe, afin d’en faciliter le déchiffrage.
À première vue ce texte peut paraître bizarre, mais dès lors que l’on entre dans le détail, la situation s’éclaircit lentement mais surement. En effet, nous avons 11 mots du lexique :
– 02/11 sont étrangers au fonds lexical النت et النم noms de divinités;
– 01/11 a changé de signification – قراء – bien que le sens «d’évocation» ou «prière» est exactement celui que l’on retrouve dans قرءان, soit «prières» en syriaque ;
– 02/11 mots existant dans le fonds lexical mais d’une utilisation rare ou précieuse (poésie) مصر et مغرب signifiant, respectivement, «protection» et «justice» ;
– 06/11 mots qui ont conservé leur sens, même si leurs prononciations ont changé  بنت أخي – بنت – قانع – قنت – مشية – مشني – ملاك – مقم

– Il y a 03/03 verbes qui sont encore en usage, même si leur forme a évolué : يبرك – نسالهم – إشتألم – يتمم – أتمم
Quant aux 9 mots grammaticaux (particules, adverbes, prépositions), il y en a :
– 06/09 qui n’ont pas ou peu bougé:

واحد – يحد – ثو*دكا – قو – لي – هني/هنا – هن – و
– 03/09 qui ont changé de valeur ou ont disparu :

ياش – كي – هذا – سيت – اللي – شي

Mises face à face, la version d’il y a 2 500 ans et celle d’un Maghribi moyen contemporain vont nous permettre une comparaison lucide :

Pour récapituler, disons que subsistent 8/11 (mots du lexique) + 3/3 (verbes) + 6/9 (mots grammaticaux). Soit, au total, 17/23 ou 74% de la langue punique encore en usage — du moins pour ce texte. Pour nous faire une idée de ces évolutions de la langue dans le temps, nous allons, dans un souci de comparaison brute,  observer l’évolution de la langue française à partir d’un extrait des Serments de Strasbourg, document qui remonte à 1 200 ans (seulement) et qui symbolise la «naissance de la langue française» :

En français du VIIIe siècle
«Si Lodhuvigs sagrament, que son fradre Karlo iurat, conservat, et Karlus meos sendra de suo part non lostanit, si io returnar non l’int pois : ne io ne neuls, cui eo returnar int pois, in nulla aiudha contra Lodhuvig nun li iv er.»

En français du XXe siècle
«Si Louis observe le serment qu’il jure à son frère Charles et que Charles, mon seigneur, de son côté, ne le maintient pas, si je ne puis l’en détourner, ni moi ni aucun de ceux que j’en pourrai détourner, nous ne lui serons d’aucune aide contre Louis.»
Observons, maintenant, quelques mots utilisés par nos ancêtres, voici un petit échantillon (tiré au hasard de notre Le maghribi alias ed-darija. Langue consensuelle du Maghreb – éditions Frantz-Fanon). Notons, tout de même, quelques évolutions telles que le «s» qui se prononçait «ch», ou le «t» qui pouvait se prononcer «d», le «kh» qui se prononçait «h», le «f» qui se prononçait «p», le pluriel se terminait en «im» au lieu de «in» :
On entend souvent dire  «tel mot vient de l’arabe», ce qui n’est pas faux, bien entendu, mais avons-nous seulement réfléchi au fait que ce sont souvent des mots qui se disaient ici plus de 1 000 ans avant l’arrivée des Arabes ? De plus, un tel argument n’a aucune pertinence scientifique (ou historique) par contre il a la fâcheuse ambition de diviser, en réalité. Ce qui est visé, c’est de créer une scission entre la darija et l’arabe.
Mais attention, ces deux langues cohabitent depuis près de 1 000 ans, maintenant. C’est grâce à leur cohabitation que la société maghrébine a réussi à produire sa culture et sa langue consensuelle. Par conséquent, si le libyque et le punique étaient là, préalablement à l’arrivée des Arabes, c’est bien la prédominance du punique — dont témoignent de nombreux auteurs à commencer par saint Augustin — qui a facilité la pénétration de la langue arabe dans l’espace maghrébin. Mieux encore, elle lui sert de béquille, jusqu’à nos jours.
Qui aurait donc intérêt à casser cette béquille ? À qui profiterait la mise à l’écart institutionnelle de la darija ? Je vous laisse deviner.
A. E.

(*) Linguiste. Dernier ouvrage paru : Après tamazight, la darija – Ed. Frantz- Fanon, 2020.


 

One thought on “Du punique à la darija : les mots à l’épreuve du temps

  1. Bonjour, Salam.

    Je vous remercie pour votre excellent travail de recherche de l’origine de la darija des maghariba. Jetez un petit coup d’oeil sur l’origine de la langue francaise. Elle partage le même sort que la darija maghribya. On nous a toujours fait croire que le français est d’origine latine. En réalité les gaulois parlaient un vieux francais qui avait beaucoup de similitude avec le roman parlé des romains. Il est pratiquement impossible d’imposer une langue littéraire à un peuple autochtone mais au contraire sa langue va s’enrichir au contact de la langue maternelle du conquérant. Ça c’est l’hypothèse la plus probable. L’autre hypothèse c’est d’avoir délaissé leur propre langue « le gaulois  » au profit du roman des romains qui a donné naissance au français. A l’instar du phénicien au contact du lybique pour façonner le punique.

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