Noam Chomsky : « Les Républicains se battront pour le maintien de l’inégalité des classes à n’importe quel prix »

       Le Parti républicain n’a cessé de se rapprocher de l’aile extrêmement réactionnaire du système politique au cours des dernières décennies. À certains égards, Trump a simplement accéléré et finalement scellé dans le béton la mutation du GOP en une organisation politique anti-démocratique et proto-fasciste — mais le phénomène Trump est, à d’autres égards, singulier dans l’histoire politique, et son impact sur la politique et la société américaines se ressentira sans aucun doute pendant de nombreuses années à venir.

 

L’ancien vice-président Mike Pence prend la parole lors du déjeuner Grill and Chill des Républicains du comté de Bremer, le 20 août 2022, à Waverly, dans l’Iowa. Lors de cet évènement, Pence a été présenté comme « le prochain président des États-Unis » SCOTT OLSON / GETTY IMAGES

Dans l’interview qui suit, Noam Chomsky, universitaire et intellectuel public de renommée mondiale, propose une analyse détaillée de l’évolution du contexte politique américain et du rôle essentiel que la lutte des classes et la répression ont joué pour faire de la culture d’entreprise la force dominante, transformant la société américaine en une dystopie néolibérale. Chomsky explique également en quoi le GOP d’aujourd’hui a transformé la politique américaine en une véritable guerre culturelle, tout en poursuivant des politiques qui suppriment les droits sociaux et étouffent la liberté intellectuelle, et pourquoi le « gouvernement raciste nationaliste chrétien proto-fasciste de Viktor Orbán [est] … salué comme étant le modèle idéal pour l’avenir ». Par ailleurs, il dresse un bilan de la situation politique dans le cadre de l’adoption de la loi sur la réduction de l’inflation.

Chomsky est professeur émérite du département de linguistique et de philosophie du MIT, professeur lauréat de linguistique [Le titre de professeur lauréat est décerné aux universitaires les plus éminents en reconnaissance de leurs réalisations et de leur contribution exceptionnelle à leur domaine d’études et à leur université, NdT] et titulaire de la chaire Agnese Nelms Haury du programme sur l’environnement et la justice sociale de l’université d’Arizona. Il est l’un des chercheurs les plus fréquemment cités dans le monde et un intellectuel reconnu considéré par des millions de personnes comme un trésor national et international. Chomsky a publié plus de 150 ouvrages sur la linguistique, la pensée politique et sociale, l’économie politique, l’étude des médias, la politique étrangère des États-Unis et les affaires mondiales. Ses derniers livres sont The Secrets of Words (avec Andrea Moro ; MIT Press, 2022) (Le mystère des mots, non traduit) ; The Withdrawal : Iraq, Libya, Afghanistan, and the Fragility of U.S. Power (avec Vijay Prashad (Le repli : Irak, Libye, Afghanistan, et la fragilité de la puissance américainenon traduit) ; The New Press, 2022) ; et The Precipice : Neoliberalism, the Pandemic and the Urgent Need for Social Change (avec C. J. Polychroniou ; Haymarket Books, 2021) (Le Précipice : néolibéralisme, pandémie et urgence d’un changement socialnon traduit).

C.J. Polychroniou : Noam, le Parti républicain est devenu une organisation politique ouvertement anti-démocratique qui conduit les États-Unis sur la voie de l’autoritarisme. En fait, la plupart des électeurs du GOP continuent de soutenir une personnalité politique qui a pourtant tenté de faire capoter une élection présidentielle et semblent s’être entichés de l’homme fort de la Hongrie, Viktor Orbán, qui a démantelé la démocratie dans son propre pays. La façon dont les Républicains ont réagi à la perquisition de Mar-a-Lago par le FBI n’est pas non plus très surprenante. L’État de droit leur importe bien peu, et pourtant, ce sont les Démocrates qui, selon les conservateurs, font évoluer le pays vers l’autoritarisme. Qu’est-ce qui caractérise le parti républicain actuel ?

Noam Chomsky : Ce qui se déroule sous nos yeux est une sorte de tragédie classique, dont la conclusion sinistre est prédéterminée, et vers laquelle la marche semble inexorable. Ses origines sont profondément ancrées dans l’histoire d’une société qui a su se montrer libre et généreuse pour les privilégiés, effroyable pour ceux qui étaient en travers de son chemin ou marginalisés.

Il y a un siècle, on a atteint une situation qui présente certaines similitudes avec celle d’aujourd’hui. Dans son étude de référence, The Fall of the House of Labor, l’historien du travail David Montgomery écrit que dans les années 1920, « le contrôle de la vie américaine par les entreprises semblait assuré… et que la rationalisation des entreprises pouvait alors se poursuivre grâce au soutien indispensable du gouvernement ». Les inégalités grimpaient en flèche, de même que la corruption et la cupidité. Le vigoureux mouvement ouvrier avait été écrasé par la peur rouge de Woodrow Wilson [La peur rouge est la crainte généralisée d’une éventuelle montée du communisme, de l’anarchisme ou d’autres idéologies gauchistes, NdT], après des décennies de répression violente.

« L’Amérique moderne était née au mépris des manifestations ouvrières, poursuit Montgomery, même si chaque étape de sa formation avait été influencée par les diverses actions, organisations et propositions émanant de la vie des milieux ouvriers. » À la fin du XIXe siècle, il semblait possible que les Chevaliers du travail [Le Noble and Holy Order of the Knights of Labor est une organisation de défense ouvrière pré-syndicale qui exista de 1869 à 1949 aux États-Unis. Elle s’inspirait du modèle maçonnique et des compagnonnages, NdT], qui exigeaient que ceux qui travaillent dans les usines en soient propriétaires, puissent s’associer au mouvement des agriculteurs radicaux, les Populistes, qui recherchaient une « République coopérative » qui libérerait les agriculteurs de la tyrannie des banquiers et des gestionnaires de marché du nord-est. Cela aurait pu conduire à une Amérique très différente. Mais cette idée n’a pas pu résister à la répression et à la violence de l’État et des entreprises.

Quelques années après la chute de la maison du travail [ expression née de La chute de la maison du travail: le lieu de travail, l’État et l’activisme ouvrier américain, 1865–1925 qui est un livre publié en 1988 par l’historien de l’Université de Yale, David Montgomery, NdT], survient la Grande Dépression. Le mouvement ouvrier renaît et se développe, évoluant en une organisation de type industriel à grande échelle et une démarche militante. Il y a surtout une administration compréhensive et un environnement politique dynamique et souvent radical. Tout cela a jeté les bases des réformes du New Deal qui ont énormément amélioré la vie des Américains et ont eu des répercussions sur la social-démocratie européenne.

Le monde des affaires est divisé. Les recherches de Thomas Ferguson montrent que les entreprises à forte intensité de capital et à vocation internationale acceptaient les politiques du New Deal, tandis que les entreprises à forte intensité de main-d’œuvre et à vocation nationale y étaient farouchement opposées. Leurs publications mettaient en garde contre les « risques encourus par les industriels » en cas d’action syndicale soutenue par « le pouvoir politique récemment obtenu par les travailleurs », des questions approfondies dans Taking the Risks out of Democracy d’Alex Carey, qui a ouvert la voie en matière de recherches sur la propagande d’entreprise.

Dès la fin de la guerre, le monde des affaires a lancé une attaque majeure contre le monde du travail. Son ampleur était impressionnante, allant de séances d’endoctrinement forcé de la main-d’œuvre à la prise de contrôle des ligues sportives. Tout cela faisait partie du projet de « vente de la libre entreprise » [Dans Selling Free Enterprise, Elizabeth Fones-Wolf décrit comment les chefs d’entreprise conservateurs se sont efforcés de détourner les travailleurs de leur loyauté envers les syndicats et le gouvernement, NdT], tandis que les commerciaux se gavaient joyeusement à la table ouverte publique alors que le travail difficile et créatif de construction de la nouvelle économie de haute technologie était à la charge de l’aimable contribuable.

La répression violente ne permettait plus de renouer avec les jours de gloire des années 20. Des moyens plus subtils d’endoctrinement ont été mis au point, y compris des « méthodes scientifiques pour briser les grèves », qui sont désormais élevées au rang d’art avec le soutien des administrations depuis Reagan, qui se soucient bien peu des lois relatives au travail qui subsistent encore.

La stratégie des entreprises a été favorisée par les attaques contre les libertés civiles connues sous le nom de « maccarthysme » qui ont conduit à l’expulsion de nombreux militants et organisateurs syndicaux parmi les plus efficaces. Les syndicats ont conclu un accord avec le capital afin d’obtenir des avantages pour leurs membres ( sans toutefois concerner le public) en échange de l’abandon de tout rôle majeur dans les ateliers.

Le capitalisme réglementé des premières années d’après-guerre a été qualifié d’« âge d’or du capitalisme [d’État] », caractérisé par une croissance élevée et équitable. Au milieu des années 60, grâce à la coopération d’une administration bienveillante, le militantisme populaire a commencé à exposer une partie de l’histoire américaine longtemps dissimulée et à s’attaquer à certains de ses héritages les plus cruels.

Le mémorandum de Powell fournit un aperçu intéressant… La philosophie de base est digne d’un enfant gâté de 3 ans qui possède tout ce qu’on peut imaginer, mais qui pique une colère si quelqu’un prend une seule bille d’une collection dont il avait oublié l’existence.

Au début des années 70, l’ordre social établi vacillait sous l’effet du « choc Nixon » [Le choc Nixon était une série de mesures économiques prises par le président américain Richard Nixon en 1971, en réponse à l’augmentation de l’inflation, dont les plus importantes étaient le gel des salaires et des prix, NdT], qui a sapé le système de Bretton Wood d’après-guerre, de la stagflation [La stagflation est la situation d’une économie qui souffre simultanément d’une croissance économique faible ou nulle et d’une forte inflation, NdT] et, surtout, de la menace croissante des mouvements populaires qui étaient en train de transformer la société. Les inquiétudes de l’élite sont bien documentées par les grandes publications qui représentent le courant dominant de l’opinion publique.

À l’aile gauche, les internationalistes libéraux de la Commission trilatérale [Cette Trilatérale existe depuis 1973. C’est un organe privé et influent, regroupant 300 à 400 personnalités de premier plan, à la fois hommes et femmes, politiques, Chefs d’entreprises, intellectuels, issus de trois zones géographiques (Amérique du Nord, Europe et Asie). La Trilatérale a vocation à construire une coopération politique et économique entre ces trois zones du Nord et à porter la doctrine de la mondialisation et du libéralisme, NdT] ont publié leur premier ouvrage, The Crisis of Democracy. La coloration politique de la Commission est illustrée par le fait que l’administration Carter était largement issue de ses rangs. La « crise » qui les préoccupait était liée au mouvement militant des années 60, qui mobilisait les gens pour faire valoir leurs préoccupations dans l’arène politique. Ces « intérêts spécifiques », comme on les appelle, exerçaient trop de pressions sur l’État, provoquant une crise de la démocratie. La solution qu’ils préconisaient consistait en une plus grande « modération démocratique » de la part des divers groupes d’intérêts : les minorités, les femmes, les jeunes, les personnes âgées, les travailleurs, les agriculteurs, bref, la population, dont il fallait faire des « spectateurs » et non des « participants », conformément à la théorie démocratique libérale (Walter Lippmann, Harold Lasswell, Reinhold Niebuhr et d’autres personnalités éminentes).

Un postulat crucial est passé sous silence : les « intérêts spécifiques » doivent être « remis à leur place », comme l’a conseillé Lippmann, afin de laisser une large place à l’« intérêt national » défendu par les « maîtres de l’humanité », terme utilisé par Adam Smith pour désigner les milieux d’affaires, qui façonnent la politique nationale de manière à ce que leurs propres intérêts soient « les plus particulièrement pris en compte ». Ce sont là les mots de Smith, qui résonnent fortement aujourd’hui.

Les libéraux de la Trilatérale étaient particulièrement préoccupés par les échecs des institutions responsables « de l’endoctrinement des jeunes », notamment les écoles et les universités. C’est pourquoi nous nous assistons à des manifestations de jeunes pour les droits civils, les droits des femmes, la fin d’une guerre d’agression criminelle, et d’autres divergences par rapport à la voie appropriée de la passivité et du conformisme. Ici aussi, un changement de cap est nécessaire pour maintenir un ordre social correct, ces missions ont été menées à bien en temps voulu.

Une autre inquiétude résidait dans le fait que les médias, hors de contrôle et antagonistes, menaçaient la « démocratie » en soulevant trop de questions. La Commission a indiqué que l’intervention de l’État pourrait être nécessaire pour faire échec à cette menace.

C’est ainsi que « la période de troubles » était perçue à l’extrémité gauche du spectre des courants dominants. À l’extrémité droite, les positions étaient bien plus dures. L’exemple le plus important est le Mémorandum Powell, soumis à la Chambre de commerce par l’avocat d’affaires (futur juge de la Cour suprême) Lewis Powell. Rédigé en termes apocalyptiques, le mémorandum est un appel aux armes adressé au monde des affaires afin que celui-ci défende le « système économique américain » et « le système politique américain de la démocratie dans l’État de droit », tous « largement attaqués » d’une manière sans précédent dans l’histoire américaine. L’attaque est si puissante que la survie même du système économique et de la démocratie politique est en jeu, et c’est une chose qu’ « aucune personne sensée ne peut contester.»

Powell recommande aux entreprises de sortir de leur traditionnelle passivité et de prendre des mesures énergiques pour contrer cet « assaut massif contre leurs économies fondamentales, contre leur philosophie, contre leur droit de continuer à gérer leurs propres affaires, et même contre leur intégrité ».

Le monde des affaires peut facilement prendre de telles mesures, Powell le rappelle. Le monde des affaires détient la richesse du pays et possède en grande partie les institutions qui s’acharnent à détruire le monde des affaires, et avec lui la démocratie et la liberté américaines.

Les mesures qu’il expose sont très variées. Ainsi, « il ne faut pas hésiter à s’en prendre aux Nader, Marcuse et autres qui cherchent ouvertement à détruire le système. L’opposant le plus efficace aux entreprises américaines est peut-être Ralph Nader, qui – en grande partie grâce aux médias – est devenu une légende à son époque et l’idole de millions d’Américains. » La gauche qui contrôle les médias est tellement incorrigible qu’elle applaudit les efforts de Nader pour rendre les voitures plus sûres, ce qui constitue une attaque scandaleuse contre nos valeurs fondamentales.

À peine moins dangereux est Herbert Marcuse, qui exerce une influence considérable sur les campus universitaires. Ces bastions d’extrême gauche « produisent des dizaines de jeunes gens brillants qui méprisent le système politique et économique américain » et qui se dirigent ensuite vers le monde des médias et du gouvernement, des institutions dont les entreprises et les partisans de la « libre entreprise » sont pratiquement exclus. Comme le savent tous les « chefs d’entreprise, peu d’éléments de la société américaine ont aujourd’hui aussi peu d’influence sur le gouvernement que les hommes d’affaires américains, les entreprises ou même les millions d’actionnaires d’entreprises » (dont la gauche pense à tort qu’il s’agit plutôt des riches).

Dans ce cas précis, Powell fournit quand même des preuves, et ne se contente pas de divagations tirées d’ouvrages d’extrême droite : on constate les exemples actuels de l’impuissance des entreprises et du mépris quasi total de leurs opinions dans la façon dont les politiciens s’empressent de soutenir presque toutes les législations liées au « consumérisme » ou à « l’environnement », les guillemets sont là pour souligner ces absurdités de la gauche enragée.

À l’heure actuelle, les compétences pour siéger au Congrès sont à peu près réduites à voter « non », suivant ainsi les ordres de McConnell et à effectuer des voyages occasionnels à Mar-a-Lago pour cirer les pompes de Trump.

Il n’y a pas que les campus universitaires qui doivent être « guéris » de la pathologie du mépris de tout ce qui est américain. Il en va de même pour les médias, en particulier la télévision, qui doivent être soigneusement contrôlés et « maintenus sous surveillance constante… de la même manière que les manuels scolaires devraient l’être. » Cette surveillance doit être effectuée par des défenseurs neutres et indépendants de la façon de vivre et penser américaine, telle que déterminée par le monde des affaires. Il est de la plus haute importance de contrôler « l’analyse quotidienne des informations, qui est si souvent constituée des critiques les plus insidieuses du système de l’entreprise. »

Le monde des affaires est resté silencieux alors que cet « assaut contre le système d’entreprise a progressivement évolué au cours des deux dernières décennies ». Les esprits candides qui travaillent dans les sièges sociaux des entreprises n’ont même pas songé à développer des programmes pour « vendre la libre entreprise », contrairement à ce que des études universitaires documentent de manière très détaillée.

Les milieux d’affaires durement éprouvés auront « du mal à rivaliser avec un Eldridge Cleaver ou même un Charles Reich pour retenir l’attention des lecteurs », ou avec « l’ultralibéral Jack Newfield, qui a écrit dans le journal New York que le besoin fondamental de notre pays est de « redistribuer la richesse ».

L’horreur, l’horreur !

C’est peu après qu’a été entreprise une redistribution des richesses encore plus poussée au profit des très riches, en partie influencée par le mémorandum de Powell, même si le processus était déjà engagé indépendamment grâce à la direction idéologique des principales sources de Powell, notamment Milton Friedman. Les désordres des années 70 ont fourni aux gourous du néolibéralisme l’occasion d’aller au-delà de la destruction de l’économie chilienne, comme ils étaient alors en train de le faire (le crash est survenu peu après), pour appliquer leurs doctrines aux États-Unis et au Royaume-Uni, ainsi que dans une grande partie du monde.

Le mémorandum de Powell offre un aperçu intéressant de la mentalité de la Chambre de Commerce. La philosophie de base est digne d’un enfant gâté de 3 ans qui possède tout ce qu’on peut imaginer, mais qui pique une colère si quelqu’un prend une seule bille d’une collection dont il avait oublié l’existence. Avoir pratiquement tout ne suffit pas. On ne peut pas nous empêcher de vouloir satisfaire la « vile maxime des maîtres de l’humanité : Tout pour nous et rien pour les autres », une maxime qui semble s’appliquer « à tous les époques du monde », comme l’a observé Adam Smith.

Il n’a pas fallu longtemps pour que la prise de pouvoir des maîtres soit reconnue. En 1978, le président de l’UAW, Doug Fraser, s’est retiré d’une commission mixte syndicats-patronat organisée par Carter, dénonçant les chefs d’entreprise pour avoir « entrepris de mener une guerre de classe unilatérale dans le pays — une guerre contre les travailleurs, les chômeurs, les pauvres, les minorités, les très jeunes et les très vieux, et même de nombreux membres de la classe moyenne de notre société », et pour avoir « brisé et mis au rebut le fragile contrat tacite qui existait auparavant à l’époque de la croissance et du progrès », l’âge d’or de la fragile collaboration de classe.

Et puis, on est passé à une véritable guerre des classes des années néolibérales.

Les partis politiques se sont mis au diapason de cette offensive des entreprises et ont contribué à l’accélérer. Les Démocrates ont abandonné leur modeste engagement envers les travailleurs pour devenir le parti des riches professionnels et de Wall Street. Les Républicains modérés, qui ne se différenciaient guère des Démocrates libéraux, ont disparu. Aujourd’hui, on ne les considèrerait même pas comme des RINO [Republicans In Name Only : abrégé en RINO, est un terme péjoratif qui désigne au sein du Parti républicain américain les membres soupçonnés de « libéralisme », social, à l’opposé du conservatisme dominant, NdT]. Les dirigeants du parti ont bien compris qu’ils ne pouvaient pas gagner des voix sur la base de leurs politiques actuelles de servilité abjecte envers les super-riches et le secteur des entreprises et qu’ils devaient donc détourner l’attention des électeurs vers ce que l’on appelle les « questions culturelles ». Ce processus a commencé avec la stratégie du Sud de Nixon [« stratégie du sud » ou « stratégie sudiste » désigne la stratégie mise en place par le Parti républicain afin de séduire l’électorat blanc du Sud des États-Unis qui votait traditionnellement démocrate, NdT], conçue pour faire passer les votes pour les Démocrates du Sud vers un vote républicain grâce à des appels du pied racistes, qui se sont transformés en vociférations sous Reagan. Ils ont également reconnu qu’en faisant semblant de s’opposer vigoureusement à l’avortement, ils pouvaient attirer le vote des évangéliques et des catholiques. Et puis on en est arrivé aux armes à feu, et à tout le reste du système actuel de tromperie. Pendant ce temps, dans les coulisses, le Parti poursuivait la Vile Maxime avec détermination.

Alors que les Démocrates avaient livré les travailleurs à leur ennemi de classe, il restait encore des obstacles à cet assaut. Les Reaganites ont compris la nécessité de priver leur ennemi de tout moyen de défense. Comme l’a fait Thatcher en Angleterre, leur première étape a été une attaque majeure contre le travail, ouvrant la porte au monde des affaires pour intensifier la guerre contre les travailleurs reprise à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Clinton y a coopéré, avec ses politiques de mondialisation néolibérale, conçues pour maximiser les profits des entreprises et fragiliser plus encore le monde du travail.

Trump a été très clair sur son intention de « drainer le marais » en détruisant la fonction publique non partisane qui est le fondement de tout ce qui ressemble à une démocratie.

Il ne devrait pas être nécessaire de passer une nouvelle fois en revue les conséquences, depuis le « transfert » de quelque 50 000 milliards de dollars vers les coffres des 1% les plus riches jusqu’aux nombreuses autres réussites de la guerre des classes à laquelle il n’y a guère de limites. Le taux de mortalité en est une illustration révélatrice : « à partir des années 1980, les États-Unis ont commencé à prendre du retard sur leurs homologues » en matière de mortalité, atteignant plus d’un million de décès supplémentaires pour 2021. L’augmentation de la mortalité depuis une demi-douzaine d’années est sans précédent, si on met à part les guerres et la peste. C’est également depuis 1980 environ que les coûts des soins de santé aux États-Unis ont commencé à se démarquer radicalement de ceux des pays comparables, rencontrant dans le même temps des résultats parmi les plus mauvais.

D’autres dimensions révèlent des écarts similaires par rapport à la norme— les taux d’incarcération, pour ne citer que cela. Dans les années 1970, ceux-ci aux États-Unis se situaient dans la fourchette des pays comparables. Aujourd’hui, ils sont 5 à 10 fois plus élevés, ce qui est une autre indication de l’effondrement de la société.

Au cours de ces années-là, les Républicains ont pratiquement abandonné toute prétention à être un parti parlementaire normal, à un point tel que les analystes politiques de longue date en restent stupéfaits. Thomas Mann et Norman Ornstein de l’American Enterprise Institute qualifient l’ancien parti d’« insurrection radicale » qui a abandonné les procédures parlementaires normales. Certains vont plus loin. Edward Luce, analyste politique confirmé du Financial Times de Londres, écrit : « Au cours de ma carrière, j’ai couvert l’extrémisme et les idéologies violentes dans le monde entier. Je n’ai jamais rencontré une force politique plus nihiliste, plus dangereuse et méprisable que les Républicains d’aujourd’hui. Rien de comparable ». Son propos est partagé par l’ancien directeur de la CIA Michael Hayden.

Mann et Ornstein attribuent le déclin brutal du GOP à la militarisation du parti par Newt Gingrich, qui l’a transformé en un instrument permettant de conserver le pouvoir par tous les moyens. Le processus s’est accéléré sous Mitch McConnell, de façon à peine voilée. L’élection d’Obama a fourni une nouvelle source de grain à moudre pour la composante suprématiste blanche qui s’est consacrée à tout le processus visant à détourner l’attention vers les « questions culturelles », en encourageant les revendications liées au « Grand Remplacement ».

Il est tout à fait surprenant de voir le résultat de ce qui est arrivé aux vestiges de ce qui était autrefois un authentique parti politique. À l’heure actuelle, les compétences pour siéger au Congrès sont à peu près réduites à voter « non », suivant ainsi les ordres de McConnell et à effectuer des voyages occasionnels à Mar-a-Lago pour cirer les pompes de Trump.

L’assise populaire a été impactée par le déclin, notamment pendant les années où Trump a été vénéré. Quelque 70 % de ses membres estiment que l’élection de 2020 a été volée. Deux tiers « pensent que les changements démographiques du pays sont orchestrés par des « dirigeants libéraux qui tentent activement de tirer parti de leur pouvoir politique en remplaçant les électeurs blancs plus conservateurs » », théorie du Grand Remplacement qui, il n’y a pas si longtemps, était réservée à une frange néonazie. La moitié des Républicains pensent que « les responsables démocrates sont impliqués dans des filières de trafic sexuel d’enfants ». L’histoire, quasi invraisemblable, perdure.

Le plus inquiétant est la faible préoccupation à l’égard du réchauffement climatique, reflet du négationnisme des dociles dirigeants depuis le coup de force des frères Koch qui, en 2009, a réussi à mettre fin à la timide évolution dans le bon sens sous McCain. Dans ce contexte, la choquante couardise des dirigeants du GOP risque de tous nous tuer si le parti reprend le pouvoir – peut-être de façon permanente, en tant que parti minoritaire, si leurs efforts radicaux pour saper la démocratie aboutissent. Et avec une Cour suprême profondément réactionnaire, c’est ce qui pourrait bien arriver.

Si cela se produit, nous pouvons déjà deviner ce qui nous attend. Trump a été très clair sur son intention de « vider le marais » en détruisant la fonction publique non partisane qui est le fondement de tout ce qui ressemble à une démocratie. Les récentes conférences de Budapest et de Dallas, au cours desquelles la Conservative Political Action Conference (CPAC)—le noyau dur du GOP—était la vedette, ont montré très clairement vers où l’organisation se dirige. Son guide est Viktor Orbán, dont le gouvernement raciste nationaliste chrétien protofasciste a été salué comme l’idéal pour le futur. Pour le monde, le projet de Trump de construire une alliance d’États réactionnaires violents est susceptible d’être conforté. Et le pire de tout, c’est que le monde s’acheminera vers un désastre terminal tandis que les profits déferleront sur les entreprises de combustibles fossiles et les banques qui investissent dans ces entreprises.

Avec un peu de recul, il faut bien admettre que les partis politiques américains sont principalement des organisations qui produisent des candidats, laissant peu de place à l’initiative populaire et dont la participation se borne à pousser un levier à intervalles de quelques années.

La période actuelle des primaires en fournit une bonne illustration. Un candidat organise un événement dans une ville, se présente et dit « voilà ce que je vais faire pour vous ». Il est même possible que certains y croient. Puis ils rentrent chez eux et décident comment ils vont voter.

Supposons que nous vivions dans une société démocratique. Les habitants de la ville tiendraient des réunions au cours desquelles ils décideraient de leurs priorités pour les élections à venir. Ils pourraient décider d’inviter un candidat donné à assister à une réunion de la ville pour écouter les propositions sur lesquels ils se sont mis d’accord, et celui-ci y souscrirait ou pas. Les accepter pourrait vouloir dire que le candidat est désormais retenu.

Des mesures plus sérieuses en faveur de la démocratie iraient bien au-delà du cadre limité de la sphère politique, mais même des mesures aussi modestes que celles-ci ne se profilent guère à l’horizon.

Heureusement, des changements majeurs sont à portée de main dans ce qui reste une société très libre par rapport à d’autres. Mais les nouvelles possibilités doivent atteindre les esprits et être fermement mises à profit. Nous ne saurions trop insister sur le fait qu’aujourd’hui, c’est littéralement notre survie qui est en jeu.

Les Républicains sont beaucoup moins divisés que les Démocrates quand on en vient à la culture. Est-ce la raison pour laquelle le GOP tient tant aux combats culturels et sociaux dans sa tentative de retour au pouvoir ?

Le GOP a un problème depuis qu’il s’est débarrassé de ses éléments les plus libéraux et qu’il a adopté le projet néolibéral de Powell-Friedman et consorts depuis le début des années 70, gagnant en puissance avec Reagan. Pour le dire de façon simple, on ne peut pas aller vers les électeurs en leur disant : « Je vais vous détrousser et détruire tous vos systèmes d’assistance, alors votez pour moi. » Même un manipulateur politique comme Trump ne peut pas faire ça. Il doit se présenter avec une bannière dans une main où il est écrit « Je vous aime », tandis que de l’autre main il vous poignarde dans le dos grâce aux programmes législatifs réels.

La solution, ce sont les guerres culturelles destinées à détourner l’attention des questions politiques. Et ce qui fonctionne auprès de la population ciblée est assez clair : suprématie blanche, nationalisme chrétien, pas d’avortement, beaucoup d’armes à feu, plus aucune école publique qui perturbe les enfants blancs en leur enseignant l’histoire ou les bases de la biologie, pas d’éducation publique du tout parce qu’elle est dirigée par des obsédés sexuels et des marxistes. Ou encore ce qui pourra être concocté par la suite, peut-être par QAnon, qui est de plus en plus souvent la source des « idées » de l’organisation.

Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour trouver des idées qui marchent. Il y en a un grand nombre qui sont profondément ancrées dans la tradition américaine. C’est ce qu’ont compris les penseurs de la Cour Roberts [La Roberts Court est la période actuelle de la Cour suprême des États-Unis qui depuis 2005 est dirigée par John Roberts en tant que juge en chef, NdT]. Comme le juge Alito l’a observé dans sa décision d’annuler Roe v. Wade, il y a peu de choses qui soit en faveur des droits des femmes dans l’histoire et la tradition américaines. Assurément, les fondateurs ou les auteurs du 14e amendement ne s’en souciaient guère. Ainsi, les formes pratiques d’« originalisme » qui sont récemment devenues une doctrine judiciaire ne fournissent aucun fondement à la décision Roe « outrageusement erronée ».

Il en va de même pour beaucoup d’autres choses. Lorsque j’étais étudiant dans une université de l’Ivy League, il y a 75 ans, les cours qui abordaient la théorie de l’évolution commençaient souvent par une mise en garde précisant qu’on n’était pas obligé d’y croire, mais qu’on devait savoir ce que pensaient certaines personnes.

La volonté de supprimer l’enseignement public a été un élément central de l’effort néolibéral plus général visant à atomiser la population et à détruire les liens sociaux.

Les sondages récents ont été applaudis par ceux qui espéraient quelques progrès dans ce domaine, mais les résultats réels racontent une histoire bien plus complexe. L’une des études les plus détaillées, commanditée par la fondation pro-science People for the American Way, montre que « au sein de la majorité des Américains favorables à l’évolution, 20 % disent que les écoles ne devraient enseigner que l’évolution, sans aucune mention du créationnisme ». Mais non pas l’évolution — ou la « théorie de l’évolution », comme on l’appelle. « Pour faire simple, ce sondage montre que la plupart des Américains croient que Dieu a créé l’évolution », a déclaré Ralph G. Neas, président de la fondation.

Sur ce point, comme sur bien d’autres, les États-Unis restent à bien des égards une société pré-moderne, facilement séduite par des « guerres culturelles » bien ficelées. Cela deviendra très probablement encore plus vrai à l’avenir, alors que le GOP poursuit ses efforts totalitaires pour restreindre ce que les enfants sont autorisés à lire et ce que les bibliothèques sont autorisées à acheter, les lois qui ont un large effet dissuasif allant au-delà de leur application directe.

De tels efforts pour étrangler la liberté intellectuelle sont susceptibles d’être renforcés par les penchants médiévaux de l’actuelle Cour suprême, révélés par des décisions récentes qui sapent la clause d’établissement de la Constitution [Dans la loi des États-Unis, la clause d’établissement du premier amendement de la Constitution des États-Unis, ainsi que la clause de libre exercice de cet amendement, forment le droit constitutionnel à la liberté de religion, NdT] en obligeant à adhérer à une doctrine religieuse.

Ces décisions épousent de fait la conception du juge Alito qui veut que les religieux constitueraient un groupe persécuté dans notre société laïque, à laquelle il faut apprendre à respecter la liberté de religion.

Dans la société américaine issue de l’imagination débordante du juge Powell, les religieux sont peut être aussi sévèrement persécutés que le monde des affaires.

La volonté de supprimer l’enseignement public a été un élément central de l’effort néolibéral plus général visant à atomiser la population et à détruire les liens sociaux. Elle a causé un grave préjudice à ce qui avait été une contribution américaine majeure à la démocratie : l’éducation publique à grande échelle. Il s’agit de bien plus que d’éducation. Les écoles publiques créent des collectivités qui participent au bien commun, contribuant ainsi à instaurer une société démocratique florissante. Ce n’est pas le but recherché par une âpre guerre des classes.

La meilleure façon de détruire une institution publique est de la priver de financement. Cela conduit inévitablement à l’échec et par conséquent à la grogne du public, ce qui rend l’institution susceptible d’être privatisée afin qu’elle soit sous le contrôle d’un pouvoir privé qui n’a pas de comptes à rendre. Avec une superbe ironie, on appelle cela « rendre l’institution au peuple ».

La réduction du financement concerne les salaires des enseignants. L’Economic Policy Institute, qui suit ces questions, rapporte qu’« en 2021, la pénalisation salariale relative des enseignants – c’est-à-dire la différence de salaire entre les enseignants et les autres professionnels ayant suivi une formation universitaire – a atteint un niveau record de 23,5 %. La pénalisation financière à laquelle les enseignants sont confrontés décourage les étudiants de l’enseignement supérieur à embrasser la profession. Il est également difficile pour les districts scolaires de garder les enseignants actuels dans les salles de classe. »

Ce n’est pas un mince problème. Le Bureau of Labor Statistics rapporte qu’ « environ 300 000 éducateurs et personnels des écoles publiques ont quitté le terrain entre février 2020 et mai 2022. Et un pourcentage alarmant de 55 % des éducateurs ont indiqué qu’ils pourraient quitter leur profession ou prendre une retraite anticipée, selon une enquête de la National Education Association.»

Le harcèlement à l’encontre des enseignants et des conseils scolaires contribue à rendre la profession intenable, et à atteindre l’objectif à long terme d’éliminer l’enseignement public. Ce serait une contribution supplémentaire à l’atomisation et à l’abrutissement de la population, rendant les gens plus sensibles au contrôle et à « l’endoctrinement des jeunes », et permettrait ainsi d’empêcher une autre crise démocratique venue de la population.

La gauche du parti démocrate contribue à sa manière à l’exploitation par le GOP des « questions culturelles ». La politique de classe, les droits des travailleurs et même les questions sociales et économiques ont été assez généralement mis de côté au profit des préoccupations identitaires. Ces éléments sont importants en soi, mais nous ne devons pas être aveugles aux conséquences résultant du transfert des préoccupations traditionnelles de la gauche, ni aux répercussions sur la population en général de la façon dont ces préoccupations justifiées sont parfois exprimées.

Les liens qui unissent depuis longtemps le parti républicain aux grandes entreprises montrent des signes de tensions profondes en matière de culture et de questions sociales. Quelle est la probabilité que nous soyons témoins d’un divorce entre les deux entités ? Et quelles pourraient être les ramifications politiques de cette dissociation ?

C’est, à mon avis, peu probable. Je pense que les maîtres de l’humanité comprennent très bien où se situent leurs intérêts et continueront de soutenir les composantes pro-business au sein des deux partis, faisant fi des discours qui, selon eux, ne devraient pas se traduire en décisions politiques. Un tel soutien peut être considérable au lendemain de décisions de la Cour suprême qui imposent peu de limites quant à l’achat d’élections (Buckley v. Valeo, Citizens United), qui n’est qu’un des moyens par lesquels les maîtres peuvent s’assurer que leurs propres intérêts « sont plus que jamais pris en compte ».

Depuis 40 ans, on assiste à une lutte des classes aux États-Unis, et c’est un combat unilatéral. Cependant, certaines évolutions politiques en cours ces dernières années indiquent qu’il ne s’agit plus d’une lutte des classes à sens unique. Êtes-vous d’accord avec cette évaluation globale de la politique de classe aux États-Unis ?

La guerre des classes est incessante, mais son caractère unilatéral peut varier. Pour de nombreuses raisons historiques, les États-Unis ont compté une classe d’affaires très consciente de ses droits et exceptionnellement puissante, ce qui explique la violence et la brutalité de l’histoire syndicale du pays et le manque d’avantages sociaux, désormais exacerbé en termes comparatifs. La période du New Deal a constitué une pause, qui a duré jusque dans les années 1970, période de transition, et a conduit à une reprise en force de la guerre des classes. Ces dernières années, on assiste à un regain d’engagement populaire en faveur d’une certaine forme de social-démocratie, en partie grâce au leadership très efficace de Bernie Sanders, en partie grâce à des mouvements populaires qui se sont créés spontanément. Ces changements ont quelque peu atténué la sauvagerie de la guerre de classe néolibérale, mais jusqu’à présent, il n’y a pas eu de percée majeure. Même les initiatives soutenues par la population, comme celle qui consiste à se joindre au reste du monde pour garantir des soins de santé, ce qui constitue le strict minimum pour une société civilisée, n’ont pas été en mesure de vaincre les pressions implacables des entreprises.

La situation politique est déplorable et risque fort d’empirer en novembre si le GOP parvient à prendre le pouvoir.

Ces pressions atteignent parfois des niveaux étonnants. Une illustration actuelle en est la législation adoptée dans les États gouvernés par le GOP visant à punir les banques qui cherchent à sauver la société humaine de la destruction en réduisant les investissements dans les combustibles fossiles. Il est difficile de trouver les mots appropriés pour décrire de tels cas de délire capitaliste qui deviennent complètement hors de contrôle.

Même si c’est à contrecœur, certains segments du monde des affaires prennent des mesures qui reflètent les préoccupations de la population en matière de survie. Néanmoins, je pense que ce n’est pas suffisant pour provoquer une rupture entre les maîtres et l’organisation politique qui les a le plus souvent loyalement servis.

Le projet de loi de réconciliation Schumer-Manchin, que Biden a signé, a permis de réaffirmer l’idée que les politiques de transformation sont extrêmement difficiles à mettre en œuvre dans le cadre de ce système bipartite, même lorsque les Démocrates sont aux commandes et que l’avenir de l’humanité est en jeu. Bien entendu, les États-Unis restent à bien des égards une nation conservatrice, au point que les Démocrates pensent qu’ils doivent être modérés, sinon ils disparaîtront. Que pensez-vous de la situation politique relative à la loi sur la réduction de l’inflation ?

Il y a longtemps, on a constaté que les États-Unis étaient fondamentalement un État à parti unique : le parti des affaires, avec deux factions, les Démocrates et les Républicains. Aujourd’hui, il n’y a qu’une seule faction : les Démocrates. Les Républicains peuvent difficilement être considérés comme un authentique parti parlementaire. C’est devenu très explicite dans le cadre de la gouvernance de McConnell. Lorsque Obama a pris ses fonctions, McConnell a clairement indiqué que son objectif premier était de faire en sorte qu’il ne puisse pratiquement rien accomplir, afin que les Républicains puissent revenir au pouvoir. Lorsque Biden a été élu, McConnell a réitéré cette position avec encore plus de force. Et il s’est montré à la hauteur. Sur pratiquement tous les sujets, le GOP s’oppose à 100 %, même lorsqu’il sait que la législation est populaire et qu’elle serait très utile à la population. Avec une poignée de Démocrates de droite se joignant à l’opposition systématique du GOP, la plate-forme de Biden a été très fortement amoindrie. Il aurait peut-être pu faire plus, mais on lui reproche injustement, je pense, l’échec de ce qui aurait été des programmes constructifs, dont on avait cruellement besoin. Cela inclut le programme de Biden sur le climat, inadéquat certes mais bien meilleur que tout ce qui l’a précédé, et s’il est adopté, ce sera un tremplin pour aller plus loin.

Le système électoral a beaucoup de défauts, mais dans ce cas précis, je ne pense pas que Biden disposait de beaucoup plus d’options. Le projet de loi final – la loi sur la réduction de l’inflation – a été adopté avec l’accord de Joe Manchin, alors que ce dernier était mort de rire. Kyrsten Sinema a également apporté sa pierre à l’édifice au profit du secteur des fonds d’investissement privés, dont on connaît le caractère hautement prédateur.

La loi a quelques bons côtés. C’est mieux que rien, voire même nettement mieux, estiment certains analystes crédibles.

La situation politique est déplorable et risque fort d’empirer en novembre si le GOP parvient à prendre le pouvoir. Il est probable que la situation va tellement empirer qu’elle menacera littéralement la survie de l’unité de la nation, « une chose qu’aucune personne sensée ne peut contester », pour citer l’estimable juge Powell.

C.J. Polychroniou est économiste politique/scientifique politique, auteur et journaliste. Il a enseigné et travaillé dans de nombreuses universités et centres de recherche en Europe et aux États-Unis. Actuellement, ses principaux intérêts de recherche portent sur l’intégration économique européenne, la mondialisation, le changement climatique, l’économie politique ainsi que la politique des États-Unis et la déconstruction du projet politico-économique du néolibéralisme. Il contribue régulièrement à Truthout et est membre du Public Intellectual Project de Truthout. Il a publié de nombreux livres et plus de 1000 articles qui sont parus dans une variété de revues, de magazines, de journaux et de sites d’information populaires. Nombre de ses publications ont été traduites en plusieurs langues étrangères, notamment en arabe, chinois, croate, espagnol, français, grec, italien, néerlandais, portugais, russe et turc. Ses derniers livres sont Optimism Over Despair : Noam Chomsky On Capitalism, Empire, and Social Change (2017); Climate Crisis and the Global Green New Deal : The Political Economy of Saving the Planet (avec Noam Chomsky et Robert Pollin comme principaux auteurs) ; The Precipice : Neoliberalism, the Pandemic, and the Urgent Need for Radical Change, une anthologie d’entretiens avec Chomsky publiée à l’origine sur Truthout et rassemblée par Haymarket Books ( 2021); et Economics and the Left: Interviews with Progressive Economist (2021).

Source : Truthout, C.J. Polychroniou, NoamChomsky, 27-08-2022

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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