
Par Arezki Ighemat, Ph.D in economics
Master of francophone literature (USA)
« Une société qui ne lit pas est une société facile, prête à
l’asservissement » (Amin Zaoui, Lire en Algérie, dites-vous ?,
Liberté, 7 Août, 2020).
« En l’absence des intellectuels critiques, ceux qui osent dire, qui osent
proposer, qui osent critiquer, qui osent bousculer la fausse quiétude, la
société ne fait que retarder la sédition à un autre jour » (Un incendie au
paradis : femmes, religions et cultures, Tafat Editions, 2016, p.131).
“Ce qui nous manque, à cette vie intellectuelle, depuis l’indépendance, c’est
le courage de penser. La liberté de penser. L’audace de dire le non-dit »
(Un incendie au paradis : femmes, religions et cultures, Tafat Editions, 2016,
p. 131).
Que ce soit dans ses romans, ses essais ou ses chroniques, Amin Zaoui est un véritable anatomiste, ou si on préfère, un sociologue de la société algérienne qui n’épargne ni la base de la pyramide sociale, ni son sommet. Pour lui, tous les sujets sociétaux doivent être mis sur la table et disséqués pour en connaître les tenants et les aboutissants. Aucun sujet ne doit être tabou : les comportements sociaux, la religion, la politique, la culture, les traditions, les nouvelles technologies, la littérature, bien sûr. Rien ne doit être mis sous le tapis. Zaoui est un écrivain qui vit dans sa société, avec sa société, et pour le mieux-être de sa société. Il est constamment en train de tâter le pouls de la société algérienne, et de la société maghrébine et moyen-orientale en général. Il parle de ses avancées mais il n’hésite pas à indiquer ses retards et les crises qu’elle traverse de façon récurrente. Il ne critique pas pour le plaisir de critiquer, mais pour appeler la société—en bas comme en haut—à prendre conscience de ses tares, à se mettre ou remettre en question et à prendre les mesures nécessaires pour les corriger. Il est impossible, bien sûr, de résumer, en un seul article, toute la pensée et l’œuvre d’Amin Zaoui, tant elle est nombreuse et variée—il faudrait un livre ou peut-être plusieurs pour le faire—mais nous tenterons de citer quelques-unes de ses idées-phares extraites de quelques-uns de ses écrits. Ainsi, les idées que nous citerons dans cet article ne sont donc qu’un échantillon qui n’inclut pas toutes celles qu’il développe dans toutes ses œuvres.
Nous avons déjà eu l’occasion, dans un article précédent que nous lui avions consacré, à l’occasion de la sortie de son récent essai « Les griffes de l’écrivain » dont l’idée maîtresse est que l’écrivain, même s’il sort souvent ses « griffes » pour critiquer certains aspects de la société, il ne le fait pas avec le dessein malin de porter préjudice à cette société. Dans le présent article, nous reprendrons les idées qu’il développe dans son ouvrage intitulé « Un incendie au paradis : femmes, religions et cultures » publié par Tafat Editions en 2016 ainsi que dans certaines de ses chroniques hebdomadaires dans les journaux algériens. Ainsi que nous l’avons déjà dit, Amin Zaoui parle de tous les aspects de la vie sociale sans restriction aucune, même ceux qui, pour certains, sont considérés comme intouchables. Dans « Un incendie au paradis : femmes, religions et cultures », Zaoui explique pourquoi il écrit : « [Ce livre est] une voix de l’intérieur, d’un témoin qui vit dans une société gangrénée par le fanatisme religieux, par la haine contre les femmes, par le refus de la modernité et de la laïcité. Il cherche, par ses approches, ses sujets proposés, analysés ou questionnés, à élargir le champ de la liberté de penser, la liberté de questionner, la liberté d’écrire, la liberté de lire.
En somme, le partage » (Amin Zaoui, Un incendie au paradis : femmes, religions et cultures, Tafat Editions, 2016, pp. 7 et 8). Dans ce passage, Zaoui indique qu’il approche la société et ses maux de l’intérieur, un peu à la manière d’un sociologue, d’un anthropologue, voire d’un archéologue. Concernant les langues—qui soulèvent une grande polémique ces derniers mois, notamment avec l’introduction de la langue anglaise dans l’éducation—Amin Zaoui écrivait déjà (c’était en 2016, avant la controverse actuelle) : « Les puristes réclament la « foçha » (langue classique) et parlent la « darja » (dialecte) ! Les opportunistes politiques défendent l’arabe et envoient leurs enfants dans les écoles françaises ! Nous sommes dans une société intellectuellement hypocrite. Perfide. Sournoise. Fausse ! » (Amin Zaoui, Un incendie au paradis : femmes, religions et cultures, Tafat Editions, 2016, p 50). Sur le faux conflit entre « foçha » et « darja », Zaoui écrit : « Sans la darja, la langue arabe est condamnée à vivre dans la liturgie. Pour qu’elle se libère de sa mémoire religieuse, la langue arabe est dans l’obligation de se jeter dans le bain de la darja ! La darja est la bouée de sauvetage pour l’arabe. Sans la darja, l’arabe mourra. Disparaîtra de la vie sociale, de la vie du quotidien » (Amin Zaoui, Un incendie au paradis : femmes, religions et cultures, Tafat Editions, 2016, p. 50).
Sur le lien étroit—trop étroit dirait-il—entre langue et religion, Zaoui écrit : « Bien que l’arabe soit une langue d’avant l’Islam, cette religion s’est accaparée d’elle. La religion islamique a confisqué la langue arabe. Et les religieux aujourd’hui ont fait d’elle leur fonds de commerce politique. Dès qu’on parle la langue arabe, on est automatiquement dans l’imaginaire socioculturel, dans un discours religieux. Bien qu’elle soit une belle langue, l’arabe demeure une langue non cultivée ou peu cultivée. La langue arabe classique est de plus en plus fatiguée par le religieux politique et le conservatisme. Elle est coupée du monde, ne puisant que dans son passé glorieux » (Amin Zaoui, Un incendie au paradis : femmes, religions et cultures, Tafat Editions, 2016, p. 50). Sur le faux débat sur les langues qui court ces derniers temps en Algérie, Zaoui écrivait déjà en 2016 (il y a donc dix ans) : « Chez nous en Algérie, ce n’est ni l’arabe ni le français qui est menacé, c’est plutôt la langue tamazight, qui subit toutes les tortures de l’histoire.
Toutes les marginalisations, les condamnations de la part de ceux qui ont « fabriqué » l’histoire à leur taille » (Amin Zaoui, Un incendie au paradis : femmes, religions et cultures, Tafat Editions, 2016, p. 51). A propos de la langue française—que les autorités algériennes veulent remplacer par la langue anglaise—Zaoui souligne que cette langue a pénétré la société algérienne qui se l’a appropriée et qui l’a adoptée et adaptée : « Dans la nouvelle écriture littéraire d’expression française, comme dans les textes accompagnateurs de la caricature algérienne, de même dans la presse quotidienne, le français de plus en plus s’algérianise. S’enracine dans les parlers régionaux. La langue française dans les nouveaux textes algériens, s’ouvre sur des musicalités locales, des nouvelles sonorités, d’autres architectures textuelles » (Amin Zaoui, Un incendie au paradis : femmes, religions et cultures, Tafat Editions, 2016, p. 84). Sur son bilinguisme—le fait d’écrire aussi bien en arabe qu’en français—Zaoui précise : « J’écris en arabe pour libérer cette langue et j’écris en français pour me libérer » (Amin Zaoui, Un incendie au paradis : femmes, religions et cultures, Tafat Editions, 2016, dernière page de couverture du livre).
S’agissant de la place de la femme dans la société algérienne, Amin Zaoui écrit : « Le musulman est atteint de la maladie appelée « maladie de la femme » ! La mère, la sœur, l’épouse, la tante, la cousine, la fille… elles sont la cause de tous les maux de la société ! La femme est la sœur de Satan ! Elle est la mère de Satan ! Elle est la tentation ! Elle est la cause de toutes les faillites dans la vie de l’homme ! Elle est le mal ! Son corps est une catastrophe naturelle qui frappe les hommes, menace leur existence et leur raison d’être, si raison existe ! » (Amin Zaoui, Un incendie au paradis : femmes, religions et cultures, Tafat Editions, 2016, pp. 80-81). Sur la lecture et le fait que ni les dirigeants politiques, ni, a fortiori, le peuple, ne lisent les écrivains de leur pays, Zaoui écrit : « Pourquoi les Algériens ne lisent-ils pas, ou peu ? Le peuple est à l’image de sa classe politique. A l’image de ses dirigeants, ses roitelets. Et parce que la classe politique ne lit pas, le peuple suit son modèle […] C’est rare, ou plutôt c’est anormal, dans un pays où tout est normal, de tomber sur un politique, un haut responsable en exercice, qui fréquente les bibliothèques » (Amin Zaoui, Un incendie au paradis : femmes, religions et cultures, Tafat Editions, 2016, p. 110). Il en est de même pour le théâtre et le cinéma, que ni les dirigeants politiques, ni le peuple ne fréquentent : « La classe politique, les hauts responsables du sérail, hormis le jour de la générale, personne ne franchit le seuil du théâtre ou celui d’une salle de cinéma, si salles de cinéma existent-elles encore ! Et parce que les têtes d’affiche de la classe politique ne fréquentent ni le théâtre, ni le cinéma, le peuple, selon la tradition arabo-musulmane, est à l’image de ses roitelets, celles de l’opposition comme celles d’el Mouwalat » (Amin Zaoui, Un incendie au paradis : femmes, religions et cultures, Tafat Editions, 2016, p. 110). Plus largement parlant, les citoyens et les dirigeants des pays maghrébins et moyen-orientaux ne lisent pas : « Une évidence : la lecture est le dernier souci des sociétés arabes et nord-africaines. Une autre certitude : l’absence de lecture créative arrange excellement les régimes politiques et religieux en place.
Une société qui ne lit pas est une société facile, prête à l’asservissement » (Amin Zaoui, Lire en Algérie, dites-vous ?, Liberté, 7 Août, 2020). Hannah Arendt dit un peu la même chose pour un peuple qui ne croit plus en quoi que ce soit dans un pays : « Un peuple qui ne peut plus croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez ». Parlant de la politique et, en particulier du climat de peur et de répression qu’instaurent certains régimes politiques au Maghreb et au Moyen-Orient, restreignant les libertés individuelles et collectives, Zaoui dira : « C’est ce que l’on observe fréquemment dans les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord : l’Etat, parlant au nom du pouvoir, travaille à diffuser une culture de ‘l’intimidation’, en fabriquant des ennemis, réels ou imaginaires, pour en faire des boucs émissaires auxquels il peut s’accorder le droit de réprimer, de surveiller, et de restreindre les libertés individuelles […]
Dans les sociétés et les peuples qui vivent sous le poids de la culture de la peur, le citoyen finit par devenir un être dressé, hautement domestiqué ! A mesure que la peur s’installe, ses rêves eux-mêmes se font petits, se rétrécissent, comme si le ciel de ses aspirations s’abaissait au-dessus de sa tête. Il ne rêve plus, il ne revendique plus ; il ne demande que l’essentiel : un peu de fourrage, un enclos, un toit, fût-ce dans la forme la plus rudimentaire. Il vient ainsi à troquer ce qu’il a de plus précieux—sa liberté et sa dignité—contre ce qu’on lui présente comme la sécurité : une sécurité qui n’est souvent que le visage poli de la soumission » (Amin Zaoui, La peur et la fabrique de la peur, L’Expression, 13 Août, 2026).
Les citations que nous avons évoquées dans cet article ne sont qu’une infime partie des idées combien plus nombreuses et plus riches développées par Amin Zaoui dans ses romans, essais et chroniques. Ce que nous n’avons pas pu exprimer ici, et qui ne peut s’apprécier qu’en lisant ses œuvres originales, c’est le style d’écriture de l’auteur qui est à la fois simple—des mots et des phrases très abordables—et agréable, mais tout aussi virulent et véridique. Pour apprécier beaucoup plus la forme et le fond de l’écriture d’Amin Zaoui, nous conseiller donc les lecteurs—ceux qui lisent encore–d’aller à la source et de découvrir par eux-mêmes le plaisir de lire un grand écrivain qui dit les vérités crues, même si celles-ci peuvent froisser et fâcher./



