
Par Arezki Ighemat, Ph. D in economics
Master of francophone literature (Purdue University, USA)
“One’s got to change the system or one changes nothing” (George Orwell,
Keep the Aspidistra Flying, Mariner Bookds, 1936).
“Don’t change the people, change the system” (Friedrike Fabritius, The
Brain-Friendly Workplace, Rowman and Littlefield, 2022).
Le 28 juillet 2026 sera une date marquante dans l’histoire politique algérienne. Ce jour-là, une femme, pour la première fois, fut élue comme présidente de l’Assemblée Nationale algérienne, la chambre basse du Parlement. Son nom est Khalida Benfedeche, médecin allergologue, membre du Comité Central du FLN (Front de Libération National), le parti vainqueur des élections législatives du 2 juillet dernier. Tout le monde ne peut que se réjouir d’une telle ascension, surtout lorsqu’on sait que les femmes algériennes—bien qu’elles aient fait d’énormes avancées dans notre pays au cours de ces dernières décennies, après avoir participé pleinement à sa libération—sont encore, dans beaucoup de domaines et secteurs, derrière les hommes.
Des pas gigantesques ont été, en effet, réalisés par les femmes dans les domaines de l’éducation, le monde du travail, et même certaines hautes sphères de l’Etat. Les femmes occupent aujourd’hui des postes dans l’enseignement, les ministères, les collectivités locales, les entreprises, les services de l’armée et de la sécurité nationale, et même certaines hautes institutions de l’Etat. D’un autre côté, à l’exception du pouvoir judiciaire où une femme a été nommée Présidente du Conseil Constitutionnel—en l’occurrence Madame Leila Aslaoui—aucune femme n’a occupé la première ou deuxième place dans les deux autres pouvoirs : le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. L’élection de Madame Benfedeche comme présidente de l’Assemblée Nationale ne peut donc qu’être accueillie avec la plus grande joie et fierté par les Algériens en général, et les Algériennes plus particulièrement. Madame Benfedeche, relativement jeune par rapport à l’âge moyen de nos dirigeants (44 ans seulement), et de surcroit, médecin-spécialiste en allergologie, une spécialité rare en Algérie, va, sans aucun doute, tenter d’insuffler un nouvel élan et une nouvelle façon de gérer les affaires législatives. Il faut rappeler que, jusqu’à présent, de l’avis de beaucoup d’analystes politiques, l’Assemblée Nationale n’a fait qu’entériner des textes de lois généralement préparés et ficelés à l’avance par le pouvoir exécutif.
Cependant, beaucoup d’analystes politiques sont pessimistes quant à la nature et à l’ampleur des changements que la nouvelle présidente—aussi dynamique et compétente qu’elle soit—pourra apporter au système de fonctionnement de l’Assemblée Nationale. Le changement radical que les Algériens attendent de cette élection est que l’Assemblée Nationale retrouve sa place à côté des pouvoirs judiciaire et exécutif et qu’elle ne soit plus—comme elle l’a été pendant 64 ans—une assemblée de « béni-oui—oui » (ou de « lève-la-main ») qui ne font qu’apposer leur estampille sur les lois déjà fabriquées dans d’autres sphères. De l’avis de la majorité des Algériens, les « supposés » débats et discussions ayant lieu au sein de l’Assemblée n’ont de raison d’être que celle de donner l’impression que les opinions des députés sont prises en considération et qu’elles contribuent à l’amélioration des projets de lois déposés à l’Assemblée. Cela ne veut pas dire, bien sûr, que, dans certains cas et pour certains projets de textes, il n’y a pas eu de petites concessions pour montrer, aux yeux du public, que la démocratie est appliquée à l’Assemblée Nationale.
Pour cette raison, cette sorte de « tradition » de « béni-oui-ouisme », beaucoup d’analystes politiques doutent que cette élection d’une femme jeune et très compétente, à elle seule, pourra changer le système de gestion de l’Assemblée Nationale. En effet, pour que l’impact de cette élection soit substantiel, il est nécessaire que les deux autres pouvoirs—les pouvoirs judiciaire et exécutif—arrêtent d’intervenir dans le déroulement normal du processus de discussions et de vote au sein de l’Assemblée Nationale. Et, pour que cela se produise, il faut un changement drastique dans la conception même du rôle, de la place et de l’équilibre des trois pouvoirs.
Ainsi que le souligne George Orwell dans la première épigraphe indiquée tout au début de cet article, « One’s got to change the system or one changes nothing » (Ou bien on change le système, ou bien on ne change rien). Ou, comme le dit encore plus directement Friedrike Fabritius dans la deuxième épigraphe, « Don’t change people, change the system » (Ne changez pas les personnes, changez le système). Pour beaucoup d’analystes politiques, ce changement au sein de l’Assemblée Nationale—l’élection d’une femme à la présidence de cette assemblée—a pour objectif d’attirer l’attention du public algérien, mais aussi et surtout, des diplomaties étrangères, sur un évènement qui devrait, en réalité, être considéré comme « normal »–l’ascension d’une femme à un haut poste de l’Etat. Pour ces analystes, le premier objectif est d’éloigner les yeux du public algérien des vrais évènements du pays—les incendies de forêts qui ravagent la nature, les harcèlements, emprisonnements, interdictions de sortie ou d’entrée du territoire national, le phénomène des haragas qui ne fait que s’aggraver de jour en jour, la hogra, etc.
Le deuxième objectif est de montrer aux diplomaties étrangères que l’Algérie est entrée dans une nouvelle phase de la démocratie et faire croire que la misogynie dont ils accusent souvent l’Algérie n’est pas réelle. C’est considérer que les diplomaties étrangères sont dupes et qu’elles croient ce que les gouvernements nationaux leur racontent. C’est oublier le proverbe algérien qui dit : « Mat tghetich chems bel gherbal » (on ne peut pas cacher le soleil avec un tamis), car les diplomaties étrangères peuvent voir à travers les trous du tamis. Un autre problème que soulève cette élection est que cette grande allergologue sera soustraite de son vrai métier, de son véritable milieu professionnel, qui est de soigner les malades des différentes et fréquentes allergies dont ils souffrent (asthmes, bronchites allergiques, allergies cutanées, allergies à l’environnement, etc). Certains diront que Madame Benfedeche pourra continuer à exercer son métier tout en assumant sa nouvelle responsabilité à l’Assemblée Nationale, comme cela devrait être le cas pour tous les députés. La réalité est que la responsabilité politique en Algérie est si absorbante qu’elle ne pourra pas consacrer le meilleur de son temps à son vrai talent. Sachant que le secteur de la santé est lui-même malade—contrairement aux discours qui clament que nous avons le meilleur système de santé au monde—éloigner une grande spécialiste de santé de son métier ne fera qu’accentuer la situation que connaît déjà le secteur de la santé aujourd’hui. La preuve que ce système est malade est que les hauts dignitaires de l’Etat, leurs familles et leurs alliés, se soignent à l’étranger pour des maladies passagères alors que les vrais malades, ceux qui ont réellement besoin de soins à l’étranger, en sont privés.
Encore une fois l’élection de Madame Benfedeche à la présidence de l’Assemblée Nationale est une nouvelle éminemment réjouissante pour le peuple algérien. La question que ce dernier se pose : pourra-t-elle–à elle seule, avec ses compétences et sa volonté de changement—changer le système de gouvernance au sein de l’Assemblée Nationale et, ultimement, le système de gouvernance du pays. Il y a beaucoup de raisons, disent les Algériens, d’en douter.



