L’anglais versus le français : une nouvelle guerre des langues est-elle déclarée en Algérie ? »

 

Par Arezki Ighemat, Ph.D in economics

Master of francophone literature (Purdue University, USA)

 

“Aucune langue n’est étrangère, à condition de pratiquer d’abord sa propre langue »

(Kateb Yacine, Minuit passé de douze heures : entretiens, 1949-1989, Editions Seuil, 1999, p. 345).

« […] elle [l’école] est la proie de la précipitation pédagogique, cela perdure depuis l’arabisation hâtive dans les années soixante-dix jusqu’à la ruée idéologique anti-pédagogique actuelle visant à évincer l’enseignement de la langue française et la remplacer par l’anglais […] Personne n’est contre l’enseignement de l’anglais, déjà enseigné depuis des décennies dans notre école. Mais l’enseignement d’une langue étrangère ou d’une quelconque autre langue doit se faire dans la réflexion et le calme, dans une vision pédagogique globale et réfléchie loin de toute charge idéologique opportuniste […] Avec cette précipitation idéologique et politicarde, viendra le jour où l’Algérien perdra le français et ne maîtrisera plus l’anglais ni ses langues nationales » 

(Amin Zaoui, Les  griffes de l’écrivain, Dalimen Editions, 20215, p. 363).

 

Le sujet de cet article n’est pas de parler de la manière d’enseigner les langues en Algérie. Cela relève de la compétence des linguistes et des pédagogues. Notre propos concerne les guerres récurrentes sur les langues qui posent la question « Quelle langue doit venir avant l’autre ?». Cette question, que les anglo-saxons appellent « The egg and chicken problem » (qui, de l’œuf ou de la poule, vient en premier ?) revient pratiquement à chaque rentrée scolaire en Algérie, et c’est encore le cas de la prochaine rentrée scolaire où on parle du « remplacement » du français par l’anglais dans le système éducatif.

Depuis l’indépendance, on a eu droit, en effet, à trois guerres linguistiques. La première fut celle de l’Arabe versus le Français : laquelle des deux langues devait avoir la primauté dans le système éducatif et dans le monde du travail ? Il y avait, d’un côté, les partisans d’une arabisation totale de l’éducation et, de l’autre, ceux qui prônaient le maintien du Français comme langue historiquement arrachée, ce que Kateb Yacine appelait « butin de guerre ». Les « francophones » étaient ainsi en faveur du maintien et de la généralisation du français dans toutes les sphères, à commencer par l’éducation ; les « arabophones » étaient pour une arabisation totale dans tous les domaines. Un compromis avait été trouvé en laissant finalement cohabiter les deux langues, tout en poursuivant le processus d’arabisation.

Ensuite, il y a eu la guerre entre l’Arabe et Tamazight : laquelle devait avoir le statut de langue nationale et officielle ? Pour les « arabophones », Tamazight n’est pas une langue écrite et scientifique et n’est parlée que dans quelques régions « marginales » du pays par comparaison à l’arabe qui serait une langue littéraire et scientifique. Amin Zaoui pense, au contraire, que cette guerre n’a pas lieu d’être et que la langue Amazigh a sa place à côté de la langue arabe : « Apprendre le Tamazight ne signifie en aucun cas faire barrage ou déclarer la guerre à la langue arabe, bien au contraire, apprendre le tamazight c’est renforcer la fraternité linguistique fertile en Algérie moderne. La langue arabe n’a rien à craindre, elle est bien adoptée, bien installée dans l’administration, dans l’école, dans la diplomatie, dans les médias, dans la religion. Le tamazight n’a pas à hésiter, l’avenir n’est qu’à deux […] La généralisation de l’enseignement de tamazight renforce la pluralité et la cohabitation linguistique dans notre pays. La pluralité linguistique est une richesse pour la démocratie et pour renforcer l’énergie de l’imagination collective »                                                                (Amin Zaoui, Les griffes de l’écrivain, Dalimen Editions, 2025, p. 163).

Après plusieurs décennies de revendications, la langue Amazigh a, finalement, obtenu le statut de langue nationale et officielle au même titre que l’arabe, tout au moins sur le plan constitutionnel. Depuis septembre 2022, une troisième guerre linguistique a été déclenchée avec la décision du gouvernement d’introduire l’anglais dans l’éducation. En juillet 2026, une décision du gouvernement parle de « remplacement » de la langue française par la langue anglaise à l’école qui débuterait avec la rentrée scolaire 2026. Cela signifie, en d’autres termes, que la langue anglaise serait la première langue étrangère et la langue française serait reléguée à la deuxième place. Cette troisième guerre voit ainsi s’affronter, d’un côté, les partisans du maintien de la langue française comme langue dominante, et les partisans de l’introduction et du renforcement de l’utilisation de la langue anglaise. Les premiers soutiennent que la langue française est un « héritage » qu’on ne peut pas « jeter », ou, comme le dit Kateb Yacine, un « butin de guerre » et qu’elle est parlée par une très grande partie de la population algérienne. Ce que confirme Amin Zaoui qui va jusqu’à donner un chiffre : « Sur le plan culturel, il faut être clair : la langue française est parlée, d’une façon ou d’une autre, par plus de 11 millions d’Algériens. Cette langue met les Algériens du pays en relation harmonieuse avec la communauté algérienne en France. Une langue de famille. Cette langue est porteuse d’une grande littérature, des générations successives d’écrivains de renommée internationale. Plus de 90% de nos archives sont écrites en français » (Amin Zaoui, Les griffes de l’écrivain, Dalimen Editions, 2025, p/ 80). Les partisans du maintien de la prééminence du français ajoutent qu’il sera, par ailleurs, très difficile pour le gouvernement de trouver des enseignants compétents pour enseigner la langue anglaise de façon qualitative. Les partisans de l’introduction et du renforcement de la langue anglaise avancent, de leur côté, que l’anglais est la langue mondialement utilisée dans tous les domaines : littérature, sciences, technologie, et les affaires. Dans ce dernier domaine, l’anglais, selon eux, jouerait quelque peu le rôle que le dollar joue dans les échanges commerciaux internationaux.

Toutes ces guerres, la dernière peut-être davantage, se basent souvent sur des arguments idéologiques et non sur des faits ou théories avérés, sur la valeur respective de chaque langue et sur leur complémentarité. Ils parlent de « grand remplacement » d’une langue considérée comme « inférieure » par rapport à une autre qui serait « supérieure ». La réalité, dans le cas algérien, est que les quatre langues—Arabe, Français, Tamazight et Anglais—sont toutes aussi importantes et qu’aucune n’est « supérieure » à l’autre, mais qu’elles sont plutôt complémentaires. Concernant les langues étrangères, en particulier, aucune n’est « plus étrangère » que l’autre, ainsi que le confirme notre grand écrivain Kateb Yacine : « Aucune langue n’est étrangère, à condition de pratiquer d’abord sa propre langue » (Kateb Yacine, Minuit passé de douze heures : entretiens, 1949-1989, Editions Seuil, 1999, p. 345).

Le vrai débat sur les langues en Algérie devrait donc porter plutôt sur la manière d’enseigner chacune de ces langues, ce qui dépasse, comme nous l’avons souligné au début, le sujet de cet article. Ceci revient alors à poser deux questions : (1) quelles méthodes doivent être utilisées pour enseigner ces langues en tenant compte de leur complémentarité, de leur spécificité et de la capacité d’absorption de nos apprenants ? et (2) comment recruter des enseignants capables d’enseigner chacune de ces langues de la manière la plus productive possible ? Cette dernière question pose elle-même une question cruciale : dispose-t-on de suffisamment de professeurs pour enseigner l’anglais dans l’ensemble des établissements scolaires algériens ? Si les enseignants disponibles ne sont pas suffisants et donc si on devait avoir besoin de plus, deux autres questions doivent être résolues : (a) doit-on importer ce déficit en enseignants, et où ? ou (b) doit-on les former sur place en Algérie, par qui et en combien de temps ? Une autre question liée est celle des programmes et des cursus d’enseignement, ce qui exige une administration formée dans l’élaboration de tels programmes, en collaboration étroite avec les enseignants.

En conclusion, on peut dire que le problème n’est pas de remplacer une langue par une autre, mais plutôt de trouver comment ces quatre langues—l’Arabe, le Français, Tamazight et l’Anglais—peuvent coopérer pour former des citoyens algériens capables de faire face aux défis intérieurs et extérieurs auxquels le pays sera confronté.

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