Kaddour Naïmi , artiste algérien : « La vérité n’est pas la bienvenue quand elle remet en question les privilèges »

 

GRAND ENTRETIEN AVEC KADDOUR NAÏMI

« THÉÂTRE : BEAUTÉ, VÉRITÉ, BONTÉ »

Question — En 2023, tu as publié à Oran ton ouvrage THÉÂTRE : BEAUTÉ, VÉRITÉ, BONTÉ. Pourquoi avoir choisi ce titre ?

Réponse — Pour des motifs qui me semblent évidents. Dans toute entreprise humaine, dans notre cas le théâtre, quels sont les éléments fondamentaux qui justifient cette action ? D’abord, créer de la beauté et non pas de la laideur, fournir la vérité et non pas le mensonge, enfin viser à la bonté, terme qui englobe les deux premiers, et non à la méchanceté. Ces trois concepts résument et justifient toute production humaine.

Question — Quel est précisément le contenu de cet ouvrage ?

Réponse — Le récit de mon parcours artistique théâtral depuis ma formation en 1966 jusqu’à ma dernière réalisation « Alhnana, ya ouled ! » (« La tendresse, les enfants ! ») en 2012. J’expose mes réalisations et comment elles furent concrétisées, et je complète par des considérations théoriques. Depuis ma première réalisation « Mon Corps, Ta Voix et Ma Pensée » en 1968, production théâtrale et éclaircissement théorique s’éclaircissent mutuellement.

Question — Pourquoi avoir choisi cette double démarche, à la fois artistique et théorique ?

Réponse — Parce que j’ai deux amours : la philosophie et le théâtre. Au lycée, je me destinais d’abord à la première, puis vint la révélation du théâtre. J’ai alors pratiqué ce dernier, soutenu par l’éclairage de la première. J’appelle cela marcher avec ses deux pieds ou, encore, joindre le ciel et la terre.

Question — As-tu eu l’occasion de présenter ton ouvrage lors de rencontres publiques ?

Réponse — Oui, sur invitation : à Oran, Sidi Belabbès, Mostaganem et Tlemcen.

Question — Et seulement dans ces villes ?

Réponse — Sans invitation, comment aller à d’autres rencontres ?

Question — Effectivement… À ce propos, un fait m’a particulièrement interpellé : les médias, qu’ils soient officiels ou indépendants, n’ont jamais signalé la publication de ton livre. Comment expliques-tu ce silence ?

Réponse — À eux de répondre… Voici ce que je sais. À Oran, voici un an déjà, un correspondant d’un journal national acheta le livre, promit de le lire et d’en rendre compte dans son journal. Rien ! Un autre journaliste retraité à Oran présenta le livre avec moi dans un petit local théâtral, sans l’avoir lu, et depuis n’a rien écrit sur le même journal national où il travaillait. Un animateur d’une télé privée d’Alger a lu le livre pour m’inviter à en parler, mais, déclina l’invitation ainsi : « J’admire le courage de l’auteur qui révèle des vérités dérangeantes, mais je ne peux pas l’inviter. » Enfin, l’animateur d’une émission culturelle sur Canal Algérie fut présent à la présentation du livre à l’université d’Oran, prit le livre, promit de m’inviter à l’émission : rien !

Question — À l’Université d’Oran, comment s’est caractérisée la rencontre consacrée à ton ouvrage ?

Réponse — Lors de la présentation du livre au Département de Théâtre de l’Université d’Oran, le 30 octobre 2024, l’enseignante qui rendit compte de l’ouvrage déclara : « L’auteur de ce livre et son activité théâtrale relatée dans son ouvrage, je n’en jamais entendu parler malgré les nombreuses thèses que j’ai dirigées sur le théâtre algérien. En lisant ce livre, j’ai découvert des faits importants que j’ignorais malgré ma longue carrière dans le domaine théâtral algérien. Cet ouvrage devrait figurer dans les bibliothèques de toutes les universités algériennes. »

Question — C’est effectivement un beau compliment !

Réponse — Sans fausse modestie, je crois qu’elle avait raison, car l’un des motifs d’écriture de cet ouvrage est de contribuer, sur la base de mon expérience professionnelles, à fournir une sorte de manuel de formation théâtrale à la jeune génération actuelle. C’est là une simple dette à honorer envers mes jeunes compatriotes. Ceci dit, des jeunes d’autres pays pourraient également trouver matière à formation dans leur pratique théâtrale. Une autre enseignante de l’université d’Oran a offert le livre à la bibliothèque de la… Sorbonne à Paris.

Question — D’autres universités t’ont-elles également invité à des rencontres autour de ton ouvrage ?

Réponse — Aucune.

Question — Pourquoi, à ton avis ?

Réponse — Comme pour les médias, aux responsables de ces universités de répondre.

Question — As-tu néanmoins une hypothèse pour expliquer cette absence d’invitations ?

Réponse — Certainement : les personnes qui devraient parler du livre ou m’inviter à le présenter, soit ignorent son existence, soit le connaissent mais préfèrent l’occulter.

Question — Penses-tu que cela puisse être lié à certains faits révélés dans ton livre ? Je dois dire que j’en ai moi-même découvert certains avec surprise, voire avec stupéfaction.

Réponse — C’est possible car la vérité n’est pas la bienvenue quand elle remet en question des privilèges. À ce propos, l’animatrice qui a organisé des rencontres à Oran sur mon livre m’a confié avoir reçu un appel téléphonique d’une personne dont elle n’a pas voulu me révéler l’identité. Voici leur conversation. Lui : « Pourquoi soutiens-tu la diffusion de ce livre ? » Elle : « L’as-tu lu ? » — Lui : « Non, mais je connais son contenu. » — Elle : « Alors, lis-le et si tu as des contestations à présenter, l’auteur sera d’accord pour un débat public avec toi. »

Question — J’ai lu l’article de Mohamed Kali, « Y A-T-IL UN CAS KADDOUR NAÏMI ? Polémique en scène », paru dans le quotidien El Watan du 30 mars 2013. Comment expliques-tu que, treize ans plus tard, en 2026, cette cabale semble toujours persister ?

Réponse — J’ai des motifs de croire que ses motifs demeurent vifs chez ses auteurs. L’un d’eux, ex-directeur d’un théâtre régional de l’Ouest, me déclara ouvertement, en 2012 : « Tu as eu tort de toucher à notre icône national ! Nous ferons en sorte que tu ne travailleras plus en Algérie ! » Et il rompit l’accord sur un projet théâtral qu’il m’avait lui-même proposé de réaliser dans le théâtre qu’il dirigeait. J’ai apprécié le courage de son aveu et compris qu’il parlait au nom d’un clan puissant en Algérie que mon livre dérange parce qu’il dévoile l’intérêt que les membres de ce clan tirent de leur position privilégiée.

Question — Comment envisages-tu, désormais, de poursuivre la diffusion et de faire connaître ton livre ?

Réponse — En cherchant à organiser d’autres rencontres là où des gestionnaires institutionnels, honnêtes et compétents, le jugeraient utile. J’ai également programmé de tenir des MasterClass de théâtre, de plusieurs niveaux et sur de multiples thèmes, où le livre sera à disposition pour les intéressés.

Question — Compte tenu de l’importance du lectorat arabophone, une traduction en arabe est-elle envisagée ?

Réponse — Je le voudrais tellement, mais je ne dispose pas de l’argent pour payer l’éditeur à compte d’auteur, ni compenser l’auteur de cette traduction, car je ne dispose pas du temps pour m’en occuper moi-même, mais j’en contrôlerai le contenu.

Question — Pourquoi la publication de ton livre en français s’est-elle faite à compte d’auteur ?

Réponse — En prenant connaissance des lignes éditoriales des maisons d’édition algériennes à compte d’éditeur, j’estimais qu’aucune d’elles n’accepterait la publication de mon bouquin.

Question — Quelqu’un m’a dit que, dans ton livre, tu « tires la couverture à toi » et que tu « joues le beau rôle ». Que lui répondrais-tu ?

Réponse — Au lecteur et à la lectrice d’en juger. Toute ma vie, dès ma jeunesse, — j’en fournis une preuve dans mon livre —, j’ai dédaigné et dénoncé les prétentions égotistes de certains à se faire ériger en Mythe à célébrer, en Statue de Commandeur, en Icône à adorer, en Sauveur à supplier. Dans mon enfance puis dans ma première jeunesse, j’y avais succombé une courte période, puis j’ai compris, grâce à des penseurs libres d’esprit, cette forme d’aliénation et je m’en suis libéré à jamais. Cette émancipation n’est pas appréciée par les nécessiteux d’adoration.

Question — Dernière question : toute cette hostilité manifestée à ton égard et envers ton activité depuis ton retour au pays t’a-t-elle causé, disons, une certaine amertume ?

Réponse — Oui, car je ne m’y attendais pas. Par bonheur, ma conception taoïste fait de moi une eau qui va de sa source jusqu’à la mer en détournant les obstacles sans aucun souci, car ils font partie du parcours. L’essentiel est que cette eau demeure saine de toute impureté.

Par Farid DAOUDI, Directeur de La Tribune Diplomatique Internationale.

[1] Mohamed Kali, « Y A-T-IL UN CAS KADDOUR NAÏMI ? Polémique en scène », El Watan, 30 mars 2013.

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L’ouvrage se présente en cinq parties.

LIVRE 1. EN ZONE DE TEMPÊTES : Comment, dans une société dictatoriale, un groupe de jeunes crée un théâtre-guérilla, libre, autogéré, de recherche expérimentale, populaire, avec succès.

LIVRE 2. ÉCRITURE DE L’HISTOIRE AVEC LA GOMME ou LE PRIX DU SILENCE : Comment tout le travail artistique accompli fut occulté systématiquement, pour quels motifs, par qui et au profit de qui.

LIVRE 3. EN ZONE (apparemment) CALME : Comment, dans une société démocratique parlementaire, un théâtre de recherche et de critique peut exister mais seulement aux marges de la société.

LIVRE 4. RETOUR EN ZONE DE TEMPÊTES : Comment, dans une société de « démocratie » autoritaire, un théâtre de contenu critique, de recherche formelle et d’orientation populaire est étouffé, par qui et dans quel but.

LIVRE 5. BILAN GÉNÉRAL ET PERSPECTIVES : En cette période historique de désillusion et de désorientation, quelles conditions permettraient l’émergence d’une activité théâtrale éthiquement citoyenne, esthétiquement innovatrice ?

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