La part des vivants de Kaci Djerbib : Le devoir de mémoire

                           Après deux essais aussi passionnants qu’originaux, le journaliste Kaci Djerbib revient                                         avec  un roman, cette fois-ci, où la fiction et la réalité se mêlent pour raconter l’Algérie de courage et d’abnégation, mais aussi de douleur et de souffrance.

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Le titre de ce livre, qui vient de paraître aux éditions Dalimen, est évocateur : La part des vivants . Ce livre est à la fois un roman et un récit qui embrasse une longue période de notre histoire contemporaine. L’auteur rassemble autour de la docteure-cheffe de service à l’hôpital Mustapha Pacha d’Alger, Khaoula Oubraham Benmansour, une galerie de personnages porteurs d’événements et de destins.
Le livre est un roman fleuve de plus de 600 pages où Kaci Djerbib déroule, à travers une saga familiale, une lecture différée de l’histoire de l’Algérie, une lecture faite de l’intérieur, du centre, en ne négligeant rien des actes de résistance, des sacrifices, des blessures, des doutes, des errements et de la mobilisation libératrice d’un peuple, rendu maître de son destin.

À propos de cet ouvrage, Kaci Djerbib souligne ‘’En écrivant La part des vivants, je voulais mêler réalité et fiction, souvenirs puisés dans le quotidien et témoignages recueillis, éléments autobiographiques ou familiaux, faits empruntés à d’autres sans les consulter ni demander leur permission ou sans qu’ils se rendent compte, parce que devenus des faits communs. C’est là la liberté que s’accorde l’écrivain, le narrateur, parfois le journaliste que je ne cesse d’être, qui prend des événements avérés ou en invente, les accordant au projet qu’il se propose de réaliser sous forme de roman à présenter à son lecteur, son complice consentant ». Cette narration, qui oscille entre le réel et l’imaginaire, entre hier et aujourd’hui, entre deux mondes, deux époques et des destins contrariés, fait que les mots succèdent aux mots, les phrases aux phrases, les chapitres aux chapitres, pour décrire, à travers la voix du personnage de Khaoula, un monde, exprimer des sentiments, traduire des émotions, évoquer des événements que l’être ne maîtrise pas souvent, mais subit, malgré lui, estime encore Kaci Djerbib.
La part des morts est avant tout, le récit d’une longue page de notre passé et de notre présent.
La fresque de Kaci Djerbib démarre avec la colonisation française et ses affres, avec des haltes observées dans des lieux chargés d’histoire.

Tizi Hibel, le berceau
Le village de Tizi Hibel, berceau familial de Khaoula, sous l’emprise de la vindicte d’une armée en déroute, Alger de la hargne des parachutistes et de la politique de la terre brûlée des terroristes des milices ultras, Constantine de la résistance et de la solidarité d’un peuple décidé à aller au bout de ses souffrances, et Bruxelles, portant les espoirs d’une Algérie libérée du joug de l’oppression et décidée à prendre en main sonavenir. L’auteur donne la parole au Dr. Khaoula Oubraham Benmansour, que le lecteur suivra pas à pas, allant de l’école primaire d’El Biar, confrontée au mépris des élèves européens, à l’école des Sœurs Blanches de Tizi Hibel, où la famille se réfugie pour échapper à l’enfer de la capitale livrée à l’armée et aux groupes pro Algérie française, l’enfer du village pris dans la tourmente de la guerre et transformé en village de regroupement des populations placées sous surveillance militaire, le lycée de Ben Aknoun, aux dernières années de la guerre et aux premières de l’indépendance, où elle assiste, presque en direct, à l’assassinat, par un commando de l’OAS, d’un fils du village, Mouloud Feraoun et ses compagnons inspecteurs des centressociaux.

Khaoula, poursuivant son récit, nous introduit dans un nouveau monde, fait d’espoir, celui de l’indépendance, de la construction d’une société nouvelle et d’un État-nation, de la formation de la relève qui aura la charge de mener un autre combat d’une autre dimension : développer le pays et le préparer à assumer son destin. Ce cheminement narratif est ainsi proposé au lecteur, toujours à travers la voix et le regard du personnage prétexte de Khaoula, qui, à son tour, donne la parole à une pléiade de personnages, ceux-là qui lui sont proches et lui ouvrent leur cœur pour tout lui dire de leur parcours de vies, de leurs combats, de leurs espoirs et de leurs déceptions.

Abane Ramdane et Krim Belkacem
C’est le père avocat des militants nationalistes des années 40-50, compagnon de Krim Belkacem et Abane Ramdane, engagé dans les réseaux de la Zone autonome d’Alger (ZAA) et du Comité de coordination et d’exécution (CCE), du collectif des avocats du FLN, puis du GPRA, à Tunis, membre de la délégation FLN à l’Exécutif provisoire installé à Rocher Noir-Boumerdès, puis compagnon de Belaid Abdeslam, au ministère de l’Industrie. Nous prenons connaissance aussi du combat du grand père, El Hadj Idir, pour conquérir une place au soleil, en devenant grand commerçant et industriel, avec résidence au belvédère d’El Biar, mécène et humaniste, devenu conseiller municipal d’El Biar et ensuite à la grande mairie d’Alger, aux côtés de Jacques Chevallier, son ami et voisin, à El Biar. C’est aussi le parcours militant des oncles, le capitaine Larbi, officier à la maison militaire du Gouvernement général d’Alger, impliqué dans les réseaux de la résistance et Smail, médecin des maquis des wilayas IV et III. Les amis d’enfance et de toujours de père sont aussi de la partie, le Dr. Daniel Bousmaha, qui nous introduit dans une dimension du combat libérateur jusque-là souvent omise : l’implication d’une large frange des populations dites « Européens d’Algérie », « Amis de l’Algérie » ou « Compagnons de la révolution », mais qui sont en fait des Algériens de cœur, de sol et de conviction, rappelle l’écrivain Kaci Djerbib, qui comme on peut le constater, mêle fiction, vie individuelles, histoire et destin collectif.

Le lecteur croisera au fil des pages, le Dr Sidi Mohamed Ben Bouziane, qui nous révèle l’autre facette de la lutte contre l’occupant, à Constantine et Messaoud Benmansour, avocat auprès du Collectif FLN de la Fédération de France, dont il est membre de son Comité refugié en Allemagne, que l’on retrouve ambassadeur d’Algérie dans la capitale européenne, Bruxelles, où atterrira notre Khaoula, avec une bourse d’études pour une formation médicale et où elle retrouvera son amour de jeunesse, compagnon de scolarité et de misère durant la guerre, tant à Tizi Hibel qu’à Alger, L’Hocine Benmansour.
Le roman de Kaci Djerbib foisonne en portraits littéraires de destins individuels, mais il ne se limite pas à cette galerie de personnages. Il est aussi et surtout une histoire qui plonge ses racines dans les entrailles d’un passé douloureux, où se croisent une conquête génocidaire menée par une France prétendument patrie de la déclaration des droits de l’homme, une succession de révoltes populaires, de massacres et de politiques poussant le peuple algérien à l’extrême de sa résistance.

Larbi Ben M’hidi
« C’est un déroulé narratif où l’on côtoie les héros de l’Algérie combattante, connus ou inconnus, Belkacem Krim, Abane Ramdane, Mohamed Larbi Ben M’hidi, Nassima Hablal et d’autres, fidaiiyine, moussebiline, hommes et femmes, qui ont vécu et supporté, résisté et donné le change à l’une des armées la plus puissante de l’époque, connu et subi les ratissages et les opérations militaires et policières, le Plan Challe, la bataille d’Alger, la bleuite, les manifestations populaires, la grève des huit jours, les violences des milices ultranationalistes pro Algérie française, les camps de regroupement, les massacres gratuits, les emprisonnements sans jugement, mais aussi la déferlante de l’armée des frontières durant ‘’l’été de la discorde’’, les ambitions de la conquête du pouvoir et de la prise d’Alger, les soubresauts et les balbutiements de l’indépendance, les efforts d’édification d’un État-nation, les maquis intérieurs, la guerre des Sables et la menace d’un ennemi extérieur toujours aux aguets, le tout couronné par la décennie noire », nous confie Kaci Djerbib, dont la très longue et riche expérience dans le domaine journalistique est loin d’être étrangère à la teneur et la consistance de ce roman fleuve.

Kaci Djerbib a eu la chance d’exercer le journalisme durant les années fastes d’une profession qui a commencé à faire face à des difficultés insurmontables après la montée des nouvelles technologies de la communication.
Kaci Djerbib nous explique qu’avec ce premier roman, c’est sa manière de marquer des étapes de notre Histoire immédiate pour que le silence et l’oubli ne la guettent pas, ne la submergent pas, ne l’effacent pas des tablettes du temps et ne la gomment pas de la mémoire des hommes, parfois oublieuse ou négligente. Ce roman marquera sans doute la Salon International du Livre d’Alger.
L’auteur y sera présent au stand de Dalimen pour le dédicacer, mais aussi pour en débattre avec les lecteurs. Les lecteurs qui ont eu la chance d’échanger déjà avec Kaci Djerbib, savent à quelle bibliothèque humaine on a affaire quand on est en face de lui.
Le plaisir sera donc double. D’abord, écouter Kaci Djerbib aborder, avec érudition, une infinité de sujets passionnants. Ensuite, se retirer dans son petit coin avec son roman pour voyager dans le temps, dans l’espace, dans l’histoire et dans l’âme humaine.

Aomar MOHELLEBI

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