Pour une nouvelle histoire du théâtre algérien

Kaddour Naimi dans son rôle de metteur en scène – 1972-

 

Par Farid DAOUDI

Après l’indépendance, le théâtre algérien n’a pas suivi une trajectoire linéaire. Loin d’emprunter un chemin unique, il s’est déployé selon des logiques multiples, parfois convergentes, souvent parallèles, voire contradictoires. Institution et initiative indépendante, théâtre professionnel et amateur, salle fermée et espace public, texte écrit et création collective, scène officielle et halqa, auteurs consacrés et collectifs discrets : toutes ces formes ont coexisté, s’entrecroisé et contribué, chacune à sa manière, à l’émergence d’un théâtre algérien moderne.

Cette pluralité de pratiques et de visions constitue la richesse même de l’histoire théâtrale nationale après 1962. Pourtant, la mémoire collective a souvent privilégié quelques grandes figures, réduisant à l’ombre des projets tout aussi fondateurs, mais moins visibles ou moins soutenus par les institutions. C’est dans ce contexte que s’inscrit la contribution du Théâtre de la Mer, fondé en 1968 à Oran par Kaddour Naïmi, et que la publication récente de son ouvrage *Théâtre : Beauté, Vérité, Bonté* (Dar al Quods al Arabi, 2023) vient éclairer d’un jour nouveau.

Le Théâtre de la Mer : une expérience pionnière dans l’Algérie postcoloniale

Fondé il y a près de soixante ans, le Théâtre de la Mer a expérimenté, dès ses débuts, des formes de production et de représentation rompant avec les habitudes du théâtre traditionnel. Dans une Algérie刚刚 sortie de la guerre de Libération, en pleine construction étatique et culturelle, Kaddour Naïmi et ses collaborateurs ont cherché à construire un théâtre ancré dans son époque, ouvert aux réalités sociales et culturelles du pays, et attentif aux modes d’expression populaires.

Cette démarche s’est traduite par des choix esthétiques et organisationnels originaux : production indépendante, autogestion administrative, liberté éthique et politique, création collective, théâtre expérimental et populaire, représentations dans des lieux non conventionnels (usines, centres de formation, places de quartier, espaces ruraux). Comme le rappellent les archives, les œuvres présentées par la troupe comportaient des caractéristiques particulièrement novatrices dans le contexte culturel algérien des années 1960–1970.[1][2]

Le Théâtre de la Mer n’a pas seulement produit des spectacles ; il a interrogé les conditions mêmes de la création théâtrale dans une société en mutation. Ses représentations s’adressaient à un public populaire – ouvriers, paysans, étudiants – et cherchaient à établir un lien direct entre la scène et les préoccupations du quotidien.

Rencontres et croisements : Kateb Yacine, Mohamed, prends ta valise, Alloula

L’histoire du Théâtre de la Mer a croisé celle d’autres expériences majeures de l’époque. En 1970, la troupe monte à Alger et s’installe à Kouba, où elle est rejointe par d’autres animateurs culturels. En 1971, le ministère du Travail lui confie l’animation culturelle des stagiaires des centres de formation professionnelle. C’est dans ce cadre que Kateb Yacine,刚刚 revenu définitivement en Algérie après près de vingt ans passés en France, commence à collaborer avec la troupe.[3][4][5]

De cette collaboration naît *Mohamed, prends ta valise*, pièce culte écrite en arabe dialectal et en français, traitant de l’émigration algérienne et des rapports postcoloniaux entre l’Algérie et la France. Créée en 1971, la pièce est jouée dans tout le pays, puis en France en 1972, dans le cadre d’une tournée qui dure plusieurs mois. Le spectacle établit un lien historique entre la traite des esclaves et l’émigration des travailleurs algériens, dénonçant la nature des rapports politiques et la complicité de certaines classes sociales dans les deux pays.[6][7][8]

Pendant cinq ans, Kateb Yacine parcourt ainsi l’Algérie avec le Théâtre de la Mer, se produisant devant des publics d’ouvriers, de paysans et d’étudiants, dans des lieux parfois improbables : usines, casernes, hangars, stades, places publiques. Cette période marque un tournant dans l’histoire du théâtre algérien : celui d’un théâtre populaire, politique, en langue arabe, assumant sa dimension militante et sa vocation à toucher le plus grand nombre.[4][5]

Parallèlement, d’autres artistes poursuivent leur propre recherche d’un théâtre populaire algérien. À Sidi Bel Abbès, Abdelkader Alloula, alors jeune metteur en scène, explore la halqa comme forme théâtrale complète, capable de renouer avec les traditions de la parole publique tout en les réinventant pour la scène contemporaine. Ces trajectoires, loin de s’exclure, témoignent de la diversité des voies empruntées par les artistes de l’époque.[9]

Une histoire à réouvrir, pas à clore

La publication en 2023 de *Théâtre : Beauté, Vérité, Bonté* ne vient pas clore le débat sur cette période fondatrice. Au contraire, elle le rouvre. L’ouvrage de Kaddour Naïmi offre un témoignage documenté, appuyé sur des archives, des photographies, des textes de création et des réflexions théoriques. Il propose une lecture personnelle de l’histoire du Théâtre de la Mer et, plus largement, du théâtre algérien des premières décennies de l’indépendance.

Ce livre ne prétend pas détenir la vérité historique absolue. Son principal mérite est d’inviter à entendre toutes les voix qui ont contribué à l’émergence du théâtre algérien moderne, à les confronter et à les replacer dans leur contexte. Car l’enjeu n’est pas de savoir qui doit obtenir la totalité du mérite historique, mais de faire en sorte que toutes les expériences, tous les collectifs, tous les débats qui ont façonné cette histoire puissent enfin être reconnus et étudiés.

Dans cette perspective, le récit de Kaddour Naïmi doit être lu comme une contribution essentielle, mais non exclusive, à la connaissance de cette période. Il appelle d’autres témoignages, d’autres archives, d’autres analyses. Il encourage les chercheurs, les artistes et les institutions culturelles à reprendre le fil de cette histoire, à multiplier les enquêtes, à croiser les sources et à dépasser les mémoires partielles.

Dépasser la mémoire des grandes figures

L’histoire du théâtre algérien après 1962 ne peut se réduire à la mémoire des grandes figures, si importantes soient-elles. Elle doit aussi retrouver la richesse des collectifs, des expériences locales, des débats internes, des chemins multiples qui l’ont réellement constituée. Cela suppose un travail de longue haleine : dépouillement de la presse de l’époque, consultation des archives publiques et privées, recueil de témoignages oraux, analyse des textes de création et des documents de répétition, étude des politiques culturelles et des conditions de production.

Ce travail est d’autant plus nécessaire que le théâtre algérien contemporain hérite directement de ces premières décennies. Les questions qui se posaient alors – quelle relation entre théâtre et société ? Quelle place pour la création collective ? Comment articuler exigence artistique et accessibilité populaire ? – restent d’actualité. Les réponses apportées par les pionniers, dans leur diversité, offrent des ressources précieuses pour penser le présent et imaginer l’avenir.

Vers une histoire plurielle et documentée

La contribution de Kaddour Naïmi, à travers son livre et les archives qu’il mobilise, ouvre la voie à une histoire plus plurielle et mieux documentée du théâtre algérien. Elle invite à reconnaître la légitimité de plusieurs récits, à accepter la coexistence de mémoires différentes, à confronter les versions sans chercher à les unifier artificiellement.

Cette approche n’affaiblit pas l’histoire ; elle la renforce. En multipliant les points de vue, en croisant les sources, en tenant compte des contextes locaux et des trajectoires individuelles, on obtient une image plus juste, plus nuancée et plus vivante de ce que fut réellement le théâtre algérien après l’indépendance.

C’est à cette condition seulement que l’histoire du théâtre algérien pourra dépasser la mémoire des grandes figures pour retrouver la richesse des collectifs, des expériences, des débats et des chemins multiples qui l’ont réellement constituée. Et c’est à cette condition que les nouvelles générations d’artistes, de chercheurs et de publics pourront s’approprier cet héritage non comme un monument figé, mais comme une ressource vivante, ouverte à la réinterprétation et à la création./

Farid DAOUDI

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Références principales 

– Kaddour Naïmi, *Théâtre : Beauté, Vérité, Bonté*, Dar al Quods al Arabi, 2023.

– Kaddour Naïmi, *Mon corps, ta voix et sa pensée*, archives du Théâtre de la Mer, 1968.

– Théâtre National Algérien, historique de création (décret du 8 janvier 1963).

– Abdelkader Alloula, entretien, *Horizons Maghrébins*.

– Kaddour Naïmi, entretien, *La Tribune Diplomatique Internationale*, 9 septembre 2026.

– Kateb Yacine, *Mohamed, prends ta valise*, Action culturelle des travailleurs, 1971.

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Citations :

[1] Kadour Naimi — Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Kadour_Naimi

[2] Théâtre, cinéma en Algérie : Le cas Naïmi, quatorze ans après … https://tribune-diplomatique-internationale.com/2026/kaddour-naimi-theatre-cinema-algerientheatre-cinema-en-algerie-cas-naimi-quatorze-ans-apres/

[3] Kateb Yacine et le Théâtre de la mer à Alger – Le Matin d’Algérie https://www.lematindz.net/8890-kateb-yacine-et-le-theatre-de-la-mer-a-alger/

[4] Kateb Yacine — Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Kateb_Yacine

[5] Kateb Yacine, l’éternel perturbateur https://www.monde-diplomatique.fr/2009/11/DA_SILVA/18424

[6] Le théâtre de l’immigration algérienne des années 1970 https://books.openedition.org/pupo/2068?lang=fr

[7] Demander l’autonomie culturelle https://journals.openedition.org/hommesmigrations/11518

[8] « Mohamed, prends ta valise » de Kateb Yacine https://www.lemonde.fr/archives/article/1972/03/03/mohamed-prends-ta-valise-de-kateb-yacine_2378662_1819218.html

[9] « Le théâtre de la mer : une expérience », nouvel ouvrage de Kaddour Naïmi https://www.djazairess.com/fr/apsfr/291368

[10] Kateb Yacine, le poète comme boxeur https://www.histoire-immigration.fr/sites/default/files/musee-numerique/documents/yacine.pdf

[11] Mohamed prends ta valise de Kateb Yacine https://gerflint.fr/Base/Algerie10/saddek.pdf

[12] Mohamed, prends ta valise | Les Archives du spectacle https://lesarchivesduspectacle.net/s/63459-Mohamed-prends-ta-valise

[13] FESTIVAL https://www.festival-automne.com/storage/medias/Publish__archive_pdf__FAP_1975_TH_01_DDP.pdf

[14] Collection Kateb Yacine (1929-1989) https://www.imec-archives.com/archives/fonds/029KTB

[15] UNE RENCONTRE (PRESQUE) IMAGINAIRE AVEC LE GRAND ECRIVAIN KATEB YACINE https://blogs.mediapart.fr/ahmed-chenikii/blog/230720/une-rencontre-presque-imaginaire-avec-le-grand-ecrivain-kateb-yacine

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