
Slimane Alem nous revient avec un roman, L’Exil et l’oubli, son premier d’ailleurs après la publication de Taguemount-Azouz, un village, une commune, une monographie élargie à d’autres thèmes pour en faire une étude exhaustive sur son pays natal, et Dans l’ombre de l’histoire, un récit autobiographique dont l’intimité est partagée par toute la population algérienne sous domination coloniale, avec son lot de privations et de domination sanguinaire.
A juste titre, le roman de Slimane Alem L’Exil et l’oubli s’inscrit à la même enseigne que son récit autobiographique Dans l’ombre de l’histoire : non seulement par son ancrage dans la réalité sociale d’une Kabylie sous l’emprise d’un ordre colonial abject, mais aussi par la construction de son ouvrage romanesque sur une géographie réelle et des personnages ayant la double vocation d’être témoins de leur époque et transmetteurs, aux générations futures, d’un phénomène de société – le déracinement – très répandu à l’époque de la présence française : la misère sociale régnant en Kabylie y était pour beaucoup dans l’avènement de ce phénomène, car elle était comme une épée à double tranchant : une lame qui coupe l’individu, au sens physique, de sa terre, et une autre qui le tranche de ses racines.
Une enfance difficile et des parents aimants
Comme le souligne l’auteur dans l’introduction de son roman : «L’exil n’est pas seulement une affaire de distance géographique. Parfois, il se manifeste comme une séparation intérieure, un éloignement de ses propres racines, des traditions qui ont sculpté notre identité et des voix qui ont marqué notre existence.» Et c’est dans le sillage de cette réflexion que le déroulement du roman nous mène sur les sentiers d’une œuvre romanesque qui interroge un fait social, à travers le prisme d’une histoire tirée de faits réels et dont le protagoniste incarne la pierre angulaire sur laquelle est posé l’ouvrage de Slimane Alem. Slimane a choisi de donner le prénom «Rabah», réussite dans la langue arabe, au protagoniste — une appellation, que ce soit un choix sciemment fait ou le fruit du hasard, mais porteuse de l’un des attraits saillants de l’œuvre : la réussite, certes dans la douleur et le sacrifice, mais qui porta ses fruits des années plus tard.
Rabah, élève studieux, persévérant, inscrit chez les Pères blancs de son village, investi d’une volonté inouïe d’aller plus loin dans ses études, de s’élever au-dessus de la misère sociale et à la mesure de ses espérances, entendait honorer ses parents qui n’avaient pas lésiné sur les moyens, malgré leur précarité, pour offrir à leur enfant la lanterne du savoir. Rabah se distingua vite parmi ses pairs et étonna même ses professeurs, au point de devenir un exemple à suivre. Ses parents, plus que jamais fiers de leur fils, redoublèrent de sacrifices afin que la proue de Rabah ne cède pas aux houles du découragement. De son village natal à l’école sous la tutelle des Pères blancs de Beni Yenni, jusqu’au collège de Tizi Ouzou où Rabah décrocha son brevet avec prestance et hissa ses parents aux cimes de la joie.
Cependant, la consécration du brevet n’était qu’une étape pour Rabah dans sa quête d’autres accomplissements – et une énième séparation d’avec sa famille et son milieu naturel. La recherche d’ambitions traîne avec elle des plaies ouvertes et des saignements que ni la réussite ni l’habitude ne peuvent arrêter.
Sur le chemin des rêves
Rabah poursuit son chemin avec résilience, gravant dans son esprit les paroles que lui avait dites son père au moment où il quittait son village pour la recherche du savoir : «Chaque pas loin du village est un pas vers la lumière.»
Arrivé à Alger, mû par la promesse donnée en son for intérieur de jeter les haillons de la misère et de porter les habits du progrès, il entama son nouveau cursus scolaire au lycée Technique d’Alger. Lui, élève pavoisant les chiffres comme un dompteur de lions, se distingua promptement par son intelligence et sa capacité extraordinaire à assimiler les cours les plus difficiles, dans toutes les disciplines.Rabah fut émerveillé par la beauté d’Alger, ses bâtiments aux styles haussmanniens et leur envoûtante architecture. Les infrastructures de la ville fondée par les Zirides n’étaient pas en reste dans l’émerveillement du jeune lycéen, lui venant d’un village kabyle étouffé par les nuages plantureux de la misère. Cette découverte d’un monde nouveau, moderne et libéral, lui ouvrit les yeux sur le système colonial et sa politique ségrégationniste à l’égard des autochtones.
Ce nouvel univers de Rabah, bien qu’enivrant, ne l’empêcha pas de prendre conscience que derrière ce décor enchantant son regard de villageois se cachait un tumulte assourdissant, une colère d’un peuple soumis à une domination brutale. Et les manifestations du 11 décembre 1960 furent une irruption populaire dans une ville jusque-là considérée comme pacifiée par les paras de Massu. Rabah prit sa plume, non pas pour résoudre des problèmes mathématiques ou quelque dilemme physique, mais pour immortaliser ces moments de soulèvement, avec un verbe admiratif pour ce peuple à jamais décidé de briser les chaînes de la soumission. L’indépendance de l’Algérie venue, Rabah participa à la liesse populaire fêtant ce jour unique dans l’histoire d’une Algérie privée depuis des siècles de sa liberté.
Quelque temps après, Rabah décrocha son baccalauréat avec brio, malgré le vide laissé par le départ des enseignants français – mais la volonté de réussir surmonta tous les écueils, et le fils d’Ahmed, ce paysan fier et vaillant, fut accueilli en liesse parmi les siens. Le baccalauréat lui ouvrit la perspective de partir étudier en ex-Yougoslavie, dans l’université de Belgrade, réputée pour la quintessence de ses études. A. Hatem



