Les sciences sociales et humaines souffrent, en Algérie, de crises profondes et multiformes. Crises de méthodes, de logique, de sens critique et de repères. Elles souffrent d’un manque flagrant de rigueur, de vision, de présence sur le terrain, et accusent des déficits chroniques en matière de production scientifique de qualité.
Les espaces sociaux les plus fertiles et les plus propices aux découvertes des phénomènes de société (les foyers de tensions, comme les quartiers marqués par la violence délinquante, les bandes de dealers qui naissent à l’ombre des grands ensembles urbains…, le délitement des liens familiaux…) sont désertés aussi bien par nos sociologues que par nos psychologues qui préfèrent les discours grandiloquents et pseudo-académiques que la présence physique en ces lieux de « non-droit ». Quant aux « historiens » dont le nombre ne cesse d’accroître grâce à la massification de l’université et surtout grâce à des diplômes décrochés avec des facilités déconcertantes assortis de titres pompeux de docteurs et de doctorats, ils préfèrent faire l’apologie de la Révolution et des héros tombés dans les champs de batailles que de produire une histoire critique et indépendante du discours officiel qui magnifie et transfigure le passé pour mieux faire oublier à tous les sombres réalités socioculturelles du présent.
La césure entre disciplines et la disqualification des sciences sociales
Contrairement aux pays développés qui accordent une grande importance à ces sciences et auxquelles ils confèrent souvent un caractère de haute qualité et de noblesse, l’Algérie a toujours regardé ces disciplines sinon comme un parent pauvre de « la science », du moins comme un objet de recherche mineur, et donc sans importance pour l’éveil intellectuel de la nation. De là s’explique la marginalisation de ces sciences sociales et humaines dans notre pays, marginalisation favorisée par la passivité du corps enseignant, et par l’absence ou la faiblesse de son esprit d’analyse et de critique constructives.
Le clivage : sciences sociales et humaines/sciences exactes qui fait florès dans notre pays n’existe pas dans les pays développés pour lesquels les deux espèces de sciences sont solidaires et complémentaires.
En outres, ces sciences sociales et humaines sont rarement l’objet de rencontres et de débats quant à leurs finalités, et elles sont peu explicitées en tant que telles. L’Algérie paraît bien en décalage par rapport aux pays étrangers où les débats sont souvent vifs et traversent toutes les institutions d’enseignement et de recherche.
Histoire, sociologie et psychologie : rencontres et controverses
Cet article s’assigne, par ailleurs, comme objectif l’examen des méthodes et des outils d’investigations communs à ces disciplines, ainsi que les rencontres ou les controverses qu’elles suscitent ou pourraient susciter au sein de la communauté académique nationale
Rencontres
Les trois disciplines suscitées ont en commun trois notions transversales :mémoire, représentation, mentalité. Malgré les rigides frontières institutionnelles établies entre ces disciplines, elles sont d’un point de vue dialectique intimement liées entre elles et explorent dans leur quête du sens de l’homme et de son histoire les mêmes objets. Toutes trois interrogent la mémoire collective, la représentation sociale du monde ainsi que la mentalité d’une communauté nationale déterminée.
Par son statut l’histoire s’occupe du passé, mais sans qu’elle néglige pour autant le présent dont elle se sert comme point de référence ; la sociologie qui étudie les conduites, les perceptions, les représentations et le vécu des membres de la société actuelle ne saurait faire l’économie du passé de cette même société, objet de ses investigations. De même, la psychologie, en tant que discipline cognitive, ne s’occupe pas seulement des traits mentaux et intellectuels de la société actuelle, mais elle convoque aussi le passé de cette même société et l’interroge sur l’héritage qu’il a légué aux générations présentes. Comme les deux autres disciplines, la psychologie s’intéresse aussi aux traces laissées par l’histoire (chocs, traumatisme, blessures…) à la société actuelle, objet de recherche et de compréhension.
Controverses
Les controverses que pourraient soulever ces sciences sociales et humaines portent en général sur les questions épistémologiques, méthodologiques et critiques. Là encore, les débats les concernant en Algérie sont souvent biaisés et prennent toujours ou presque une tournure personnelle, et rarement d’ordre transcendant, impartial ou cognitif. La fameuse phrase du philosophe allemand Arthur Schopenhauer (1788-1860). S’applique à merveille à l’Algérie. Que dit-il à propos du débat ? Qu’ «En règle générale, celui qui débat ne se bat pas pour la vérité mais pour sa thèse. » Ces débats sont rares en Algérie, et lorsqu’ils se produisent ils se transforment très vite en un combat de coq…
Les controverses, autrement dit la confrontation des idées et des méthodes d’investigation entre les chercheurs en sciences sociales et humaines : anthropologues, historiens, sociologues, psychologues, philosophes et politistes et ainsi de suite permettent de stimuler la réflexion collective, d’enrichir les débats et de faire avancer les connaissances. La concurrence positive au sens d’émulation entre pairs permet non seulement de faire progresser le savoir et le savoir- faire (connaissances et méthodes), mais de rompre aussi d’avec la vie monotone dans laquelle s’étiolent nos enseignants chercheurs et se démènent souvent nos universités.
Les points communs des sciences sociales : l’indivisibilité du savoir humain
Qui dit savoir humain indivisible, dit tout bonnement que toutes les connaissances humaines, quelles que soient leur appellation spécifique, sont épistémologiquement le produit du cerveau humain, lequel n’est pas divisible et forme un tout unifié. Un homme- et l’histoire l’a démontré -, peut être tout à tour historien, sociologue, psychologue, philosophe, mathématicien, physicien, etc. Malgré la division institutionnelle, et donc artificielle, entre ces disciplines, elles restent interconnectées et logiquement imbriquées entre elles.
Le polymathe comme preuve d’indivisibilité et de non fractionnement du savoir humain
L’antiquité, le Moyen Age et le début des temps modernes nous ont fourni de multiples exemples sur l’unicité du savoir humain et, partant, sur l’arbitraire des clôtures qui seront instituées plus tard entre les différentes disciplines du savoir et de la connaissance scientifiques.
Le polymathe est l’exact contraire du savant enfermé dans sa tour d’ivoire. Les savants et les érudits qui ont incarné dans l’histoire humaine la figure du polymathe sont Aristote (Antiquité grecque) qui fut tout à la fois philosophie, logicien, biologiste, physicien, fondateur de la science politique, rhétoricien, poète ; Al-Birouni (savant persan de l’âge d’or islamique), qui fut astronome, mathématicien, géographe, historien, anthropologue, pharmacologue) ; Avicenne (de son nom arabe Ibn Sīnā ou Abū ʿAlī al-Ḥusayn ibn ʿAbd Allāh ibn Sīnā) (2), qui fut mathématicien, géomètre, astronome, juriste, théologien et auteur du fameux Canon de la médecine ((Al-Qânûn fi al-tibb).Philosophe et métaphysicien, Ibn Sīnā était également le Grand commentateur d’Aristote. De l’avis unanime de tous, son œuvre a exercé une influence profonde sur la pensée médiévale (musulmane et scolastique latine, notamment Thomas d’Aquin). Il est l’un des premiers à avoir opéré une distinction conceptuelle clé entre l’essence (ce qu’une chose est) et l’existence (le fait qu’elle soit).
Averroès (Ibn Rushd). Né à Cordoue en Andalousie, il fut l’auteur brillant d’ un nombre impressionnant de disciplines intellectuelles et scientifiques. Ce fut comme les précédents, un immense polymathe du XIIe siècle. Il était philosophe, médecin, juriste, astronome, théologien. Comme philosophe, il avait influencé, profondément, la philosophie islamique et la scolastique chrétienne au Moyen Âge. Comme médecin de la cour des Almohades, il avait écrit le Kulliyat fi al-Tibb (Livre de médecine générale) ; comme juriste, il était le Grand Cadi (juge suprême ou en chef) de Cordoue et expert reconnu du droit islamique à l’école malékite. Traduit en latin, ce dernier ouvrage porte le nom de Colliget. Comme astronome, il avait critiqué les modèles de Ptolémée en privilégiant plutôt l’explication de l’univers physique d’Aristote qu’il trouvait plus conformes à la vérité.
Averroès ne s’était pas limité à critiquer les théories de Ptolémée, il avait travaillé lui-même sur les taches solaires… Comme théologien, il avait cherché à concilier la foi islamique (la Révélation) avec la raison et la philosophie dans son célèbre ouvrage , le Discours décisif.
Dans cette œuvre, Averroès s’est attelé surtout à étudier les différences entre les quatre écoles juridiques musulmanes (madahibs), parallèlement à sa défense et à ses commentaires consacrés à Aristote dont il épousait les thèses. En d’autres termes, il voulait concilier la philosophie aristotélicienne et la foi musulmane par le biais de la philosophie, laquelle permettrait, dans son esprit, d’éclairer et de conforter la révélation coranique. Accusé d’hérésie par les conservateurs musulmans de son époque, il fut contraint de s’exiler en Andalousie avant la fin de sa vie, tandis que ses ouvrages furent autodafés. Il mourut en exil à Marrakech en 1198 et son corps fut rapatrié en Espagne trois ans plus tard. Telle fut la vie et la fin d’Averroès.
Pour les polymathes en Occident, on peut citer, entre autres, Léonard de Vinci (renaissance italienne), qui fut peintre, sculpteur, architecte, anatomiste, ingénierie, botaniste, musicien ; l’allemand Leibniz (XVIIe-XVIIIe siècle), qui fut mathématicien et co-inventeur du calcul infinitésimal, philosophe, juriste, diplomate, logicien, théologien et dont les travaux ont
préfiguré l’informatique moderne. ; l’américain Benjamin Franklin (XVIIIe siècle), était physicien, politicien, imprimeur, inventeur, diplomate, journaliste ; Albert le Grand (v. 1200–1280) : moine dominicain, philosophe, théologien, botaniste, zoologiste et alchimiste, surnommé « Docteur universel » (Doctor Universalis) au Moyen Âge pour son érudition et sa vaste culture ; Roger Bacon (v. 1220–1292) : Philosophe, savant et franciscain anglais, pionnier de la méthode expérimentale, versé dans les mathématiques, l’optique, l’astronomie et les langues ; Guillaume Postel (1510–1581) : Orientaliste, philologue, théologien, mathématicien et voyageur français de la Renaissance, cherchant l’unité des savoirs et des religions.
Le Polonais Nicolas Copernic (1473–1543), était mathématicien, astronome, physicien, économiste, médecin, diplomate et qui s’est rendu célèbre par sa théorie de l’héliocentrisme (le Soleil au centre du système) ; l’Iitalien Galilée (1564–1642), était également astronome, physicien, mathématicien et philosophe et pionnier de la méthode scientifique moderne et de l’observation télescopique ; le Français René Descartes (1596–1650) était philosophe, mathématicien, physicien, et fin connaisseur en géométrie analytique. Il fut également le fondateur du cartésianisme et figure emblématique de la révolution scientifique moderne.
L’Anglais Isaac Newton (1642–1727), était physicien, mathématicien, pionnier du calcul infinitésimal, astronome, alchimiste et théologien. Il fut le premier et découvreur de la loi de la gravitation universelle et des lois du mouvement ; la Française Émilie du Châtelet (1706–1749), était mathématicienne, physicienne, philosophe et traductrice des temps des Lumières. Elle fut la commentatrice des Principia de Newton ; l’allemand Johann Wolfgang von Goethe (1749–1832), était la synthèse de plusieurs disciplines : littérature, poésie, théâtre, philosophie, mais aussi un condensé des sciences naturelles (botanique, anatomie, théorie des couleurs). D’aucuns le qualifient de « sommité du romantisme allemand et penseur universaliste. »
Les nombreux exemples qu’on vient de citer montrent bien l’inanité qui consiste à établir des barrières artificielles entre les domaines du savoir et de la science. Si en Occident et dans les pays émergents comme la Chine, l’Inde, le Pakistan, l’Iran, le Vietnam, l’Indonésie, ces barrières sont de plus en plus contestées, mises en cause, tel n’est pas le cas en Algérie où ces barrières demeurent profondément ancrées tant dans les pratiques administratives que dans les esprits des enseignants chercheurs pour qui le repli sur sa propre discipline et bien plus préférable à l’ouverture d’esprit sur les disciplines voisines.
Le danger du repli frileux sur sa spécialité
Le contraire du polymathe, c’est le mono disciplinaire. Comme le monolingue borné qui rejette toutes les langues et s’en tient à sa seule langue maternelle au prétexte que celles-ci menacent son « identité culturelle », le mono disciplinaire est un personnage qui trouve sa tranquillité, son confort et la paix de son âme dans le repli frileux sur sa spécialité. L’autosatisfaction et l’autarcie le dispensent de tout effort, de toute ouverture d’esprit sur le monde extérieur. Ce que l’on constate dans notre pays, soit au niveau des universités qu’au
niveau des centres de recherche, c’est l’hyperspécialisation qui enferme chaque enseignant et chaque chercheur dans sa « bulle » et lui interdit d’en sortir. Les conséquences d’un tel repli sur soi est néfaste pour l’acquisition du savoir de la part du chercheur. Tous les spécialistes sérieux qui penchent pour la pluridisciplinarité et pour l’interconnexion des divers domaines scientifiques mettent en garde contre l’hyperspécialisation et ses effets pernicieux ; celle-comporte plusieurs risques majeurs aussi bien pour les chercheurs eux-mêmes que pour les collectivités nationales( organisations et établissements publics d’enseignement et de recherche).
Le principal danger de l’hyperspécialisation réside dans « l’effet d’œillères » qui se traduit chez le chercheur par la limitation de la capacité à comprendre les problèmes dans leur globalité et à innover en dehors du cadre rigide dans lequel il s’est volontairement enfermé. Les retombées négatives d’un tel enfermement, tant sur le plan professionnel que sur le plan organisationnel, vont se traduire par :
– la difficulté à se reconvertir dans le cas où le secteur d’activité touche à son déclin ;
-la vulnérabilité du chercheur « spécialisé » à faire face à l’automatisation ou à l’intelligence artificielle ;
-la grande difficulté à faire usage des solutions désuètes, standardisées, à des problèmes nouveaux et fort complexes.
Depuis plus de quatre décennies, les critiques en Occident contre l’hyperspécialisation n’ont cessé de se multiplier pour les raisons suivantes : celle-ci fragmente les savoirs, fausse la vision globale et enferme les praticiens (chercheurs et enseignants) dans une dépendance technique rigide au détriment de la flexibilité et de l’adaptation aux circonstances changeantes. La critique de cette hyperspécialisation que d’aucuns qualifient de désastreuses ne se limite pas uniquement aux sciences sociales et humaines, mais traversent plusieurs disciplines, de l’histoire, à la sociologie, à la psychologie, en passant par les sciences exactes, telles que la médecine, les mathématiques, la physique, le sport, l’économie du travail, etc.
Plusieurs sociologues, dont le français Pierre Bourdieu, et ses collègues anglo-saxon de l’Ecole de Chicago (3), ont tiré à mainte reprises la sonnette d’alarme contre le morcellement du savoir, suite à ces barrières instituées dans les structures administratives et dans les esprits. Ces clôtures arbitraires sont la cause d’une perte de sens et de repères qui font que chaque discipline, gonflée à l’excès de spécificité et d’orgueil, s’isole du reste du monde réel en faisant, par ailleurs, abstraction, de ce qui se passe et se fait dans les disciplines voisines.
Ces critiques ont eu raison des partisans de l’isolement et de la clôture entre disciplines et ont fini peu à peu à s’imposer aux institutions occidentales et aux esprits savants comme fondées. Le monde académique algérien pourrait-il se départir, à l’instar des pays développés et des pays émergents, de sa position traditionnelle de repli sur soi et du culte de l’hyperspécialisation…
Ahmed Rouadjia
Notes
1. La psychologie cognitive se définit comme une branche de la psychologie qui étudie les processus mentaux et la manière dont l’esprit humain perçoit, apprend, mémorise, raisonne et interagit avec son environnement.
2. Né le 7 août 980 à Afshona (près de Boukhara, dans l’actuel Ouzbékistan) et mort en juin 1037 à Hamadan (Iran), est l’un des plus grands philosophes, médecins et savants de la civilisation islamique et du Moyen Âge. Il est souvent surnommé en Occident le « prince des savants » (Cheikh el-Raïs) Un génie précoce, Avicenne l’était bel et bien. Il avait 17 ans lorsqu’il avait soigné le souverain samanide Nûh ibn Mansûr…
3. A savoir :Robert K. Merton (Américain), Talcott Parsons (Américain), G. William Domhoff, l’américain Georges Herbert Mead, Stuart Hall, et bien d’autres.




