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Par Farid DAOUDI
Le cinéma algérien semble engagé dans une nouvelle phase de son histoire. Après plusieurs décennies marquées par l’affaiblissement des structures de production, la fermeture de nombreuses salles et la fragilisation des métiers du septième art, les pouvoirs publics affichent leur volonté de redonner au cinéma une place importante dans la vie culturelle et économique nationale.
La promulgation de la loi n° 24-07 du 29 avril 2024 relative à l’industrie cinématographique, suivie de nouveaux textes réglementaires et de la réorganisation des mécanismes de soutien public, constitue une étape importante. [1]
Mais derrière les ambitions affichées se pose une question fondamentale : comment transformer une volonté politique en une industrie cinématographique durable, capable de produire des œuvres de qualité, de rencontrer son public et de faire rayonner la culture algérienne à l’international ?
Cette interrogation rejoint les préoccupations exprimées par Kaddour Naïmi, homme de théâtre, cinéaste et auteur, dans un entretien accordé à La Tribune Diplomatique Internationale. Son parcours et sa conception d’un cinéma associant beauté, vérité et engagement éclairent les enjeux artistiques et économiques de la relance.
Une réforme nécessaire, mais encore insuffisante
La loi de 2024 marque une évolution importante dans la conception du cinéma en Algérie. Elle inscrit le secteur dans une logique industrielle, intégrant les activités de production, de coproduction, de distribution, d’exploitation et de promotion des films.
Les textes d’application publiés en décembre 2025 ont précisé les conditions du soutien public et l’organisation du Fonds national pour le développement de la technique et de l’industrie cinématographiques. [2]
Cette évolution traduit une ambition qui dépasse la seule production de films : faire du cinéma un secteur économique créateur d’emplois, de compétences et de richesses.
Toutefois, une réforme juridique ne garantit pas automatiquement la transformation du secteur. Son efficacité dépendra de sa mise en œuvre et de la capacité des institutions à répondre aux besoins réels des professionnels.
Le cinéma ne peut se développer durablement sans producteurs, techniciens, distributeurs, salles de projection et mécanismes de financement adaptés. Il exige également une formation solide, des infrastructures fonctionnelles et une liberté de création permettant aux artistes de renouveler leurs langages.
C’est précisément sur cette articulation entre les moyens matériels et l’exigence artistique que repose le renouveau défendu par Kaddour Naïmi.
Le financement : de l’aide publique à une véritable industrie
Le financement constitue l’une des contradictions majeures du cinéma algérien. Les coûts de production sont élevés, les recettes incertaines et les délais de rentabilité souvent longs.
Dans ces conditions, le soutien public demeure indispensable, particulièrement pour les films d’auteur, les documentaires et les premières œuvres.
La relance du FDATIC, dispositif de soutien public à la création cinématographique, constitue donc une mesure nécessaire. Les mécanismes actuels couvrent notamment la production, la coproduction, l’écriture des scénarios, la postproduction, la distribution et l’équipement des structures cinématographiques. [2]
Mais la relance d’un fonds suffit-elle à faire renaître une véritable industrie cinématographique nationale ?
La réponse est non.
Un fonds de soutien, aussi indispensable soit-il, ne peut se substituer à une politique industrielle globale. Financer des films ne signifie pas automatiquement créer des entreprises de production viables, développer un marché, reconstruire un réseau de salles ou garantir la distribution des œuvres.
Le risque serait de maintenir le cinéma dans une économie de subventions ponctuelles, sans lui donner les moyens d’assurer sa continuité économique.
L’enjeu consiste donc à passer du financement de projets isolés à la construction d’un véritable écosystème cinématographique.
Cela suppose des financements réguliers et prévisibles, des mécanismes de garantie bancaire, des incitations à l’investissement privé et des partenariats avec les chaînes de télévision et les plateformes numériques.
Il faut également garantir la transparence dans l’attribution des aides, publier les décisions et assurer une évaluation rigoureuse des projets.
La commission de lecture et d’aide au cinéma, installée le 14 octobre 2026 sous la présidence de l’écrivaine Maïssa Bey, constitue à cet égard une étape importante. Son efficacité devra toutefois se mesurer à l’objectivité de ses décisions, à la qualité des œuvres soutenues et à l’équité d’accès aux financements. [3]
L’État doit préserver la diversité de la création et la liberté artistique, tandis que le secteur privé peut contribuer à renforcer les capacités économiques de la production nationale.
L’Algérie n’a pas seulement besoin de financer des films. Elle doit se donner les moyens de faire vivre durablement son cinéma.
Reconquérir le public et les salles
L’un des grands défis du cinéma algérien demeure la reconquête de son public.
Pendant des décennies, les salles ont constitué des lieux essentiels de rencontre, de partage et de découverte. Leur disparition ou leur dégradation a profondément affaibli le lien entre les œuvres et les spectateurs.
La relance du secteur passe nécessairement par la réhabilitation des salles existantes, la création de nouveaux espaces de projection et le développement de circuits de distribution accessibles.
Une étude stratégique présentée en juillet 2025 a proposé une feuille de route en vingt mesures, portant notamment sur les infrastructures, la formation, la diversification des financements et l’implication des professionnels. [4]
Il faut également encourager les ciné-clubs, les projections scolaires et les initiatives culturelles locales.
Le cinéma doit retrouver sa place dans la vie quotidienne des Algériens, y compris dans les régions éloignées des grands centres urbains.
Car un film qui ne rencontre pas son public demeure privé d’une partie essentielle de sa vocation.
Kaddour Naïmi : l’éthique et l’esthétique indissociables
Le parcours de Kaddour Naïmi témoigne d’une fidélité constante à l’expérimentation artistique.
En 1968, il fonde à Oran le Théâtre de la Mer, une compagnie indépendante privilégiant la recherche scénique, la proximité avec le public et l’autogestion.
Dès ses premières créations, il envisage le théâtre comme un art pouvant emprunter au langage cinématographique. Le découpage en séquences, le rythme du montage et le rapprochement des acteurs avec les spectateurs deviennent autant de moyens de renouveler la représentation.
Le passage au cinéma apparaît ainsi comme un prolongement naturel de sa démarche. À Rome, il fonde en 1986 la société Maldoror Film, à travers laquelle il produit, écrit et réalise des œuvres de fiction et des documentaires.
Son cinéma s’intéresse aux réalités sociales, aux dominations et aux aspirations à l’émancipation. Il refuse cependant de réduire l’œuvre à un discours politique ou à une démonstration idéologique.
Pour lui, l’engagement ne dispense jamais de l’exigence artistique.
Sa réflexion repose sur une conviction centrale : l’éthique et l’esthétique sont indissociables. L’éthique renvoie à la responsabilité de l’artiste envers la société et l’humanité. L’esthétique concerne la manière dont cette responsabilité prend forme dans une œuvre, par l’image, le rythme, la composition et la sensibilité.
Un cinéma porteur d’idées généreuses, mais dépourvu d’invention artistique, ne peut prétendre à une véritable qualité. De même, une œuvre techniquement brillante qui se désintéresse de la condition humaine demeure insuffisante.
Cette conception du « cinéma éthiquement esthétique » invite à dépasser l’opposition entre art engagé et liberté de création. Elle fait de la qualité artistique le moyen même de transmettre une vision du monde.
La formation, condition du renouveau
L’un des constats les plus sévères de l’entretien concerne la formation cinématographique en Algérie.
Kaddour Naïmi estime que la maîtrise des métiers du cinéma exige un apprentissage théorique et pratique approfondi. La connaissance des grands courants artistiques, des méthodes de réalisation et des expériences internationales constitue un préalable indispensable à toute ambition professionnelle.
Il appelle les jeunes cinéastes à se familiariser avec les démarches de réalisateurs aussi différents qu’Eisenstein, Orson Welles, Rossellini, Kurosawa ou Ozu.
Cette ouverture aux expériences étrangères ne signifie pas l’abandon d’une identité culturelle. Elle représente, au contraire, un moyen d’enrichir les ressources de la création nationale.
L’enjeu est de former des professionnels capables de maîtriser leur langage artistique, de concevoir des œuvres originales et de rivaliser, par leur qualité, avec les meilleures productions internationales.
Plutôt que de créer une nouvelle école, le cinéaste envisage de transmettre son expérience à travers des cours, des masterclass et des ateliers, là où il sera sollicité.
Cette proposition rejoint les besoins de structuration du secteur : une industrie cinématographique ne peut se construire sans des professionnels qualifiés, capables d’assumer les différentes étapes de la création et de la production.
Créer malgré les obstacles : le cinéma de guérilla
Face aux difficultés de financement et aux contraintes institutionnelles, Kaddour Naïmi défend une méthode qu’il qualifie de « cinéma de guérilla ».
L’expression ne renvoie pas à une démarche violente, mais à une manière de produire avec des moyens matériels réduits, en compensant les insuffisances financières par l’imagination, la compétence et la coopération.
Cette méthode s’inscrit dans la continuité de son expérience au Théâtre de la Mer et de Maldoror Film. Elle repose sur la maîtrise des dépenses, la mobilisation de professionnels engagés dans le projet et la recherche de financements indépendants.
Le cinéaste déplore toutefois les difficultés rencontrées pour établir des contacts avec les services du ministère de la Culture et obtenir un soutien à son nouveau projet.
Il estime qu’un véritable renouveau du cinéma algérien suppose de faciliter les démarches administratives, de soutenir les initiatives indépendantes et de développer les possibilités de diffusion.
Car produire un film ne suffit pas : encore faut-il qu’il puisse rencontrer son public.
Le cinéma de guérilla ne saurait cependant constituer une réponse permanente aux insuffisances du financement public. Il témoigne de la capacité des créateurs à surmonter les obstacles, mais ne dispense pas les institutions de leur responsabilité.
L’indépendance artistique doit pouvoir s’appuyer sur des conditions économiques permettant aux professionnels de travailler dans la durée.
« Didou, reviens avec ta valise ! » : de l’exil au retour
Le projet de fiction que prépare Kaddour Naïmi constitue l’une des expressions les plus concrètes de sa démarche.
Intitulé Didou, reviens avec ta valise !, le film entre en résonance avec la pièce Mohamed, prends ta valise !, à laquelle il avait participé en 1972, aux côtés de Kateb Yacine.
La première œuvre racontait le départ contraint des travailleurs algériens vers l’étranger, poussés par la nécessité économique.
Le nouveau film inverse cette perspective : il suit le retour d’un émigré qui, après de longues années passées loin de son pays, retrouve l’Algérie avec le désir de renouer avec ses origines et de contribuer à la vie collective.
Le personnage de Didou n’est pas présenté comme un simple double autobiographique de son auteur. Il incarne plutôt une expérience partagée par de nombreux Algériens de la diaspora, confrontés aux questions de l’appartenance, de la mémoire et du retour.
À travers cette histoire, le cinéaste entend interroger les rapports entre l’individu et son pays, mais aussi les conditions qui permettraient aux compétences et aux expériences acquises à l’étranger de bénéficier à la société algérienne.
Le scénario est écrit et la recherche de financement a commencé. À défaut d’un soutien institutionnel, Naïmi envisage de recourir à une production indépendante, fidèle aux principes qui ont guidé ses expériences précédentes.
Dans le contexte de la relance du cinéma algérien, ce projet illustre la rencontre entre une ambition artistique et une problématique nationale : comment mobiliser les talents, les expériences et les ressources humaines du pays, y compris ceux de sa diaspora ?
Son aboutissement dépendra de la capacité à réunir les moyens nécessaires, à préserver la liberté de création et à assurer au film une diffusion auprès du public.
L’autogestion et la coopération comme horizons
Au-delà des questions de financement et de formation, la proposition de Kaddour Naïmi engage une réflexion plus large sur l’organisation de la création artistique.
Il plaide pour une coopération entre les professionnels, une gestion collective des moyens disponibles et une conception du travail qui privilégie l’intérêt commun sur les ambitions individuelles.
L’autogestion apparaît ainsi comme une réponse possible aux insuffisances des structures traditionnelles de production. Elle ne signifie pas le rejet systématique des institutions, mais la volonté de préserver la liberté de création et de permettre aux artistes de prendre en charge leurs propres projets.
L’expérience du Théâtre de la Mer et celle de Maldoror Film constituent, à ses yeux, des exemples de cette capacité à créer autrement.
Cette démarche suppose toutefois une exigence de compétence, de rigueur et d’honnêteté. L’indépendance ne peut devenir un prétexte à l’improvisation : elle exige au contraire une responsabilité accrue de la part des créateurs.
Elle peut également contribuer à renouveler les rapports entre les institutions et les professionnels, en favorisant une plus grande participation de ces derniers aux décisions qui concernent leur secteur.
Une ouverture internationale au service de la souveraineté culturelle
L’Algérie possède une histoire cinématographique riche, marquée par des œuvres qui ont porté la mémoire de la lutte de libération nationale et les grandes transformations de la société.
Cette tradition constitue un patrimoine précieux. Elle ne doit cependant pas enfermer les nouvelles générations dans la répétition des thèmes du passé.
Le cinéma algérien doit pouvoir explorer les réalités contemporaines : les mutations sociales, les aspirations de la jeunesse, les rapports entre générations, les difficultés économiques et les interrogations liées à l’avenir du pays.
Il doit également s’ouvrir à des formes nouvelles et à des écritures audacieuses.
Les coproductions internationales, les festivals et les échanges professionnels peuvent offrir aux cinéastes algériens de nouvelles perspectives de financement et de diffusion.
L’Algérie dispose d’atouts considérables : une histoire singulière, une diversité de paysages, un patrimoine architectural et culturel remarquable, ainsi qu’une jeunesse porteuse de nouvelles formes d’expression.
La valorisation de ces ressources peut contribuer à faire du cinéma un levier de développement culturel, économique et touristique.
Mais cette ouverture ne doit pas se faire au détriment de l’identité culturelle nationale. Elle doit permettre aux créateurs algériens de faire entendre leur voix dans un espace cinématographique mondial de plus en plus concurrentiel.
Des ambitions à la réalité
Les réformes engagées témoignent d’une volonté de transformation. Mais le succès de cette politique dépendra de sa mise en œuvre concrète.
Il faudra garantir la transparence dans l’attribution des aides, assurer une répartition équitable des moyens, accompagner les jeunes créateurs, renforcer la formation et associer davantage les professionnels aux décisions.
Il faudra surtout veiller à ce que les ambitions industrielles ne prennent jamais le pas sur la liberté de création et l’exigence artistique.
Le parcours de Kaddour Naïmi rappelle que le cinéma ne se réduit ni à une industrie ni à un discours. Il est à la fois un travail collectif, une recherche esthétique, un engagement humain et un moyen de raconter la société.
Son projet Didou, reviens avec ta valise ! incarne cette ambition : faire d’une histoire singulière une réflexion sur l’exil, le retour et la contribution de chacun à l’avenir du pays.
Le véritable renouveau du cinéma algérien ne se mesurera pas uniquement au nombre de films produits ou de salles ouvertes, mais à sa capacité à raconter l’Algérie, à faire dialoguer les générations et à porter, par l’image, une vision du monde qui lui appartient.
Les ambitions industrielles donneront au cinéma les moyens de durer. L’exigence artistique lui donnera sa raison d’être. /
* Journaliste-essayiste
Références documentaires :
[1] République algérienne démocratique et populaire, Loi n° 24-07 du 29 avril 2024 relative à l’industrie cinématographique, Journal officiel n° 31, 2 mai 2024.
[2] République algérienne démocratique et populaire, Décrets exécutifs n° 25-313 et n° 25-314 du 10 décembre 2025, relatifs respectivement au fonctionnement du Fonds national pour le développement de la technique et de l’industrie cinématographiques et aux conditions d’attribution de l’aide publique, Journal officiel n° 84, 18 décembre 2025.
[3] Algérie Presse Service (APS), « Bendouda procède à l’installation de la commission de lecture et d’aide au cinéma », 14 octobre 2026.
[4] Algérie Presse Service (APS), « Ministère de la Culture et des Arts : M. Ballalou se félicite des résultats d’une étude ciblée pour la relance de l’industrie cinématographique algérienne », 2 juillet 2025.
[5] Algérie Presse Service (APS), « Lancement de l’appel à projets cinématographiques dans le cadre de l’aide publique au cinéma pour l’année 2026 », 1er février 2026.
[6] Farid Daoudi, « Un cinéma éthiquement esthétique pour l’Algérie », entretien avec Kaddour Naïmi, La Nouvelle République, n°8705, du 27 octobre 2026.
[7] La Tribune Diplomatique Internationale, « Le cinéma algérien, de son origine à nos jours, du 16 octobre 2026



