
Il y a seize siècles, un fils d’Afrique du Nord écrivait La Cité de Dieu depuis Hippone, aujourd’hui Annaba, pensant l’effondrement d’un monde depuis les marges de l’empire. Le Kabyle Mohamed Amer Meziane, 38 ans, n’a jamais revendiqué cette filiation à voix haute, trop de pudeur, sans doute, ou trop de conscience de ce que la comparaison a d’écrasant.
Mais tout, dans sa trajectoire, y renvoie : un philosophe, digne héritier d’Augustin, formé dans les institutions les plus centrales de la pensée occidentale, et qui retourne contre elles, patiemment, méthodiquement, les catégories qu’elles ont produites pour se penser universelles. Comme Augustin depuis Hippone, l’Algérien Amer Meziane pense l’effondrement, climatique, cette fois, depuis une position qui n’est ni tout à fait celle du centre, ni tout à fait celle de la marge.
Une trajectoire qui déjoue les cartes
Rien, dans le parcours institutionnel de Mohamed Amer Meziane, ne relève de l’anecdote. Agrégé de philosophie, docteur de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, où il soutient une thèse remarquée sur la sécularisation comme effet de ce qu’il nomme la « rencontre coloniale », il gravit ensuite les échelons les plus sélectifs du monde académique international : chargé de recherche et enseignant à Columbia, New York, professeur invité à l’Université libre de Berlin, puis titularisation à Brown, prestigieuse université américaine, où il enseigne aujourd’hui la philosophie et les études francophones, affilié au Centre d’études sur le Moyen-Orient de l’Institut Watson.
On pourrait s’arrêter là et dresser le portrait d’un brillant universitaire de plus, absorbé par le système qui l’a formé. Ce serait manquer l’essentiel. Car le geste de Mohamed Amer Meziane consiste précisément à habiter ces institutions pour en subvertir les fondations. Il ne conteste pas la philosophie occidentale de l’extérieur, en la sommant de s’excuser ; il l’occupe de l’intérieur, avec ses outils, sa rigueur, son vocabulaire, et la retourne contre ses propres angles morts.
Des empires sous la terre, ou l’écologie comme question coloniale
Tout commence, ou presque, avec Des empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation, publié à La Découverte en 2021. Le livre trace une généalogie inattendue : celle qui relie la sécularisation européenne, le récit d’un Occident qui se serait progressivement désenchanté, à l’histoire de l’extractivisme et à la formation des « États fossiles » contemporains. Loin des lectures convenues qui opposent modernité laïque et mondes religieux, Amer Meziane montre que le partage du sacré et du profane s’est construit main dans la main avec l’appropriation coloniale des sous-sols et des ressources. Sécularisation et extraction ne sont pas deux histoires parallèles : elles sont la même histoire, racontée deux fois.
L’ouvrage ne reste pas confiné aux cercles francophones. Traduit en anglais sous le titre The States of the Earth chez Verso Books en 2024, il vaut à son auteur le prix de traduction non-fiction de la Villa Albertine, reconnaissance rare pour un texte de philosophie continentale aussi âprement conceptuel. C’est dans le monde anglophone, à Harvard, au prestigieux centre de culture new yorkais MoMA PS1, dans les colonnes de la Los Angeles Review of Books, que le nom d’Amer Meziane circule aujourd’hui avec le plus d’évidence. Les Américains ont adopté ce génie algérien avec une aisance qui dit quelque chose du décalage français : là où Paris tarde parfois à consacrer ses propres penseurs les plus exigeants, New York et Providence en ont fait, sans détour, l’une des voix de référence sur les rapports entre race, religion et crise climatique.
Déloger l›anthropologie de son confort
Deux ans plus tard paraît Au bord des mondes. Vers une anthropologie métaphysique (Vues de l’esprit, 2023), livre plus frontal encore dans son ambition. Amer Meziane s’y attaque à deux courants dominants des sciences sociales contemporaines : le « tournant ontologique »(la branche de la philosophie qui étudie l’être en tant qu’être) incarné en France par Philippe Descola et le regretté Bruno Latour, et l’école initiée outre-Atlantique par l’anthropologue Talal Asad, prolongée par des figures comme Saba Mahmood ou Tanya Luhrmann.
Sa critique est d’une élégance redoutable. Aux héritiers de Descola, il reproche une valorisation floue de l’animisme, réduit à un simple contre-modèle écologique de la modernité occidentale, une manière, dit-il en substance, de rejouer le vieux mythe du bon sauvage sous des habits savants. Aux héritiers d’Asad, il reproche symétriquement de réduire le fait religieux à des techniques du corps, en évitant soigneusement de prendre au sérieux ce que les croyants eux-mêmes affirment : l’existence de réalités qui excèdent le visible. Entre ces deux écueils, Amer Meziane trace une troisième voie, qu’il appelle une anthropologie métaphysique : accepter de faire, avec les peuples et les croyants qu’on étudie, de la philosophie plutôt que seulement de l’ethnographie. Ne plus seulement parler sur eux, mais penser avec eux, dieux, esprits, mondes intermédiaires compris.
Le désert, le souterrain, et l’autre visage de l’orientalisme
Son travail le plus récent, présenté en conférences plutôt qu’encore livré en volume, pousse cette méthode vers un nouveau terrain : l’histoire environnementale de l’orientalisme. Sous le titre Le désert et le souterrain, Amer Meziane interroge deux figures non humaines à travers lesquelles l’Occident a fantasmé le monde arabe et le Maghreb. Le désert, longtemps réduit à une image d’Épinal, n’a pas seulement façonné un imaginaire : il a organisé des pratiques bien réelles de gouvernement des terres et des populations. Le souterrain, peuplé dans les récits occidentaux de démons et de dragons, a connu une mutation métaphysique dont Amer Meziane montre qu’elle s’articule très concrètement à l’histoire de notre dépendance aux énergies fossiles. La critique de l’orientalisme, geste fondateur des études postcoloniales depuis Edward Said, retrouve ici une actualité inattendue : elle devient une clé pour comprendre la crise climatique elle-même.
C’est ce même geste, faire tenir ensemble la pensée et le terrain, le texte et le monde sensible, qui pousse Amer Meziane hors des seuls amphithéâtres. Il n’est pas rare de le voir donner une conférence accompagné d’un bendir, le tambour sur cadre du Maghreb, dans des formats qui empruntent autant à la performance qu’à l’exposé académique. Ce choix n’a rien d’un supplément d’âme folklorique : il prolonge, par d’autres moyens, la même conviction que celle qui traverse ses livres, que le savoir occidental a besoin d’autres formes, d’autres corps, d’autres sons pour dire ce qu’il a longtemps cru pouvoir dire seul. Le monde de l’art l’a repéré. On le retrouve associé à des artistes contemporains pour lesquels il écrit, dans des lieux aussi divers que les scènes indépendantes de Brooklyn, les institutions du Golfe, le MoMA à New York ou l’orbite de LUMA à Arles. Un signe qu’une pensée peut aujourd’hui circuler aussi bien par les revues savantes que par les cimaises.
L’Algérie, angle mort d’une reconnaissance
Reste un paradoxe, et non des moindres. Cité au Collège de France, primé à New York, traduit chez un éditeur anglophone de référence, courtisé par les institutions les plus prestigieuses des deux rives de l’Atlantique, Mohamed Amer Meziane demeure largement inconnu dans le pays dont il est originaire. L’Algérie, qui a donné au monde des figures aussi radicalement différentes qu’Augustin, Ibn Khaldoun ou plus près de nous des voix majeures de la pensée postcoloniale, n’a pas encore pris la mesure de ce qui se joue dans l’œuvre de ce penseur de la génération montante. Peut-être parce que sa pensée circule d’abord en anglais, loin des circuits de diffusion algériens. Peut-être aussi parce que la critique qu’il adresse à l’Occident, sécularisation, extractivisme, orientalisme, a quelque chose d’inconfortable pour la France et sa son élite.
Il y a pourtant, dans cette œuvre encore en construction, un troisième livre est annoncé aux éditions du Seuil, quelque chose qui mérite un retour au pays natal, ne serait-ce qu’intellectuel. Comme Augustin avant lui, Mohamed Amer Meziane pense depuis les bords : bords des mondes, bords des disciplines, bords des empires. Et comme lui, il se pourrait que sa terre d’origine ne mesure la portée de sa pensée qu’après que le reste du monde le lui aura, patiemment, signalé.




