17 Octobre 1961 : quand l’historien Benjamin Stora répond aux amnésies de Lisnard et CNews

Benjamin Stora rappelle la violence méthodique de la répression du 17 octobre 1961. D. R.

De Paris, Saliha Fayez – Alors que la course à la présidentielle française de 2027 s’accélère, les fractures mémorielles autour de la guerre d’Algérie se rappellent brutalement à l’agenda politique. Le débat s’est enflammé après le dérapage de David Lisnard. Interpellé sur LCI, le maire de Cannes et candidat à l’Elysée a balayé le sujet d’un retentissant : «Je m’en fous madame, j’en ai rien à cirer, je n’étais pas né.» Presque au même moment, l’éditorialiste Vincent Hervouët affirmait sur CNews qu’il ne fallait pas commémorer cette date. Face à cette double offensive du déni et de l’indifférence, l’entretien de l’historien Benjamin Stora sur RFI résonne comme une cinglante et nécessaire mise au point factuelle.

Pour Benjamin Stora, le massacre du 17 octobre 1961 n’est ni une option mémorielle à la carte, ni une affaire de «repentance». C’est un fait historique majeur. Ce soir-là, sous l’autorité du préfet de police Maurice Papon, une manifestation pacifique de 20 000 à 30 000 Algériens défilant pour la dignité et contre un couvre-feu strictement discriminatoire a sombré dans un bain de sang.

L’historien rappelle la violence méthodique de la répression. Les cortèges ont été brisés dès les portes de la capitale, sur les grands ponts de la Seine (Clichy, Neuilly, Bezons). Matraquages féroces, tirs à balles réelles et corps jetés dans le fleuve : le bilan, longtemps étouffé par un mensonge d’Etat officiel qui n’avouait que deux morts, oscille selon la communauté scientifique entre 100 et 150 victimes, et plus de 300 selon les recherches de Jean-Luc Einaudi. S’y ajoutent 12 500 arrestations de masse, entraînant l’internement des manifestants dans des conditions indignes à Vincennes ou au Palais des Sports.

L’argument de Vincent Hervouët, selon lequel raviver ces événements fragiliserait la «cohésion nationale», tout comme l’agacement feint de David Lisnard prétendant que ses «potes algériens» seraient «passés à autre chose», se heurtent à une réalité psychologique et politique profonde. Pour Benjamin Stora, l’amnésie collective imposée par l’Etat pendant trente ans n’a fait que cristalliser la douleur.

«C’est dans les retards que le ressentiment vient se loger», prévient l’historien. Loin de diviser, la reconnaissance officielle – amorcée par François Hollande en 2012 et poursuivie par Emmanuel Macron en 2021 qualifiant ces crimes d’«inexcusables pour la République» – est la seule voie permettant à la société de guérir.

Face à la droite et de l’extrême-droite qui instrumentalise le rejet de l’histoire coloniale, Benjamin Stora plaide pour une transmission institutionnelle. Soutenant l’appel d’une trentaine de maires de France, il demande l’inscription du 17 Octobre au calendrier des cérémonies officielles et son intégration pleine et entière dans les manuels scolaires.

L’histoire ne s’efface pas parce qu’un candidat «n’était pas né». La regarder en face est un devoir indispensable aux Français pour faire barrage aux dérives racistes contemporaines.

S. F.

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