
Entre Paris et Rome, Alger redéfinit ses priorités économiques. Le recul des échanges avec la France contraste avec la solidité du partenariat italien, largement porté par l’énergie. Une évolution qui révèle autant les divergences diplomatiques que la volonté algérienne de diversifier ses alliances.
Par Farid DAOUDI
Un contraste commercial révélateur
Les relations économiques entre l’Algérie, la France et l’Italie dessinent aujourd’hui deux trajectoires distinctes. D’un côté, les échanges franco-algériens connaissent une contraction significative. De l’autre, le partenariat entre Alger et Rome conserve une forte dimension stratégique, avec des perspectives de coopération énergétique et industrielle.
Selon les données françaises, les échanges commerciaux entre la France et l’Algérie ont atteint 11,1 milliards d’euros en 2024, avant de reculer à 9,4 milliards en 2025. Sur la période de juillet 2025 à juin 2026, ils sont tombés à 8,9 milliards d’euros, soit une diminution d’environ 20 % par rapport à 2024.
À l’inverse, les échanges entre l’Algérie et l’Italie ont atteint 12,98 milliards d’euros en 2025, selon les données de l’Agence italienne pour le commerce extérieur relayées par Agenzia Nova. Ce volume confirme l’importance du partenaire italien, même si la structure de ces échanges demeure très largement dominée par les hydrocarbures. <sup>[2]</sup>
La comparaison est éloquente : en 2025, le volume des échanges algéro-italiens dépassait celui des échanges franco-algériens. Il serait toutefois excessif d’en conclure que l’Italie aurait déjà remplacé la France dans toutes les dimensions de la relation économique. Les deux partenariats présentent des structures, des héritages et des intérêts différents.
France-Algérie : le poids des tensions politiques
La dégradation du commerce franco-algérien ne peut être comprise sans tenir compte du climat diplomatique. Le soutien du président Emmanuel Macron au plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental, annoncé en juillet 2024, a provoqué une crise majeure avec Alger. Les différends politiques, les tensions mémorielles et les désaccords sur plusieurs dossiers bilatéraux ont contribué à fragiliser la relation.
À ces difficultés se sont ajoutées les mesures algériennes de contrôle des importations, notamment le Programme prévisionnel d’importation (PPI), ainsi que les dispositifs de protection de la production nationale. Ces mécanismes visent à encadrer les achats extérieurs et à encourager, en principe, la production locale. Ils ont également compliqué les opérations de certaines entreprises étrangères.
Les conséquences sont visibles dans plusieurs secteurs. Entre juillet 2024-juin 2025 et juillet 2025-juin 2026, les exportations françaises de produits agroalimentaires vers l’Algérie ont diminué de 60 %, tandis que les équipements automobiles ont reculé de 37 %. Les ventes françaises de véhicules ont également enregistré une baisse notable.
Il convient néanmoins de distinguer les effets de la crise politique de ceux liés aux prix des hydrocarbures, aux évolutions de la demande et aux restrictions commerciales. Le recul des échanges ne relève pas d’une cause unique.
La France conserve par ailleurs une présence économique importante en Algérie. Ses entreprises restent actives dans les secteurs financiers, industriels, pharmaceutiques et agroalimentaires. Le déclin actuel ne signifie donc pas la disparition de leurs intérêts, mais souligne la vulnérabilité d’une relation économique lorsque le dialogue politique se détériore.
Italie-Algérie : l’énergie comme socle stratégique
Le partenariat algéro-italien repose sur une logique différente. L’énergie constitue son principal moteur, dans un contexte où l’Italie cherche à sécuriser ses approvisionnements et à diversifier ses sources de gaz.
En 2025, les importations italiennes en provenance d’Algérie se sont élevées à 9,78 milliards d’euros, dont environ 8,1 milliards pour le gaz naturel. Les exportations italiennes vers l’Algérie ont atteint 3,2 milliards d’euros, en hausse de 13,8 % par rapport à 2024. <sup>[2]</sup>
Cette relation ne se limite toutefois pas à l’achat et à la vente d’hydrocarbures. Les entreprises italiennes fournissent également des machines, des équipements industriels et des produits destinés aux secteurs de l’énergie et de la transformation.
Le groupe italien Eni et Sonatrach occupent une place centrale dans cette coopération. Lors de sa visite en Algérie, le 25 mars 2026, la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, a réaffirmé la volonté de renforcer les approvisionnements gaziers et d’élargir la coopération à de nouveaux domaines, notamment l’exploration offshore et les hydrocarbures de schiste.
L’intérêt de Rome tient aussi à sa capacité à articuler ses besoins énergétiques avec des projets industriels et agricoles. Le Plan Mattei pour l’Afrique, porté par le gouvernement italien, entend notamment développer des partenariats économiques avec plusieurs pays africains. En Algérie, cette orientation peut ouvrir des perspectives dans la formation, les technologies agricoles, les infrastructures et l’investissement.
Il reste cependant à transformer les déclarations politiques et les contrats énergétiques en investissements productifs durables, créateurs d’emplois et de compétences sur le territoire algérien.
Alger n’entend plus dépendre d’un seul partenaire
Pour l’Algérie, cette évolution s’inscrit dans une stratégie plus large de diversification. La Chine, l’Italie, la Turquie et d’autres partenaires occupent désormais une place importante dans ses échanges économiques. Cette ouverture répond à un objectif essentiel : réduire les dépendances excessives, élargir les débouchés et améliorer les conditions de négociation avec les partenaires étrangers.
Mais diversifier ne signifie pas simplement changer de fournisseur. L’enjeu véritable consiste à attirer des investissements capables de développer la production locale, de transférer des technologies et de contribuer à la diversification des exportations algériennes.
La relation avec l’Italie offre des possibilités dans ce domaine, mais elle présente aussi une limite : le poids considérable du gaz dans les échanges bilatéraux. Une coopération durable devra donc dépasser la seule rente énergétique. Quant à la relation avec la France, elle conserve un potentiel industriel et commercial important, qui ne demande qu’à être mobilisé dans un cadre politique plus stable.
L’Algérie dispose ainsi d’une marge de manœuvre accrue, à condition de mener une politique économique cohérente, fondée sur la prévisibilité réglementaire, l’attractivité des investissements et la défense de ses intérêts nationaux.
Le pragmatisme plutôt que l’affrontement
Le contraste entre Paris et Rome ne saurait être réduit à une opposition simpliste entre une France condamnée au recul et une Italie promise à une progression continue. Les chiffres montrent une évolution des échanges, mais ils ne suffisent pas, à eux seuls, à mesurer la profondeur de chaque partenariat.
Il reste que la crise franco-algérienne a un coût économique tangible. Les entreprises, les travailleurs et les consommateurs des deux pays subissent les conséquences d’une relation bilatérale dégradée. Les contentieux politiques et mémoriels, lorsqu’ils empêchent un dialogue constructif, risquent de compromettre des intérêts économiques pourtant convergents.
L’Italie, de son côté, a su faire de la sécurité énergétique et de la coopération économique des axes structurants de sa relation avec Alger. Cette approche lui procure un avantage stratégique, sans pour autant garantir automatiquement la réussite de tous ses projets.
La leçon essentielle est ailleurs : l’Algérie n’est plus condamnée à inscrire ses relations économiques dans un tête-à-tête exclusif avec la France.
Elle peut diversifier ses partenaires et mettre en concurrence les offres, à condition de veiller à ce que cette ouverture serve son développement national.
Paris aurait donc tort de considérer les liens historiques comme une garantie permanente. Rome aurait tort, elle aussi, de croire que ses succès énergétiques suffisent à assurer une position durable. Pour Alger, le véritable enjeu consiste à convertir cette pluralité de partenariats en gains industriels, technologiques et sociaux.
Dans cette nouvelle configuration méditerranéenne, la coopération fondée sur le respect mutuel, la stabilité des règles et des intérêts réciproques apparaît plus prometteuse que la diplomatie des rapports de force./
F.D.
N.B.-: les chiffres des deux relations ne portent pas exactement sur la même période : les 12,98 milliards d’euros concernent l’année civile 2025 pour l’Italie, tandis que les 8,9 milliards correspondent à juillet 2025–juin 2026 pour la France. La comparaison annuelle homogène doit donc être faite avec les chiffres de 2025 : 9,4 milliards d’euros pour la France, contre 12,98 milliards pour l’Italie.
Références:
[1] Ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères, Algérie : politique et économie, données commerciales pour 2024 et 2025 ; ObservAlgérie, « Algérie-France : les échanges commerciaux tombent à 8,9 milliards d’euros », 8 août 2026.
[2] Agenzia Nova, « Les échanges commerciaux entre l’Algérie et l’Italie atteindront 13 milliards d’euros en 2025 », 20 mars 2026, données de l’Agence italienne pour le commerce extérieur à Alger.
[3] TSA, « Algérie-France : le commerce bilatéral dégringole sous les 9 milliards d’euros, l’agroalimentaire français en forte baisse », 8 août 2026.
[4] Reuters, « Italy hopes to receive more gas from Algeria, Meloni says », 25 mars 2026.


