Le Sahara irradié : essais nucléaires français, napalm et héritages de guerre en Algérie

L’Algérie exige la décontamination du site par la France. D. R.

 

Une contribution d’Ali Farid Belkadi – La France a irradié l’Algérie, puis elle a enfoui une partie de la vérité dans les archives, les galeries et les procédures.

Entre le 13 février 1960 et le 16 février 1966, la France procéda à dix-sept essais nucléaires dans le Sahara algérien, dont quatre explosions atmosphériques à Reggane et treize tirs souterrains à In Ekker. Onze expérimentations furent conduites après la signature des accords d’Évian et dix après la proclamation de l’indépendance, parce que Paris avait négocié le maintien temporaire de ses installations sahariennes afin d’achever la mise au point de sa force de frappe avant l’ouverture du Centre d’expérimentation du Pacifique.

Cette enquête replace les victimes algériennes au centre d’une histoire trop souvent racontée comme une épopée technologique française. Elle examine les contaminations, le défaut de suivi médical, la persistance des déchets, l’insuffisance des indemnisations, la coopération nucléaire franco-israélienne et la position de la France en 2026. Le napalm et les expérimentations chimiques apparaissent dans une dernière partie, non comme le sujet principal, mais comme les prolongements d’une même conception du territoire algérien livré à la  guerre, à l’essai et au secret.

La géographie du programme suffit à montrer pourquoi l’expression d’« essais au désert » est trompeuse. Reggane n’était pas une abstraction cartographique, mais un ensemble de palmeraies, de pistes, de puits, de chantiers et de campements reliés à des circulations anciennes, tandis qu’In Ekker se trouvait dans un espace touareg où la montagne, les pâturages et les itinéraires possédaient des usages sociaux que l’administration militaire ne pouvait réduire à la notion de zone interdite.

Toute enquête sérieuse doit donc articuler l’histoire diplomatique des accords d’Évian, l’histoire technique des explosions, l’anthropologie des mobilités sahariennes et l’histoire sanitaire des populations, faute de quoi les personnes qui ne résidaient pas dans une commune selon les catégories administratives françaises disparaissent du récit et des dossiers d’indemnisation.

Le dossier exige en outre une distinction constante entre ce qui est établi, ce qui est vraisemblable et ce qui demeure inconnu. La liste des dix-sept tirs, leurs dates et leurs caractéristiques générales sont documentées, de même que plusieurs incidents de confinement et la poursuite des opérations après l’indépendance, tandis que l’étendue exacte des retombées, le contenu de certains dépôts, le nombre des travailleurs algériens présents et les doses reçues par les habitants restent imparfaitement connus. Cette incertitude ne doit servir ni à fabriquer des certitudes spectaculaires ni à absoudre l’État qui détenait les instruments de mesure, organisait les déplacements et conservait les archives, car le défaut de connaissance constitue lui-même un fait historique lorsque l’institution responsable n’a pas organisé le suivi nécessaire.

Le premier tir saharien face aux avertissements internationaux

L’un des points les plus importants pour comprendre Gerboise bleue consiste à écarter l’idée selon laquelle la France aurait procédé, en février 1960, dans un environnement politique où les dangers des retombées et la présence de populations sahariennes auraient été ignorés de tous. Le 20 novembre 1959, près de trois mois avant le premier tir, l’Assemblée générale des Nations unies adopta la résolution 1379 (XIV) consacrée à la question des essais nucléaires français au Sahara, par 51 voix contre 16 et 15 abstentions, en demandant à la France de s’abstenir de procéder aux expériences projetées ; la délégation française vota contre cette résolution. La chronologie est décisive, car elle établit que le premier essai ne précéda pas la controverse internationale, mais lui succéda, dans un contexte où plusieurs États africains et asiatiques contestaient déjà la transformation du Sahara en champ d’expérimentation nucléaire et redoutaient la circulation des retombées au-delà des périmètres militaires. Le programme français fut donc maintenu alors que la question avait quitté le cercle des experts pour devenir un objet diplomatique discuté publiquement aux Nations unies, ce qui interdit de présenter Gerboise bleue comme le produit d’une innocence scientifique propre au début de l’âge atomique.

Cette contestation antérieure au premier tir doit être rapprochée de l’état des connaissances disponibles à la fin des années 1950. Hiroshima et Nagasaki appartenaient déjà à une histoire vieille de quinze ans, les essais américains, soviétiques et britanniques avaient nourri une abondante littérature scientifique et politique sur les retombées, tandis que les controverses relatives au strontium 90, aux produits de fission et aux effets des explosions atmosphériques occupaient une place croissante dans le débat international. Il serait anachronique d’attribuer aux décideurs de 1960 toutes les connaissances radiobiologiques actuelles, mais il serait tout aussi erroné de leur prêter une ignorance générale des risques associés aux explosions atmosphériques, puisque la préparation même des tirs impliquait des prévisions météorologiques, des secteurs de surveillance radiologique et des procédures de sécurité qui n’auraient eu aucun sens si la dispersion des produits radioactifs avait été considérée comme inexistante. La question historique ne porte donc pas sur la découverte tardive d’un danger inconnu, mais sur la manière dont un danger reconnu fut évalué, hiérarchisé puis accepté dans un territoire colonial dont la population n’était pas associée à la décision.

Le mot désert joue ici un rôle qui dépasse la géographie, car il transforme une faible densité humaine en disponibilité politique et tend à rendre invisibles les oasis, les travailleurs des bases, les itinéraires caravaniers, les éleveurs et les groupes mobiles qui parcouraient les régions concernées. Reggane et In Ekker n’étaient pas des espaces abstraits séparés de toute société ; ils appartenaient à des territoires sahariens parcourus, exploités, habités et nommés, dont les usages ne coïncidaient pas avec les limites tracées par l’administration militaire. La puissance expérimentatrice disposait des cartes, des stations météorologiques, des véhicules, des instruments de mesure et des services médicaux, tandis qu’une part importante des habitants et des travailleurs locaux ne possédait ni dosimètre, ni dossier individuel durable, ni information leur permettant de constituer les preuves qu’on leur demanderait des décennies plus tard. L’inégalité documentaire qui caractérise aujourd’hui les demandes d’indemnisation ne constitue donc pas un accident administratif postérieur aux essais ; elle prolonge une dissymétrie installée dès la préparation du programme, lorsque ceux qui produisaient le risque étaient aussi ceux qui détenaient les instruments permettant de le mesurer.

Gerboise bleue : la puissance française bâtie sur une terre algérienne

Le 13 février 1960, Gerboise bleue fit entrer la France dans le cercle des puissances nucléaires. L’explosion fut présentée comme la victoire d’une science nationale retrouvée et comme l’instrument d’une souveraineté stratégique indépendante des États-Unis, tandis que le territoire sur lequel cette puissance prenait naissance demeurait engagé dans une  guerre coloniale. Le récit officiel transforma le Sahara en décor minéral et silencieux, alors qu’il était parcouru par des habitants des oasis, des travailleurs, des familles et des communautés pastorales dont les déplacements échappaient largement aux recensements militaires.

Le choix du site reposa sur cette fiction du désert vide, commode pour éloigner le risque des grandes villes françaises et réduire la visibilité politique des populations exposées. La faible densité ne signifiait pourtant ni absence d’hommes ni absence de droits, tandis que le périmètre réel d’une expérimentation atmosphérique ne pouvait se limiter au point zéro tracé sur une carte. Les vents, les poussières, les routes, les animaux et les matériels déplacés étendaient l’espace possible de la contamination bien au-delà des clôtures.

La puissance de Gerboise bleue, généralement estimée à environ soixante-dix kilotonnes, dépassait largement celle de la bombe d’Hiroshima et fit de la France la quatrième puissance à expérimenter une arme nucléaire. Ce résultat couronnait les décisions prises sous la Quatrième République, puis assumées et accélérées par le général de Gaulle, dans un contexte où l’indépendance stratégique était conçue comme la condition du rang international. Le Sahara offrait l’éloignement, l’étendue et le contrôle militaire recherchés, mais ces avantages n’étaient pas naturels : ils résultaient d’une domination coloniale permettant à Paris de décider du risque sur une terre dont les habitants ne participaient ni à la définition du programme ni à l’évaluation de ses conséquences.

L’organisation de la base mobilisa des militaires, des ingénieurs du Commissariat à l’énergie atomique, des entreprises et une main-d’œuvre algérienne affectée aux terrassements, aux transports, à l’entretien et aux services. Les catégories professionnelles déterminaient l’information reçue, l’équipement distribué et la possibilité ultérieure de faire reconnaître une présence. Un spécialiste français pouvait laisser une trace dans un dossier de carrière ou un carnet dosimétrique, alors qu’un manœuvre recruté localement pouvait ne subsister que dans une feuille de paie introuvable. La hiérarchie coloniale du travail s’est ainsi transformée, plusieurs décennies après les tirs, en hiérarchie de la preuve.

Reggane : quatre explosions, une population tenue dans l’ignorance

Gerboise bleue fut suivie de Gerboise blanche, Gerboise rouge et Gerboise verte entre 1960 et 1961. Trois engins furent placés sur une tour, tandis que Gerboise blanche explosa au niveau du sol, provoquant la fusion puis la vitrification d’une partie des sables. Les essais atmosphériques disséminèrent des radionucléides dans l’environnement, quelles qu’aient été les prévisions météorologiques utilisées pour choisir l’heure du tir et orienter les secteurs de surveillance.

Les personnels français participant au programme furent inégalement protégés et suivis, mais ils appartenaient au moins à une administration capable d’enregistrer leur présence. Les travailleurs algériens, les habitants des oasis et les populations mobiles ne bénéficièrent pas d’un dispositif comparable. Cette dissymétrie documentaire survit aujourd’hui, puisque ceux dont le passage n’a pas été convenablement consigné doivent produire des justificatifs anciens afin d’obtenir une indemnisation, tandis que les relevés militaires demeurent dispersés, incomplets ou encore protégés.

La vie quotidienne après un tir demeure un domaine insuffisamment documenté. Les poussières pouvaient se déposer sur les vêtements, les ustensiles, les réserves d’eau et les animaux, tandis que le réemploi de matériels abandonnés créait des voies d’exposition étrangères aux scénarios militaires. Dans un milieu où l’eau, le métal et les pièces mécaniques possèdent une valeur particulière, demander aux habitants de ne toucher à rien sans leur fournir une information durable, une signalisation intelligible et des solutions matérielles ne constituait pas une protection. La contamination environnementale rencontrait ainsi une économie locale que les modèles techniques avaient peu prise en compte.

In Ekker : la montagne éventrée n’a pas retenu la radioactivité

À In Ekker, les engins furent placés au fond de galeries creusées horizontalement dans la montagne granitique de Taourirt Tan Afella. Le système devait provoquer l’effondrement d’une galerie en spirale et retenir dans la roche fondue les produits de l’explosion, ce qui permit aux autorités de présenter le passage aux tirs souterrains comme une maîtrise nouvelle du danger. Entre novembre 1961 et février 1966, treize essais furent néanmoins effectués, et quatre d’entre eux connurent des défauts de confinement reconnus dans les rapports français.

Béryl, Améthyste, Rubis et Jade rejetèrent à des degrés différents des matières radioactives hors des galeries. La technique souterraine ne supprima donc pas la contamination ; elle la déplaça, l’enferma partiellement dans la montagne et créa des foyers durables dont la surveillance exige encore des informations précises sur les galeries, les laves, les scories et les déchets.

Les accidents reconnus ne résument pas toute la question environnementale, puisque même un tir déclaré contenu laisse dans la masse rocheuse une cavité, des produits de fission et des matériaux activés dont l’évolution exige une surveillance de longue durée. La notion de réussite technique employée immédiatement après l’expérience ne signifie donc pas absence d’héritage radioactif. Elle indique seulement que le confinement a répondu, à l’instant observé, aux critères opérationnels fixés par ceux qui conduisaient l’essai. Pour les populations et pour l’État algérien, l’échelle pertinente n’est pas celle de l’opération militaire, mais celle de la durée de vie des radionucléides, de la stabilité géologique et des usages futurs du territoire.

Béryl : l’accident que les ministres virent et que les Algériens subirent

Le 1er mai 1962, l’essai Béryl provoqua le rejet d’un nuage chargé de gaz, d’aérosols et de particules radioactives, accompagné de l’expulsion de laves et de scories. Pierre Messmer, ministre des Armées, Gaston Palewski, ministre chargé de la Recherche scientifique, ainsi que des responsables et des militaires assistèrent à l’opération. Plusieurs personnels furent contaminés et certains reçurent ensuite une surveillance médicale, même si la qualité et la durée de ce suivi demeurèrent contestées.

L’histoire française de Béryl s’est longtemps concentrée sur la présence des ministres et sur les images de leur fuite, comme si l’accident avait commencé et pris fin devant la tribune officielle. La question algérienne porte sur les travailleurs locaux, les habitants d’In Amguel, les communautés touarègues et les personnes ayant circulé dans les zones touchées sans dosimètre, sans information complète et sans registre sanitaire durable. Leur absence des dossiers ne saurait être interprétée comme une absence d’exposition.

Béryl constitue un cas exemplaire parce que l’accident fut visible, filmé et vécu par de hauts responsables, mais cette visibilité a paradoxalement resserré la mémoire autour des personnalités françaises. Le nuage sorti de la galerie, les évacuations improvisées et les contrôles effectués sur les personnels ont produit des images et des dossiers, tandis que les trajectoires des Algériens présents dans les secteurs moins documentés restaient largement hors champ. L’événement montre que le risque était connu au moment même où il se réalisait, même si son extension exacte faisait l’objet d’estimations changeantes et de communications prudentes.

La reconstitution sanitaire devrait rapprocher les feuilles d’effectifs, les plans de chantier, les relevés radiologiques, les registres des formations militaires et les témoignages locaux, puis suivre les personnes identifiées sur plusieurs décennies. Une telle enquête n’a pas été menée avec l’ampleur nécessaire au lendemain de l’accident, et l’on ne peut aujourd’hui demander aux familles de réparer seules cette lacune institutionnelle. La présence de ministres contaminés n’établit pas mécaniquement l’exposition de chaque habitant, mais elle ruine définitivement l’idée d’un essai parfaitement confiné et justifie une recherche active des personnes susceptibles d’avoir traversé le panache ou manipulé des matériaux touchés.

Evian : une indépendance souveraine, des enclaves toujours françaises

La poursuite des essais après l’indépendance résulta des accords d’Évian et des conventions militaires qui laissèrent temporairement à la France l’usage de plusieurs installations sahariennes. Cette continuité possédait une base conventionnelle, mais la qualification juridique n’épuise pas la réalité historique d’une négociation conduite entre une puissance disposant de l’administration, des experts et des sites, et un mouvement de libération cherchant d’abord la cessation des combats, la reconnaissance de l’indépendance et le maintien de l’intégrité territoriale de l’Algérie.

La souveraineté algérienne naquit ainsi grevée de servitudes stratégiques. Le drapeau avait changé, tandis que les chaînes de commandement, les laboratoires, les communications et les procédures demeuraient français derrière les périmètres militaires. L’indépendance était acquise dans son principe, mais son exercice restait incomplet sur les lieux où l’ancienne puissance coloniale poursuivait ses programmes les plus sensibles.

La poursuite des tirs n’eut donc rien d’un simple automatisme juridique. Paris choisit d’user jusqu’au terme utile des droits obtenus, parce que le programme nucléaire était devenu l’un des piliers de sa politique étrangère et que le transfert vers la Polynésie exigeait du temps, des infrastructures et une continuité expérimentale. La légalité conventionnelle invoquée par la France explique le mécanisme, mais ne tranche ni la légitimité historique ni l’obligation de réparer. Un État peut avoir obtenu une faculté par traité et demeurer responsable des dommages provoqués par l’usage qu’il en a fait.

Après le 5 juillet, dix bombes françaises explosent encore

Dix des dix-sept essais furent réalisés après la proclamation officielle de l’indépendance. Cette donnée interdit d’enfermer l’ensemble du programme dans la seule histoire de l’Algérie coloniale, puisqu’une part majeure des tirs appartient également à l’histoire du jeune État algérien et aux relations de pouvoir instaurées au lendemain de la  guerre. Béryl fut tiré entre le cessez-le-feu et l’indépendance, tandis que les expériences suivantes se déroulèrent sur le territoire d’un État internationalement souverain.

Paris poursuivit les essais parce qu’une première explosion réussie ne suffisait pas à constituer une force de dissuasion opérationnelle, parce que les installations sahariennes représentaient des investissements considérables et parce que le futur centre polynésien n’était pas encore prêt. Interrompre le programme en 1962 aurait retardé la mise au point des armes et compromis l’ambition gaullienne d’autonomie stratégique, de sorte que le coût et le risque furent maintenus en Algérie jusqu’au transfert vers le Pacifique.

La décision française répondait aussi à une logique de série expérimentale. Il fallait éprouver des modèles, mesurer des rendements, comprendre le comportement des matériaux et fournir aux forces armées des engins dont la fiabilité ne reposerait pas sur un seul succès. Les investissements déjà consentis à Reggane et à In Ekker rendaient politiquement et financièrement séduisante la continuation sur place. Autrement dit, la France transforma l’avantage stratégique obtenu pendant la colonisation en ressource temporaire après la décolonisation, tandis que les conséquences de cette optimisation furent territorialisées en Algérie.

De Reggane à Dimona : ce que la France donna réellement à Israël

La coopération nucléaire franco-israélienne, renforcée après la crise de Suez de 1956, conduisit la France à participer à la construction du complexe de Dimona dans le Néguev. L’aide décisive ne consista pas, dans l’état actuel des preuves publiques, en la livraison d’une bombe atomique achevée, mais dans l’apport d’un réacteur, de compétences techniques et d’une installation permettant le retraitement du combustible irradié et la séparation du plutonium nécessaire à la fabrication d’armes.

Aucun document public ne démontre qu’un engin israélien fut testé à Reggane ou qu’une bombe française prête à l’emploi fut remise à Israël. Les archives établissent néanmoins que l’assistance française rendit possible l’acquisition israélienne d’une capacité autonome. La question encore ouverte concerne la circulation des connaissances et des résultats expérimentaux entre les deux programmes, ce qui justifie la déclassification des dossiers relatifs aux scientifiques, aux industriels et aux responsables ayant participé à cette coopération.

Le voisinage chronologique entre la construction de Dimona et les expériences sahariennes nourrit légitimement les interrogations sur les échanges d’informations, les visites d’experts et les enseignements tirés des essais français. Toutefois, aucune pièce publique décisive ne permet d’affirmer que l’état sioniste aurait fait exploser sa propre bombe à Reggane. La question pertinente n’est donc pas de répéter une certitude non démontrée, mais d’exiger l’ouverture des archives diplomatiques, militaires, scientifiques et industrielles capables d’établir la nature exacte des concours fournis, le rôle des entreprises et la circulation éventuelle des données expérimentales.

Les victimes algériennes : des malades sans registre, des familles sans preuve

Aucun chiffre scientifique définitif ne permet de dénombrer les victimes algériennes. Les estimations de plusieurs dizaines de milliers de personnes affectées signalent une ampleur possible, mais ne remplacent ni un registre nominatif, ni une étude épidémiologique, ni une reconstitution des déplacements autour des sites. Les récits font état de cancers, de leucémies, d’affections cutanées, de troubles oculaires, d’infertilités et de malformations, mais chaque relation sanitaire doit être examinée avec une méthode qui refuse simultanément le déni et l’attribution automatique.

Les victimes potentielles comprennent les travailleurs des bases, les habitants des oasis, les groupes nomades, les personnes ayant manipulé des objets abandonnés et les familles exposées par des vêtements ou des véhicules contaminés. L’absence de statistiques solides résulte moins d’une innocuité démontrée que de la faiblesse du suivi initial, de la mobilité des populations et du maintien du secret sur les données militaires.

Les témoignages algériens décrivent des maladies, des décès, des animaux atteints, des objets récupérés et une ignorance durable du danger. Ils ne remplacent pas les mesures radiologiques contemporaines des faits, mais ils constituent des sources historiques qu’il faut croiser avec les archives, les dossiers hospitaliers et les généalogies familiales. Le mépris des témoignages au motif qu’ils seraient tardifs reproduirait l’inégalité initiale, puisque le retard de leur collecte tient largement à l’absence d’enquête officielle. La méthode consiste à les contextualiser, à repérer les concordances et à conserver les incertitudes, non à les écarter en bloc.

Soixante-treize demandes, deux reconnaissances : la réparation française en échec

Le rapport d’activité 2025 du Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires, publié en juillet 2026, comptabilise 4 455 dossiers depuis 2010, mais seulement 73 demandes provenant de résidents en Algérie. Parmi elles, un dossier avait été accepté directement par le Comité et un autre avait obtenu une décision favorable devant la justice, ce qui porte à deux le nombre de dossiers algériens reconnus dans les statistiques consolidées.

Ces deux reconnaissances ne mesurent pas le nombre des victimes, mais l’extrême difficulté d’accéder au dispositif. Les habitants doivent produire des certificats de présence, des preuves professionnelles et des dossiers médicaux anciens, alors que les archives les plus complètes furent établies et conservées par la France. Le secret qui empêcha autrefois les populations de savoir devient ainsi le défaut de preuve qui permet aujourd’hui de ne pas les reconnaître.

Le très petit nombre de dossiers algériens ne peut être interprété comme une mesure de la faible incidence sanitaire. Il révèle d’abord la distance administrative, linguistique et documentaire séparant les habitants du Sahara d’un comité installé en France, la difficulté d’obtenir un diagnostic conforme à la liste réglementaire, puis l’obligation de prouver une présence dans une zone et une période déterminées. À ces obstacles s’ajoutent le décès de nombreux témoins, la dispersion des familles et l’absence d’un réseau local suffisamment doté pour constituer les demandes.

Le contraste entre l’ampleur du programme et les deux reconnaissances algériennes recensées dans les statistiques consolidées rend manifeste l’échec d’un modèle passif. Une politique de réparation digne de ce nom ne se contente pas d’ouvrir théoriquement un guichet identique à tous ; elle tient compte des inégalités produites par l’histoire et recherche les ayants droit. Les archives françaises pourraient servir à établir des listes de travailleurs et des cartes de présence, tandis que des équipes mixtes pourraient recevoir les familles en Algérie et financer les examens médicaux nécessaires.

La France de 2026 : une reconnaissance partielle, une réforme encore inachevée

La loi Morin du 5 janvier 2010 reconnaît que les essais nucléaires français peuvent ouvrir droit à réparation pour certaines maladies radio-induites, y compris lorsque les personnes concernées ont été exposées en Algérie, mais le dispositif demeure fondé sur des démarches individuelles dont l’accessibilité effective reste très inégale.

En 2026, une proposition de loi visant à reconnaître les victimes de l’exposition aux essais nucléaires français et à améliorer leur indemnisation a été adoptée par l’Assemblée nationale en première lecture puis modifiée par le Sénat le 28 mai 2026 ; au 6 septembre 2026, le texte demeure en cours de navette parlementaire et ne peut donc être présenté comme une réforme définitivement entrée en vigueur. Ce débat législatif confirme néanmoins que le dispositif issu de la loi Morin n’a pas clos la question de la preuve, des conditions de lieu et de temps, de la présomption et de l’accompagnement des victimes, tandis que la situation des demandeurs algériens demeure particulièrement révélatrice des limites d’un système conçu et administré depuis la France.

Aucune déclaration présidentielle comparable à celle prononcée en Polynésie française en 2021 n’a consacré une dette spécifique envers les populations algériennes. Paris admet des victimes possibles, mais n’a reconnu ni une responsabilité générale envers l’Algérie, ni l’obligation d’une dépollution complète, ni la nécessité d’un programme bilatéral capable d’aller vers les familles concernées.

En 2026, la question n’est plus de savoir si les essais peuvent provoquer des maladies, puisque la loi française elle-même l’admet, mais de déterminer pourquoi cette admission produit si peu de droits effectifs en Algérie. La France coopère ponctuellement, communique certains documents et participe à des échanges techniques, sans avoir encore formulé envers les victimes algériennes une reconnaissance politique d’une clarté comparable à celle exprimée pour la Polynésie. Le différentiel de parole publique devient alors un élément du contentieux mémoriel autant qu’un indice de l’inachèvement juridique.

Sous le sable, les déchets et les archives retenues

La mission réalisée en 1999 à la demande de l’Algérie, puis l’évaluation publiée par l’Agence internationale de l’énergie atomique en 2005, identifièrent plusieurs zones présentant encore des concentrations significatives de radionucléides, notamment autour de Gerboise blanche et de la galerie E2 de Béryl. Ces mesures tardives ne permettent pourtant pas de reconstituer les doses reçues au moment des explosions et ne constituent pas un inventaire complet des déchets enfouis ou abandonnés.

La France détient les plans des installations, les relevés météorologiques, les cartes de retombées, les inventaires de matériels et les comptes rendus d’incidents. Le secret de la défense nationale peut protéger les données susceptibles de révéler la conception d’une arme, mais il ne saurait légitimement empêcher la localisation d’un dépôt contaminé ou la protection d’une population.

L’évaluation radiologique conduite avec l’Agence internationale de l’énergie atomique au début des années 2000 a constitué une étape importante, mais elle décrivait un état des sites plusieurs décennies après les explosions et recommandait des mesures de protection ciblées ; elle ne pouvait reconstituer à elle seule les expositions anciennes ni inventorier tous les déchets. Les vents ont déplacé des particules, les crues ont pu remanier les dépôts, des matériels ont été transportés et certaines zones demeurent difficiles d’accès, de sorte qu’une photographie tardive ne clôt pas l’enquête.

La dépollution suppose d’abord un inventaire contradictoire, car on ne retire pas ce que l’on refuse de localiser. Les cartes des enfouissements, les procès-verbaux de remise des sites, les relevés de tir et les dossiers d’incident doivent être distingués des informations relatives à la conception des armes, dont le secret peut être légitime. Confondre les deux catégories revient à faire de la protection de la défense nationale un obstacle à la protection des vies. La coopération devrait permettre aux spécialistes algériens d’accéder aux données brutes et de définir avec leurs homologues français les priorités de confinement, d’enlèvement et de surveillance.

B2-Namous : un dossier distinct, un secret saharien à inventorier

B2-Namous appartient à une histoire différente de celle du napalm et des essais atomiques, puisqu’il s’agit d’un site associé à des expérimentations d’agents chimiques et biologiques dont la chronologie, les produits, les protocoles et les conditions de restitution doivent être étudiés à partir de leurs fonds propres. Le rapprochement avec Reggane et In Ekker tient moins à la nature des armes qu’à l’usage du Sahara comme espace militaire exceptionnel, éloigné des centres politiques et soumis à des régimes d’accès qui ont longtemps rendu l’enquête difficile ; c’est pourquoi toute présentation sérieuse doit résister à la tentation de transformer le terme « secret » en catégorie unique qui confondrait radioactivité, agents toxiques et armes incendiaires. Les questions à poser sont concrètes : quels produits furent testés, en quelles quantités, quels personnels français et algériens travaillèrent sur le site, quels accidents furent enregistrés, quelles opérations de neutralisation furent conduites et quels documents furent remis aux autorités algériennes lors des changements de contrôle ; sans réponses précises, la dénonciation générale demeure moins utile qu’un inventaire documenté capable de relier chaque risque à une chaîne de décision et à un lieu déterminé.

Cette séparation analytique renforce, plutôt qu’elle n’affaiblit, le dossier d’ensemble, parce qu’elle empêche qu’une erreur de qualification technique serve à discréditer des faits établis par ailleurs. Le napalm doit être étudié comme arme incendiaire, B2-Namous comme dossier d’expérimentations chimiques et biologiques, Reggane et In Ekker comme sites nucléaires, tandis que les éventuelles utilisations de substances toxiques contre des grottes pendant la  guerre exigent encore une enquête spécifique fondée sur les journaux d’opérations, les instructions et les témoignages. Ce n’est qu’en maintenant ces distinctions que l’histoire peut montrer avec précision la variété des moyens employés et l’ampleur des archives encore nécessaires pour comprendre ce que la guerre et l’expérimentation ont laissé sur le territoire algérien.

Ce que la justice exige encore

Une réparation effective suppose la constitution d’un registre des anciens travailleurs et des habitants, la création de registres régionaux des cancers, la réalisation d’études épidémiologiques indépendantes et la conduite de nouvelles mesures radiologiques selon des protocoles publics. Elle suppose également la remise des cartes, la localisation des déchets, la sécurisation des galeries et l’ouverture d’un dispositif d’accompagnement en arabe, en tamazight et en français.

La charge de rechercher les preuves dans les archives françaises ne peut être abandonnée aux seules familles. Lorsque les contrats ont disparu et que les déplacements n’ont jamais été enregistrés, les témoignages concordants, les preuves de résidence locale et les présomptions professionnelles doivent recevoir une valeur réelle. Une procédure qui attend passivement les victimes derrière un formulaire ne remplit pas sa fonction de réparation.

La justice exige également une gouvernance bilatérale transparente, dans laquelle les associations de victimes, les médecins algériens, les spécialistes de radioprotection, les historiens et les représentants des communautés sahariennes disposent d’une place réelle. Une commission limitée aux administrations risquerait de reproduire le monopole documentaire qui a créé le problème. Les protocoles de mesure, les résultats sanitaires, les cartes et les critères d’indemnisation doivent être publiés dans des formes accessibles, sans que la langue, l’éloignement ou l’absence de connexion numérique deviennent de nouveaux filtres.

La réparation possède enfin une dimension territoriale qui dépasse la somme des indemnisations individuelles. Sécuriser une galerie, retirer un objet contaminé, restaurer la confiance dans un point d’eau ou transmettre aux jeunes générations une information exacte relèvent d’une restitution de souveraineté. L’État français ne saurait se présenter comme le seul juge de ce qui peut être communiqué, tandis que l’État algérien ne saurait se satisfaire d’une dénonciation générale sans construire les dispositifs médicaux et scientifiques nécessaires. La responsabilité principale de la puissance expérimentatrice n’abolit pas les obligations présentes de protection incombant aux autorités du territoire.

Une politique cohérente commencerait par l’établissement d’un corpus documentaire partagé réunissant les cartes de retombées, les carnets de tir, les états nominatifs, les contrats des entreprises, les registres médicaux, les photographies aériennes et les inventaires de déchets. Ce corpus ne devrait pas être réservé à quelques négociateurs, mais mis à la disposition des équipes de recherche selon des règles protégeant les données personnelles sans soustraire les faits historiques à l’examen. La comparaison entre les archives françaises et les récits recueillis en Algérie permettrait de retrouver des lieux de travail, des itinéraires et des groupes aujourd’hui absents des listes. Elle donnerait surtout aux demandes d’indemnisation une base collective, au lieu de contraindre chaque famille à recommencer une enquête dont les éléments principaux sont détenus par l’administration responsable.

Le volet médical appelle la même inversion de méthode. Au lieu d’attendre qu’un malade du Sahara identifie seul la loi française, rassemble des pièces vieilles de soixante ans et traduise son dossier, des consultations itinérantes pourraient être organisées dans les régions concernées, avec des médecins formés aux pathologies radio-induites et des juristes capables d’instruire les demandes. Les registres des cancers ne démontreraient pas automatiquement la causalité individuelle, mais ils permettraient d’observer des distributions, de comparer des cohortes et de définir les recherches prioritaires. Une réparation scientifique ne consiste pas à promettre que toute incertitude disparaîtra ; elle consiste à produire les connaissances que l’absence de suivi a empêché d’établir et à faire porter le coût de cette production sur les institutions qui ont créé le risque.

Conclusion : la bombe française, la facture algérienne

En 2026, le dossier des essais nucléaires français en Algérie demeure un contentieux humain, sanitaire, environnemental et politique que le temps n’a pas refermé. Entre 1960 et 1966, dix-sept explosions furent réalisées à Reggane et à In Ekker, dont dix après la proclamation de l’indépendance. Leur poursuite résulta des clauses militaires négociées à Évian, mais aussi de la détermination française à achever la mise au point de sa force de frappe avant que les installations du Pacifique ne deviennent opérationnelles. La souveraineté algérienne fut ainsi reconnue alors que certaines parties du Sahara restaient temporairement soustraites à son plein exercice.

La France retira de ces expérimentations un bénéfice considérable, puisqu’elle accéda au rang de puissance nucléaire indépendante, consolida sa doctrine de dissuasion et acquit les connaissances nécessaires à la fabrication d’armes opérationnelles. Dans le même temps, sa coopération avec Israël contribua à donner à celui-ci les infrastructures, les compétences et les moyens industriels indispensables à la production de plutonium militaire. S’il n’est pas démontré que Paris ait livré une bombe atomique achevée, son assistance à Dimona joua un rôle décisif dans l’émergence de la capacité israélienne.

L’Algérie hérita pour sa part des galeries contaminées, des laves radioactives, des déchets enfouis, des espaces de retombées et d’une population dont l’exposition ne fut jamais complètement recensée. L’inégalité initiale se prolonge dans l’accès à la preuve, puisque la France conserve une part essentielle des documents tandis que les victimes algériennes doivent établir leur présence et leur maladie au moyen de pièces qu’elles n’ont souvent jamais reçues.

Les statistiques publiées en 2026 donnent à cette injustice sa forme la plus brutale : sur 4 455 demandes enregistrées depuis 2010, seulement 73 provenaient de résidents en Algérie, tandis que deux dossiers seulement avaient obtenu une décision favorable. Ces résultats ne mesurent pas la réalité sanitaire des essais ; ils mesurent l’incapacité du système français à atteindre les populations sahariennes.

La réparation ne peut donc se limiter à l’indemnisation monétaire de quelques malades ayant franchi un parcours administratif presque infranchissable. Elle exige la remise des archives utiles, la localisation des déchets, la sécurisation et la dépollution des sites, la conduite d’études sanitaires indépendantes et l’installation en Algérie d’une mission capable de rechercher les victimes au lieu d’attendre qu’elles découvrent seules une procédure étrangère.

La France a retiré du Sahara la bombe qui fonda sa puissance ; elle y a laissé les déchets, les malades et une dette historique que soixante-six années de silence n’ont pas effacée. L’histoire des essais ne s’achèvera véritablement que lorsque les victimes auront été recherchées, les archives communiquées, les territoires sécurisés et la responsabilité française reconnue avec la même clarté que celle dont Paris se prévaut lorsqu’il célèbre sa puissance nucléaire.

Le bilan historique ne peut donc se réduire à l’opposition commode entre une France qui aurait tout nié et une Algérie qui posséderait déjà toutes les preuves. La France a ouvert des archives, adopté un mécanisme d’indemnisation et reconnu la réalité de conséquences sanitaires, mais ces avancées restent très inférieures à ce qu’exigent l’ampleur du programme et la situation des demandeurs algériens. L’Algérie a internationalisé le dossier et réclamé les cartes et la dépollution, mais elle doit également rendre plus visibles les données médicales disponibles, soutenir les associations et instituer un suivi pérenne dans les régions concernées

La conclusion politique est claire

L’histoire nucléaire française ne s’arrête pas au moment où la bombe fonctionne. La puissance nucléaire acquise par la France dans le Sahara a laissé en Algérie des conséquences humaines, sanitaires, environnementales et documentaires qui ne sont toujours pas complètement établies.

Tant que les personnes exposées ne seront pas recherchées et reconnues, tant que les zones contaminées ne seront pas précisément cartographiées, tant que les archives nécessaires resteront incomplètes ou difficiles d’accès, cette histoire restera inachevée.

La France peut célébrer son indépendance nucléaire, mais elle ne peut oublier que celle-ci a été en partie construite sur le territoire algérien et qu’elle a pu avoir des conséquences durables pour les populations qui vivaient dans les régions concernées, pour les travailleurs présents sur les sites et pour l’environnement saharien.

Il ne s’agit donc pas seulement de regarder le passé, mais de régler ce qui ne l’a pas encore été. La question des essais nucléaires reste ouverte aussi longtemps que l’on ne connaît pas précisément l’étendue des contaminations, le nombre réel de personnes exposées et les conséquences sanitaires qui ont pu apparaître plusieurs années ou plusieurs décennies après les explosions.

La France possède une grande partie des archives permettant de mieux comprendre ce qui s’est passé à Reggane et à In Ekker. Leur ouverture complète est indispensable. L’Algérie doit pouvoir disposer des informations nécessaires pour identifier les zones à risque, protéger les populations, poursuivre les recherches scientifiques et établir une histoire aussi précise que possible des essais effectués sur son territoire.

La question des déchets et des matériels contaminés abandonnés dans le Sahara doit également être traitée clairement. Il faut savoir ce qui a été laissé sur place, où ces éléments se trouvent, quels risques ils présentent aujourd’hui et quelles opérations de surveillance ou de dépollution sont encore nécessaires.

Une puissance nucléaire ne peut pas mettre en avant les avantages stratégiques qu’elle a tirés de ses essais tout en laissant dans l’incertitude les populations qui ont pu en subir les conséquences.

L’histoire de l’indépendance nucléaire française est donc aussi une histoire algérienne. Tant que les effets des essais ne seront pas complètement établis, que les archives ne seront pas pleinement accessibles et que les responsabilités ne seront pas clairement assumées, le dossier des essais nucléaires français dans le Sahara restera ouvert.

A.-F. B.

Auteur, historien, anthropologue

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Soixante-cinq ans après Gerboise bleue, le Sahara n’a rien oublié : La France rattrapée par ses crimes nucléaires en Algérie

Soixante-cinq ans après Gerboise bleue, le Sahara porte encore les traces des essais nucléaires d’un Etat colonial français qui a testé la bombe sur une terre dont il refusait, au même instant, l’indépendance. La France doit reconnaître ses crimes et indemniser ceux qui en paient toujours le prix. Enquête.

Par Sid Ahmed Hammouche

Le 13 février 1960, à l’aube, la France faisait exploser une bombe atomique dans le ciel d’un territoire dont elle refusait, au même moment, l’indépendance. Soixante-six ans après Gerboise bleue, le Sahara n’a rien oublié : ni les dix-sept explosions menées à Reggane puis dans le Hoggar, ni les dizaines de milliers de victimes qu’elles ont laissés derrière elles, ni le silence d’Etat français qui les a longtemps recouvertes. Alors que le cinéaste Rachid Bouchareb rouvre ce dossier à l’écran avec son prochain film Reggane, Paris n’a toujours pas soldé cette dette et son crime nucléaire.

Un site choisi contre l’indépendance

Quand le général français de Gaulle relance, à son retour au pouvoir en 1958, le programme nucléaire militaire engagé dès 1945 par le Commissariat à l’énergie atomique, la France cherche un territoire assez vaste, assez éloigné et assez peu peuplé pour y faire exploser sa première bombe A. Plusieurs sites métropolitains, dans les Alpes ou en Corse, sont un temps envisagés, avant d’être écartés pour des raisons géologiques ou par crainte de l’opposition locale. Le choix se porte finalement sur le Sahara algérien, colonisé par la France, à un moment où l’indépendance est justement refusée aux nationalistes qui la réclament par les armes depuis novembre 1954. Le paradoxe est total : la France teste son arme nucléaire de souveraineté sur un sol dont elle nie, au même moment, qu’il puisse appartenir à un autre Etat.
Un centre saharien d’expérimentations militaires est construit près de Reggane, avec une base-vie et un champ de tir à Hamoudia. Le 13 février 1960, l’essai Gerboise bleue y libère une puissance de 70 kilotonnes, quatre fois la puissance de bombe sur Hiroshima, plus forte encore que toutes les premières bombes A des autres puissances nucléaires réunies, et fait entrer la France dans le club très fermé des nations atomiques, quatrième après les Etats-Unis, l’Union soviétique et le Royaume-Uni. Trois autres essais atmosphériques suivent en un an : Gerboise blanche, rouge puis verte. Officiellement, le rapport du Commissariat à l’énergie atomique français de 1960 évoque une zone contaminée d’environ 150 kilomètres de long. Une carte classée secret-défense, déclassifiée seulement en 2013, révèle une réalité bien plus large : les retombées radioactives ont atteint jusqu’à l’Afrique subsaharienne. Le reste des archives sur les essais demeure, à ce jour, frappé du sceau du secret d’Etat français. Un manque criant d’études épidémiologiques d’envergure, menées par des organismes internationaux comme l’OMS (Organisation mondiale de la santé), persiste concernant les populations locales du Sahara (Algérie, Mali, Niger, Tchad, Libye). Cette absence de suivi sanitaire global reste aujourd’hui un sujet majeur de dénonciation par les ONG et les experts en radioprotection. Aujourd’hui, en plus des victimes algériennes, d’autres pays pourraient aussi demander des comptes à la France.
Vu les risques, le choix du Sahara n’a jamais fait l’unanimité, y compris au moment des faits. Dès 1959, un groupe transnational d’une vingtaine de militants antinucléaires, la Sahara Protest Team, tente de marcher d’Accra jusqu’à Reggane pour empêcher le premier essai ; les soldats français les interceptent avant qu’ils n’atteignent leur but. La même année, un groupe de pays afro-asiatiques dépose une résolution contre l’essai français devant les Nations unies. Ces protestations resteront sans effet : l’essai a lieu comme prévu. A la Commission du désarmement de l’ONU, le délégué français Jules Moch défendra le choix du site en le présentant comme désertique et éloigné des populations. Un argument que les archives, déclassifiées un demi-siècle plus tard, contrediront largement.
Redoutant l’entrée en vigueur du traité international interdisant les essais dans l’atmosphère, signé en 1963, la France fait passer ses essais sous terre dès novembre 1961, dans le massif du Hoggar. Treize tirs y sont réalisés en galerie, théoriquement confinés sous une dalle de béton, jusqu’en 1966. La théorie cède le 1er mai 1962, lors de l’essai Béryl : l’obturation de la galerie se referme trop tard, et un nuage de lave et d’aérosols radioactifs s’échappe, montant jusqu’à 2600 mètres d’altitude. Les officiels de Paris présents pour l’occasion, dont les ministres Pierre Messmer et Gaston Palewski, doivent fuir précipitamment ; plusieurs dizaines de personnes reçoivent des doses significatives de radiation, certaines de plusieurs centaines de millisieverts. Gaston Palewski mourra d’une leucémie en 1984, un lien qu’il dénoncera lui-même de son vivant.

Le Sahara, monnaie d’échange des accords d’Evian

Les explosions atomiques ne sont pas restées à l’écart des négociations qui mettent fin à la guerre d’Algérie. Lors des premières discussions engagées en 1960, la partie française tente d’exclure le Sahara du futur Etat indépendant, espérant continuer à en exploiter les ressources en hydrocarbures et en minerais. Le Gouvernement provisoire de la République algérienne refuse toute atteinte à l’intégrité du territoire, provoquant l’échec de la première conférence d’Evian en 1961. Les accords finalement signés en mars 1962 tranchent par un compromis : l’Algérie recouvre la pleine souveraineté sur le Sahara, mais une clause autorise sur le papier la France à démanteler les structures de ses essais nucléaires jusqu’en 1967, ainsi que son programme spatial militaire depuis la base d’Hammaguir. L’Algérie espérait, en échange, un démantèlement rapide des installations et une décontamination des sites. Un engagement sur lequel comptait la jeune nation, dépourvue des moyens techniques pour le faire elle-même. La France a pourtant poursuivi ses tirs jusqu’en 1966, sous couvert d’opérations de démantèlement, et n’a transféré ses installations vers la Polynésie française qu’à cette date : l’Algérie indépendante aura ainsi subi, sur son propre sol, cinq années supplémentaires d’essais menés par son ancienne puissance coloniale.

Une comparaison qui pèse dans le débat

Après le Sahara, la France a poursuivi son programme nucléaire dans le Pacifique jusqu’en 1996, avec 193 essais supplémentaires à Moruroa et Fangataufa. Là aussi, les contaminations ont longtemps été minimisées avant d’être documentées, notamment autour de l’essai Aldébaran de 1966, dont les retombées sur l’archipel des Gambier furent occultées pendant plus de trente ans. En 2021, le président Emmanuel Macron a reconnu que la France avait une dette envers la Polynésie, ouvrant la voie à une déclassification partielle des archives militaires. Plusieurs centaines de Polynésiens ont depuis été indemnisés au titre de la loi Morin ; les Algériens, eux, attendent toujours. Une asymétrie régulièrement dénoncée par les autorités et les associations de victimes algériennes, qui y voient la marque d’un traitement mémoriel encore hiérarchisé entre anciennes colonies et anciens territoires d’outre-mer.

Le contentieux, toujours vivant

Loin d’être clos, le dossier reste l’un des points de friction récurrents entre Paris et Alger. En décembre 2024, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a affirmé ne pas réclamer de compensation financière, mais la reconnaissance par la France des «crimes» commis, citant explicitement les maladies liées aux essais nucléaires dont souffrent encore, selon lui, les populations du Sud algérien. Un an plus tard, en décembre 2025, le Parlement algérien a voté à l’unanimité une loi criminalisant la colonisation française, qui mentionne explicitement les essais nucléaires parmi les préjudices appelant réparation. Des organisations comme l’ICAN France, prix Nobel de la paix 2017, documentent depuis plusieurs années l’ampleur des déchets radioactifs volontairement enfouis dans le Sahara entre 1960 et 1967. Des volumes que l’Agence française pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) ne comptabilise, à ce jour, dans aucun inventaire officiel. C’est ce passé, loin d’être réglé par le seul écoulement du temps, que le futur film de Rachid Bouchareb vient rouvrir à l’écran. Le débat ne fait que commencer au cœur d’une année présidentielle explosive en France.

S. A. H.

 

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