Un durcissement du cadre migratoire européen
La montée des forces nationalistes et identitaires en Europe, accompagnée d’un durcissement des politiques migratoires, constitue désormais une nouvelle réalité politique à laquelle l’Algérie doit faire face. Le 17 juin 2026, le Parlement européen a approuvé un nouveau cadre destiné à accélérer les retours des ressortissants de pays tiers en situation irrégulière. Le dispositif prévoit, notamment sous certaines conditions, la possibilité de transferts vers des pays tiers, ainsi qu’un renforcement des possibilités de détention. Les personnes faisant l’objet d’une décision de retour pourraient ainsi être détenues jusqu’à
24 mois, tandis que le texte ouvre la voie à la création de « hubs de retour » dans des pays tiers ayant accepté d’accueillir les personnes concernées. Au-delà de la seule question migratoire, cette évolution traduit un changement plus profond dans le débat politique européen. L’immigration, l’identité, l’islam et la sécurité occupent désormais une place centrale dans les discours de nombreuses formations politiques. Dans ce contexte, la question de la stigmatisation des populations issues de l’immigration apparaît comme un enjeu auquel les États concernés, dont l’Algérie, doivent être particulièrement attentifs.
La progression des forces nationalistes
Cette évolution doit également être mise en perspective avec la progression électorale de plusieurs formations nationalistes, d’extrême droite ou de droite radicale à travers le continent. En Allemagne, l’Alternative für Deutschland (AfD) a poursuivi son implantation politique lors des scrutins régionaux de septembre 2026. Le parti fait notamment de la limitation de l’immigration, du renforcement des expulsions et de la remise en cause de certaines politiques d’asile des axes importants de son discours. Le phénomène dépasse toutefois le seul cas allemand. En France, en Italie, en Autriche, en Suède et dans plusieurs autres pays européens, des formations nationalistes ou d’extrême droite ont placé l’immigration, le contrôle des frontières et la critique de l’islam parmi leurs principaux thèmes électoraux. Les élections européennes de 2024 avaient déjà confirmé la progression de ces forces dans le paysage politique de l’Union européenne. Leur poids et leur influence restent néanmoins très variables selon les États membres. Cette dynamique ne signifie donc pas que les sociétés européennes adhèrent uniformément à leurs positions : les évolutions électorales récentes montrent, au contraire, des situations contrastées d’un pays à l’autre.
Des inquiétudes sociales qui nourrissent le vote protestataire
L’une des caractéristiques de cette progression réside dans la capacité de ces partis à associer la question migratoire à des préoccupations sociales et économiques plus larges.
Pouvoir d’achat, sécurité, logement, accès aux services publics, identité nationale ou encore sentiment de déclassement sont régulièrement intégrés dans leurs discours. L’immigration est alors présentée comme l’une des explications aux difficultés rencontrées par une partie de la population, alors que celles-ci résultent généralement de facteurs économiques et sociaux multiples. En Allemagne, par exemple, les analyses consacrées à la progression de l’AfD mettent en évidence à la fois le poids de la question migratoire et celui des préoccupations liées à l’économie et au coût de la vie. Cette évolution constitue un élément important pour comprendre le nouveau contexte dans lequel s’inscrit la relation entre l’Europe et les pays du sud de la Méditerranée, notamment l’Algérie.
La diaspora algérienne, un enjeu stratégique
L’Algérie se trouve directement confrontée à cette nouvelle réalité. La protection de sa diaspora en Europe constitue désormais un élément important de la défense de ses intérêts nationaux. Les Algériens établis en Europe ne représentent pas seulement une communauté à protéger. Ils constituent également un capital humain, économique, scientifique et culturel considérable. Leur présence dans les entreprises, les universités, les professions libérales, les institutions et les différents secteurs de la société européenne crée des liens durables entre les deux rives de la Méditerranée. La protection de cette diaspora passe notamment par une meilleure veille sur les actes racistes et discriminatoires, par un accompagnement juridique plus efficace des victimes et par un renforcement des mécanismes permettant de défendre leurs droits.
Mais elle peut également s’appuyer sur l’organisation des compétences de la diaspora comme réseau de coopération et d’influence. Les cadres, entrepreneurs, chercheurs, universitaires et acteurs associatifs d’origine algérienne peuvent contribuer à renforcer les échanges économiques, scientifiques et culturels entre l’Algérie et l’Europe.
Les leviers d’influence de l’Algérie
La protection des intérêts algériens ne repose cependant pas uniquement sur l’action consulaire ou diplomatique. Elle dépend également de la capacité de l’État à mobiliser ses propres leviers économiques et stratégiques. L’Algérie dispose à cet égard de plusieurs atouts : son rôle énergétique, son marché, sa position géographique, ses ressources naturelles, son potentiel industriel ainsi que sa place croissante dans les échanges avec l’Afrique. La diversification des partenariats engagée par le pays contribue également à élargir ses marges de manœuvre. Le développement de nouvelles relations économiques et diplomatiques permet à Alger de disposer davantage de possibilités dans la conduite de sa politique extérieure. L’objectif n’est pas la confrontation avec l’Europe, mais l’établissement d’une relation fondée sur la réciprocité. Une relation dans laquelle l’Algérie coopère avec ses partenaires tout en défendant ses intérêts, respecte les choix de ses interlocuteurs tout en exigeant que sa souveraineté et ses ressortissants soient respectés.
De la diplomatie de réaction à la diplomatie d’influence
Cette évolution correspond également à une conception plus large de la diplomatie. L’influence internationale ne se construit plus uniquement dans les chancelleries ou lors des rencontres officielles. Elle se développe également au sein des Parlements, des entreprises, des universités, des centres de recherche, des médias et des réseaux de la société civile. L’Algérie cherche ainsi à passer progressivement d’une diplomatie principalement réactive à une diplomatie davantage fondée sur l’influence et l’anticipation. Cette démarche suppose notamment de mieux comprendre les évolutions politiques et sociales des pays européens, de développer les réseaux de coopération et de valoriser davantage les compétences de sa diaspora. Dans cette approche, Alger distingue clairement l’Europe de ses différents courants politiques. Les sociétés européennes demeurent diverses et une partie importante de leurs citoyens reste attachée à l’État de droit, à la lutte contre les discriminations et à la protection des droits fondamentaux. Ce sont également avec ces forces politiques, sociales, économiques et intellectuelles que l’Algérie entend développer ses relations.
Face aux mouvements susceptibles de faire des populations d’origine algérienne une cible du débat électoral, la réponse algérienne se veut ferme mais maîtrisée. L’objectif affiché est de défendre les ressortissants par le droit, les intérêts nationaux par les instruments économiques et la souveraineté par la diplomatie.
La relation avec l’Europe appelée à se réinventer
Face aux transformations politiques qui traversent l’Europe, l’Algérie est appelée à adapter sa manière de défendre ses intérêts et ses ressortissants. Le durcissement des politiques migratoires et la progression de certains courants nationalistes constituent désormais de nouveaux paramètres dans les relations entre les deux rives de la Méditerranée. Pour Alger, l’enjeu consiste à conjuguer la protection de sa diaspora, la défense de sa souveraineté et la consolidation de ses intérêts économiques et diplomatiques, tout en maintenant le dialogue avec les États européens et leurs sociétés. L’Europe demeure un partenaire majeur pour l’Algérie, mais la relation entre les deux parties est appelée à évoluer vers un cadre davantage fondé sur la réciprocité, le respect mutuel et la défense assumée des intérêts de chacun. Dans ce nouveau contexte, l’Algérie entend ainsi privilégier une diplomatie de dialogue et d’influence, sans confrontation, mais avec la volonté de faire entendre sa voix et de préserver ses intérêts. /
par Mohand Amokrane Cherifi




