
Les États-Unis occupent depuis plusieurs décennies une position centrale dans l’ordre international. Leur puissance économique, militaire, diplomatique et technologique leur confère une influence considérable sur les équilibres mondiaux. Cette influence ne fait cependant pas l’unanimité, y compris au sein de la société américaine elle-même. Une partie importante de la population s’interroge désormais sur les orientations de la politique étrangère des États-Unis, sur le coût de leurs engagements extérieurs et sur leur manière d’exercer leur puissance dans le monde.
Cette évolution de l’opinion américaine mérite d’être soulignée. Selon une enquête du Pew Research Center, réalisée du 23 au 29 mars 2026 auprès de 3 507 adultes américains, 53 % des Américains estiment que les États-Unis ne prennent pas suffisamment, ou pas du tout, en considération les intérêts des autres pays lorsqu’ils élaborent leur politique étrangère. Plus significatif encore, 83 % considèrent que les États-Unis interviennent dans les affaires d’autres pays, dont 39 % estiment qu’ils le font « beaucoup ».¹
Ces chiffres ne signifient cependant pas que les Américains rejettent globalement le rôle international de leur pays. 57 % considèrent encore que les États-Unis contribuent à la paix et à la stabilité mondiales. Le débat porte donc moins sur l’existence de la puissance américaine que sur ses modalités d’exercice, ses objectifs, ses coûts et ses conséquences internationales.²
L’Iran : un révélateur des limites de la puissance
La confrontation avec l’Iran constitue, à cet égard, un cas particulièrement significatif. Elle permet d’observer concrètement les difficultés auxquelles se heurte une grande puissance lorsqu’elle entend utiliser la force pour atteindre des objectifs stratégiques.
Une enquête du Pew Research Center réalisée du 16 au 22 mars 2026 auprès de 3 524 adultes américains montre que 59 % des Américains considéraient que les États-Unis avaient pris une mauvaise décision en recourant à la force militaire contre l’Iran, contre 38 % qui estimaient cette décision juste. Une autre enquête réalisée quelques semaines plus tard confirmait pratiquement ce rapport de forces : 59 % jugeaient toujours la décision mauvaise contre 38 % qui la jugeaient bonne.⁴
L’intérêt de ces données dépasse le seul cas iranien. Elles montrent qu’une intervention militaire extérieure peut faire l’objet d’un débat substantiel au sein même de la population du pays qui l’engage.
Le conflit soulève également des questions de sécurité et de coût. Dans l’enquête de mars, 40 % des Américains estimaient que l’action militaire contre l’Iran rendrait les États-Unis moins sûrs à long terme, contre 22 % qui pensaient l’inverse. Concernant le monde, 33 % estimaient que cette action le rendrait moins sûr, contre 27 % qui pensaient qu’il serait plus sûr.⁵
L’Iran devient ainsi un cas d’école pour une interrogation plus générale : la supériorité militaire suffit-elle à garantir l’atteinte des objectifs politiques poursuivis ?
L’Iran, mais aussi les BRICS : un changement de contexte
L’importance géopolitique de la question iranienne doit également être replacée dans un contexte plus large. L’Iran n’est plus seulement un acteur régional confronté à Washington : il appartient désormais au BRICS, dont l’élargissement constitue l’un des signes de la transformation de l’environnement international.
Le BRICS compte actuellement onze membres : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Arabie saoudite, Égypte, Émirats arabes unis, Éthiopie, Indonésie et Iran. L’Iran a intégré le groupe en 2024 et l’Indonésie en est devenue membre à part entière en janvier 2025.⁶
Le BRICS ne constitue pas une alliance militaire dirigée contre les États-Unis. Il s’agit d’un forum de coopération et de concertation politique, diplomatique et économique, dont les membres affirment notamment vouloir accroître la représentation et l’influence des pays du Sud global dans la gouvernance internationale.⁶
Cette distinction est importante. Présenter mécaniquement les BRICS comme un « bloc anti-américain » simplifierait une réalité beaucoup plus complexe. Les membres du groupe ont des intérêts, des régimes politiques, des stratégies économiques et des relations avec Washington très différents.
Cependant, leur rapprochement constitue un élément significatif de la multipolarisation des relations internationales. Le groupe cherche notamment à renforcer la coopération économique et financière entre ses membres et à promouvoir une réforme des institutions internationales telles que l’ONU, le FMI, la Banque mondiale et l’OMC.⁶
La question de la domination du système international
L’enjeu dépasse donc la confrontation entre Washington et Téhéran. Il concerne progressivement la structure même de l’ordre international.
Pendant plusieurs décennies, les États-Unis ont occupé une position prépondérante dans les institutions politiques, financières et militaires internationales. La montée en puissance de nouveaux acteurs et l’élargissement des BRICS contribuent à poser une question nouvelle : le système international doit-il continuer à fonctionner principalement autour des centres de puissance hérités de l’après-Seconde Guerre mondiale, ou évoluer vers une représentation plus large des puissances émergentes et du Sud global ?
Cette question ne reçoit pas une réponse unique. Elle constitue précisément l’un des grands débats géopolitiques contemporains.
Le BRICS affirme officiellement vouloir contribuer à une gouvernance mondiale « plus inclusive » et à une plus grande représentation des pays du Sud.⁶ Il ne dispose toutefois ni d’un traité constitutif, ni d’un budget propre, ni d’un secrétariat permanent.⁷ Son influence doit donc être appréciée à partir de sa capacité effective de coordination et de coopération, et non simplement à partir du nombre de ses membres.
Un nouvel enjeu : la capacité des États-Unis à s’adapter
L’un des enjeux majeurs pour Washington réside ainsi dans sa capacité à adapter sa politique étrangère à un environnement devenu plus complexe.
La question n’est plus seulement celle de la supériorité militaire américaine. Elle concerne également la capacité des États-Unis à construire des coalitions, négocier, convaincre, coopérer et prendre en compte les intérêts d’autres puissances.
Cette dimension est particulièrement importante à la lumière du sondage de Pew : 53 % des Américains interrogés considèrent que leur pays ne prend pas suffisamment en compte les intérêts des autres pays dans l’élaboration de sa politique étrangère.¹
Il existe donc une tension entre deux dimensions de la puissance : la capacité d’imposer ou de contraindre et la capacité de convaincre ou de rassembler.
Or, dans un monde où se développent de nouveaux centres de puissance, la seconde dimension pourrait prendre une importance croissante.
Les BRICS et la question de l’Algérie
Cette évolution présente également un intérêt particulier pour les pays du Maghreb et, notamment, pour l’Algérie.
L’Algérie avait été invitée dans le processus d’élargissement des BRICS comme candidate au statut de partenaire, mais elle ne figure pas parmi les membres ni parmi les partenaires officiellement retenus dans la liste publiée par la présidence brésilienne des BRICS.⁸
Cette situation illustre une réalité importante : le mouvement de recomposition du Sud global ne constitue pas un processus automatique. Il dépend de choix diplomatiques, économiques et stratégiques propres à chaque État.
Pour l’Algérie, comme pour d’autres pays émergents, l’enjeu consiste dès lors à déterminer comment préserver son autonomie diplomatique, diversifier ses partenariats et défendre ses intérêts dans un système international où plusieurs pôles de puissance cherchent désormais à accroître leur influence.
De l’unipolarité à une multipolarité disputée
L’ensemble de ces éléments conduit à replacer la question américaine dans une perspective plus large.
La montée des BRICS, l’affirmation de la Chine, le rôle de la Russie, l’importance croissante de l’Inde, les évolutions du Moyen-Orient et la place particulière occupée par l’Iran témoignent d’un environnement international dans lequel les États-Unis ne sont plus le seul centre de gravité des relations internationales.
Il serait cependant excessif d’en conclure à la disparition de la puissance américaine. Les États-Unis demeurent une puissance majeure, disposant de capacités économiques, militaires, technologiques et diplomatiques considérables.
L’enjeu est plutôt celui du passage d’une situation de prépondérance américaine à un système international davantage concurrentiel, pluralisé et multipolaire.
Cette transformation pose une question fondamentale : les États-Unis chercheront-ils principalement à préserver leur prépondérance, ou adapteront-ils leur rôle à un monde dans lequel plusieurs puissances revendiquent une participation accrue à la définition des règles internationales ?
Conclusion
L’Iran et les BRICS permettent ainsi d’élargir considérablement l’analyse de la puissance américaine.
L’Iran met en évidence les difficultés et les controverses liées à l’usage de la force. Les BRICS illustrent, quant à eux, la volonté de plusieurs pays du Sud global d’obtenir une représentation accrue dans la gouvernance internationale. Ces deux phénomènes ne sont pas réductibles l’un à l’autre, mais ils participent d’un même contexte : la remise en question des équilibres hérités de la période de domination incontestée des États-Unis.
L’enjeu fondamental n’est donc pas de savoir quelle puissance « remplacera » les États-Unis. Il est de comprendre comment peut évoluer un ordre international dans lequel la puissance américaine demeure considérable, tandis que d’autres centres de décision et de coopération gagnent en importance.
C’est cette recomposition, davantage que la simple opposition entre Washington et ses adversaires, qui constitue l’un des enjeux majeurs du XXIᵉ siècle.
Farid DAOUDI
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Notes et références:
¹ Richard Wike, Jonathan Schulman, Laura Clancy, Jordan Lippert et Sofia Hernandez Ramones, « Most Americans Now Say U.S. Foreign Policy Ignores the Interests of Other Countries », Pew Research Center, 28 avril 2026. Enquête menée auprès de 3 507 adultes américains, du 23 au 29 mars 2026. (Pew Research Center)
² Ibid. Le même sondage indique que 57 % des Américains considèrent que les États-Unis contribuent beaucoup ou assez à la paix et à la stabilité mondiales. (Pew Research Center)
³ Steven Shepard et Andrew Daniller, « Americans Broadly Disapprove of U.S. Military Action in Iran », Pew Research Center, 25 mars 2026. Enquête menée auprès de 3 524 adultes américains du 16 au 22 mars 2026. (Pew Research Center)
⁴ Andrew Daniller, « Americans Remain Critical of Trump’s Approach to Iran », Pew Research Center, 1er mai 2026. Enquête menée auprès de 5 103 adultes américains du 20 au 26 avril 2026. (Pew Research Center)
⁵ Pew Research Center, « On Balance, More Americans Say U.S. Action Against Iran Make the Country, and the World, Less Safe », 26 mars 2026. (Pew Research Center)
⁶ Gouvernement du Brésil, BRICS Brasil, « About the BRICS ». Le site officiel présente les onze membres et les objectifs du groupe, notamment la coopération entre pays du Sud global et la réforme de la gouvernance mondiale. (Brics)
⁷ Gouvernement du Brésil, BRICS Brasil, « Frequently Asked Questions about the BRICS ». Le BRICS est présenté comme un forum de coordination politique et diplomatique sans traité constitutif, budget propre ni secrétariat permanent. (Brics)
⁸ Gouvernement du Brésil, BRICS Brasil, « Frequently Asked Questions about the BRICS ». La page officielle distingue les onze États membres des États partenaires et précise les modalités d’adhésion au statut de partenaire. (Brics)



